Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
LA CRISE FINANCIÈRE DE L'ART
---
Ansi que l'industrie, le commerce, la vie tout entière, l'art ne pouvait manquer de traverser une série de crises diverses, qu'il serait tout juste temps de regarder en face ou de prévoir afin d'empêcher des conséquences beaucoup plus menaçantes qu'on ne pense pour le prestige et la fortune même de notre pays.
Crises morales. Crises financières. Parmi les crises morales, celles de l'enseignement des arts et de leur orientation même : nos écoles à réorganiser ; confusion des idées et des tendances chez les artistes ; incertitude et lassitude dans le public ; les techniques, dans les arts industriels, démontrées et pratiquées au hasard ; les diverses régions françaises jadis fertiles en inventions et en œuvres laissées en friche. Le tableau n'est pas complet, il s'en faut ; mais de ces diverses crises, nous nous occuperons en temps et lieu.
Aujourd'hui, nous avons à prendre garde à certaines questions urgentes pouvant engendrer de graves difficultés financières auxquelles il serait trop tard pour essayer de remédier quand le mal serait déclaré et généralisé.
Une de ces questions est celle qui a trait aux échanges internationaux. L'on sait quelle perturbation a déjà jetée parmi les amateurs français et étrangers, ainsi que parmi les marchands, la nouvelle loi sur les exportations d'œuvres et d'objets anciens — ou, plus exactement, antérieurs à une date de trente années. Même amendée, cette loi semble causer encore quelque inquiétude sur le marché de Paris. Nous n'en verrons guère les effets que la saison prochaine. Sans crier à la mort irrévocable de ce marché, ni à son déplacement immédiat et total au profit des pays voisins — amis ou hostiles, — il est certain que ces derniers, en exploitant habilement, et ils ne s'en feront pas faute, les considérations pessimistes qui courent depuis quelques mois, peuvent recueillir certains avantages sans que rien pour nous vienne en contrebalancer et compenser la perte.
De plus, les ressources qu'on attend, pour procurer des ressources au budget, des prohibitions de sortie, risquent d'être dès maintenant illusoires. Il est beaucoup plus facile de faire sortir un tableau de cent mille francs que de passer en fraude à la douane un poulet ou une bouteille de cognac. Si l'on en croit les bruits qui circulent dans des milieux généralement avertis, l'exode d'un grand nombre d'œuvres d'art qui auraient contribué à l'éclat et à la prospérité des saisons prochaines, serait dès maintenant accompli. Les aéroplanes n'ont pas été inventés seulement pour détruire les œuvres d'art en temps de guerre, mais aussi pour les emporter en temps de paix.
Ces œuvres d'art, sans manquer de procurer des ressources importantes à la France par leur libre circulation, n'auraient pas appauvri notre écrin, qui demeure d'une richesse extraordinaire, malgré les achats des musées et des collections privées de l'étranger, malgré les destructions et les pillages même. Au contraire, leur séjour forcé, et pour ainsi dire leur stagnation chez nous, crée une pléthore sans occasionner les mouvements de fonds qui sont favorables à notre richesse.
Il est donc plus que probable que malgré une première revision, dont il ne nous reste qu'à attendre pour le moment les résultats, cette loi aura de nouveau besoin d'être remaniée.
A moins que l'État ne se fasse acheteur de tout ce qu'il empêche ainsi les étrangers d'acheter chez nous, il est assez difficile de prévoir quel sera le sort, quelles seront les fluctuations de valeur de tant d'objets que marchands et collectionneurs (ces mots en l'occurrence sont équivalents) avaient rassemblés pour les revendre au dehors, ou même, le cas est extrêmement fréquent, avaient rachetés à l'étranger pour les revendre à d'autres étrangers encore. Il est, en effet, des œuvres célèbres qui ont ainsi plusieurs fois circulé et qui ont ainsi procuré au Trésor des recettes que la loi nouvelle lui retire.
Mais l'État, semblable au pâtissier qui, faute de clients, se nourrissait de ses propres gâteaux et s'étonnait de ne pas faire fortune, pourra-t-il même jouer le rôle de cet anormal consommateur ?
Il faudrait pour cela qu'il assurât de la façon la plus large, la plus libérale possible, à ses musées, à ses édifices publics, toutes les œuvres d'art qui auraient pu être l'objet de compétitions entre lui et les galeries publiques ou privées des autres nations.
Page 2
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
Or, il semble, au contraire, que ces achats soient condamnés à s'effectuer moins facilement. De telle façon que les productions artistiques non seulement ne pourraient pas franchir les frontières, mais que même les portes des musées leur seraient beaucoup plus difficilement ouvertes.
Si nous nous faisons ici l'interprète de cette crainte, c'est que notre attention a été éveillée, au cours d'une récente tournée dans certains grands musées des départements, sur la situation que semblait créer, à l'égard des donations à ces musées, la loi fiscale du 26 juin de la présente année de grâce.
Sans s'être donné le mot, plusieurs conservateurs de ces musées, et non des moindres, nous demandèrent si les donations que leurs établissements espéraient, ne seraient pas astreintes à acquitter les droits considérablement relevés, applicables de par cette loi, aux donations en général. Dans ces conditions, quelle serait la situation des collectionneurs, qui ne pouvant déjà plus vendre leurs trésors aux amateurs étrangers — ni même les échanger avec ceux-ci, car, remarquez-le, les défenses d'exportation rendent impossibles jusqu'aux simples échanges à l'amiable, — seraient en outre taxés, pour leurs libéralités, à un degré qui les empêcherait radicalement d'être libéraux ?
Nous avouons que c'est en vain que nous avons cherché des éclaircissements sur cette très grave question, en l'absence de parlementaires capables de nous renseigner. (Mais est-il un de ces parlementaires ?) Les textes de la loi, en attendant ces clartés nécessaires, sont singulièrement embrouillés, et ils peuvent dire tout ce que voudra leur faire dire l'administration des Finances. Voici les principaux. Comprenez qui pourra.
« Art. 29. — Dans toute succession où le défunt ne laisse pas au moins quatre enfants vivants ou représentés, il est perçu, indépendamment des droits auxquels les mutations par décès de biens, meubles ou immeubles, sont assujetties, une taxe progressive et par tranches sur le capital net global de la succession. Cette taxe est fixée ainsi qu'il suit sans addition d'aucun décime. »
On recourt au tableau et l'on voit qu'entre 100.000 fr. et 50.000 et au-dessus, les droits à acquitter selon le nombre d'enfants, ou leur absence, varient entre 5 fr. 50 et 39 pour cent ; quant à la liquidation, et quant aux droits de mutation par décès, ils sont fixés, « entre personnes non parentes », ce qu'est le cas des particuliers vis-à-vis de l'État, à 34 pour cent à partir de 100.000 fr. et pouvant aller, à partir de 5 millions, et au delà, de 51 à 59 pour cent.
Quant aux droits sur les donations, de biens meubles ou immeubles, ils sont « entre personnes non parentes » de quarante pour cent.
L'article 33 exonère-t-il les donations envers l'État pour cause d'utilité ou de beauté publiques ? Il faut croire que cet article est bien obscur pour avoir éveillé l'attention de nos amis, mieux au courant que nous-mêmes de ces sortes d'affaires.
Il est ainsi conçu : « Les parts nettes ne dépassant pas 10.000 fr., recueillies dans les successions dont le montant total n'excède pas 25.000 fr., ainsi que les dons et legs faits aux départements, communes et établissements publics ou d'utilité publique, continueront, conformément à l'article, etc., à être soumis en ce qui concerne les droits de mutation par décès et les droits de donation, aux tarifs édictés par les droits antérieurs à ladite loi, etc. »
Ainsi, quoi qu'il en soit, et quoique signifie cette rédaction embrouillée, qui semble concerner toute donation supérieure à 10.000 fr., dans les successions au dessous de 25.000 — ce qui est absolument négligeable en matière de donation artistique, — les générosités des particuliers envers l'État seront ou continueront d'être frappées de droits de mutations, timbres, et autres chicanes barbares et arbitraires.
— Je veux vous offrir un Rubens admirable. — Commencez par donner de l'argent au ministre des Finances et je l'accepterai peut-être. » Tel serait le langage que nos musées seraient désormais forcés de tenir. Ce langage serait d'une rare élégance !
Il est fort possible que nous et nos amis nous soyons fait une idée inexacte de la lettre et de l'esprit de la loi.
Mais, en matière de fisc, la méfiance est toujours le commencement de la vérité. Au moment où nos musées des départements martyrisés et pillés pourraient espérer se régénérer par les donations de toute sorte, argent ou œuvres d'art, on mettrait les donateurs dans l'impossibilité de réaliser leurs nobles intentions, sans se dépouiller eux-mêmes, ou sans dépouiller leurs héritiers, de cet argent, nécessaire sans doute à l'État, mais nécessaire aussi aux citoyens qui le composent. Ne pouvant les vendre au dehors, ne pouvant les donner en France même, les possesseurs d'œuvres d'art n'auront plus que la ressource d'en faire pour eux ou leurs enfants, le charbon manquant, un combustible de qualité douteuse.
Il y a là quelque chose de bizarre, d'inexpliqué tout au moins, et si notre interprétation n'est pas erronée, ce que nous souhaiterions de grand cœur, il est nécessaire qu'à la rentrée nos législateurs soient mis en demeure, par ceux des leurs qui s'intéressent encore aux arts, de faire toute lumière.
Et pendant qu'ils y seront, s'ils ne veulent pas que subsiste un malentendu fatal dans l'esprit des donateurs intentionnels, et que les sources de libéralité envers les musées ne soient pas pour longtemps taries, il est indispensable qu'une loi spéciale soit édictée, qui ne serait ni longue ni obscure :
« Article unique. — Toute donation d'œuvres d'art, de sommes d'argent, de terrain ou d'immeubles aux musées et établissements d'enseignement public, est absolument libre et exempte de tous droits, sous réserve d'acceptation de ce don par les établissements. »
Tout autre texte sera un désastre pour l'art.
ARSÈNE ALEXANDRE.
Page 3
LA SAISON D'ART À BEAUVAIS
LA RÉVÉLATION DE L'ATELIER
DE
FRANÇOIS DESPORTES
(1661-1743)
Nos grands Musées régionaux, qui vont se reconstituer avec catalogues modernes et entourés de plus en plus de l'estime active du public, peuvent faire beaucoup pour la renaissance du goût artistique en province. On l'a dit excellemment ici même. Mais fera-t-on renaître, comme on l'observe encore dans les anciennes Flandres, l'esprit de conservation de la tradition, des collections de famille, vieilles ou récentes, le goût des rétrospectives, la fierté des collections privées mises au service de la collectivité ?
En attendant de pareils résultats traditionalistes, le chef-lieu de département, le premier au nord de Paris, qui fut, en 1918, la ville de front extrême d'où le commandement suprême du maréchal Foch organisa le refoulement des troupes allemandes, Beauvais, offre dans sa « Saison d'Art », la leçon réconfortante d'un vigoureux effort mené par l'énergique initiative de M. Jean Ajalbert, administrateur de la Manufacture nationale de Tapisseries. De très dévouées et amicales collaborations lui procurent l'entraide des autres Manufactures et du Mobilier National, et leur solidarité se démontre pleinement efficace à l'opinion. Sèvres, les Gobelins, Beauvais, le Mobilier National exposent ensemble et Sèvres — par chance inouïe — prête tout un atelier d'un peintre de tapisseries un peu délaissé et éclipsé devant la gloire d'Oudry, au XVIIIe siècle. Beauvais, « royaume d'Oudry », va rendre à François Desportes son prestige vrai. Voilà désormais par la main heureuse de MM. Lechevallier-Chevignard et Jean Ajalbert, la remise en lumière,
Page 4
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
l'explication plus logique du talent robuste et fier d'un peintre dont on peut étudier de près la manière, les esquisses, les préparations, le coloris frais transparent et dont l'œuvre se précise ainsi dans sa composition décorative, sa sincérité. Comment ne pas mieux voir les comparaisons, les influences, la place dans l'histoire de l'art décoratif français de François Desportes ?
C'est ce service signalé que va rendre l'Exposition de Beauvais, provoquée, organisée par M. Jean Ajalbert, incontestable résultat d'une décentralisation d'art vraiment pratique et qui coopère à l'œuvre de propagande d'instruction et de renaissance tentée en faveur de la Manufacture de Beauvais et dans le milieu provincial qui lui, fournit depuis Oudry, ses artistes-tapissiers.
L'atelier de François Desportes, exposé dans deux salons de l'Hôtel de Ville, comprend 139 études, esquisses, tableaux et projets de tableaux : 85 sur papier préparé, 54 sur toile. Il laissa à sa mort, en 1743, ces documents à son fils. En 1785, dit M. Lechevallier-Chevignard, l'atelier fut racheté pour le compte du roi par M. d'Angivillers, alors directeur général des bâtiments, jardins et manufactures. Celui-ci s'en remit à Bachelier et Lagrenée du soin de faire dans le lot considérable d'ouvrages et d'études de Desportes, un triage de ce qui serait utile à Sèvres qui ornait de représentation d'animaux ou de fleurs ses « grands services ». L'utilisation fut immédiate. Les œuvres restèrent disséminées à titre de modèles jusqu'en 1888. Puis Sèvres fit remettre en état cette série pour en grouper et en exposer les éléments variés dans une galerie de réserve, éloignée malheureusement des salles du Musée Céramique. Les amateurs d'art n'en purent beaucoup profiter. C'est à Beauvais que, pour la première fois, cet ensemble apparaît dans sa valeur.
Le peintre de la vénerie de Louis XIV et de Louis XV est un artiste de grande conscience, d'un métier hardi, primesautier, spirituel dans les natures mortes où il restitue les caractères de la vérité et de la vie ; dans les études d'animaux il recherche, avec la ligne et la couleur, les gestes et attitudes les plus justes, le mouvement vrai. Il a la disposition
CHASSE AU SANGLIER ATTAQUÉ PAR DES CHIENS A LA LISIÈRE D'UN BOIS. (ESQUISSE D'UN TABLEAU).
Page 5
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
de la ménagerie, des volières du Roi, du jardin botanique.
Il est de toutes les chasses, il est le portraitiste des chiens courants, des chiens d’arrêt, des « personnages les plus qualifiés » du chenil, dont il sait les noms, qu’il connaît à l’égal des piqueurs, des « dresseurs » et des valets de meute. Chasseur lui-même, tel il s’est représenté avec complaisance dans son portrait du Louvre, du naturel dans la pose, de la bonhomie dans sa ronde figure, mais une franchise narquoise dans le sourire, l’œil vif.
Il est curieux de végétation, de formes de nature, de feuilles de balisier, de troncs et fruits de latanier (19), de troncs et feuilles de bananier, de colocase, de feuilles et tronc de palmier (42) ; il se soucie des fruits exotiques, grenades ouvertes (114), fleurs de grenades (123), comme des pêches et des raisins magnifiques du pays ; il sait mêler dans des corbeilles les fleurs et les fruits ; il sait ordonner les monceaux de gibier tué, étudier en détail le gibier mort, il atteint la perfection du réalisme dans les têtes de cerf (105), de sanglier, dans le velouté des plumes ; voici la série des chiens en action de chasse, à l’arrêt, à l’attaque du sanglier, du cerf, dogues, braques, épagneuls, gueules ouvertes, aboyant, sautant, tout un chenil de connaisseur, dont les premiers sujets, loin de poser en grands seigneurs, comme on l’a dit à tort, sont mis en valeur par un artiste épris de leurs belles formes, de leur arrière-train souple, musclé, de leur tête intelligente : il en a fait des bêtes qui comprennent, « qui aiment », comme écrivait une illustre contemporaine, donc il leur a donné toute la vie dont ils sont capables.
Les fauves aussi ont eu leur part de la curiosité vive de l’artiste, le loup d’abord, si près du chien, accentué dans sa sauvagerie par des détails de tête (95), ce loup d’une ménagerie de la foire Saint-Laurent devant lequel
s’est arrêté l’artiste, comme Oudry trouva à la foire Saint-Germain, en 1749, ce rhinocéros qui fit courir tout Paris, des lions et tigres, des ours, des panthères, pris sur le vif, des aigles, des faucons, des oiseaux d’eau, de marais, de modestes geais très vivants à côté d’oiseaux exotiques soigneusement étudiés pour leur valeur décorative comme le ferait un Japonais (47,90).
François Desportes songe aux accessoires de ses tableaux de salle à manger, aux riches argenteries ciselées, aux vases, aux aiguères des services du Roi (8,76), à ces grands vases de forme antique qu’il mettra dans ses tableaux de gibier, comme les trois panneaux exposés à la Salle de Dessin de la Manufacture Nationale, d’une tonalité si douce, d’une harmonie équilibrée et d’une si intelligente décoration.
Parfois, il a tracé l’esquisse d’un tableau (112) un perron d’escalier entouré d’arbustes et de fleurs. Au premier plan, gibier, légumes sur lesquels s’élance un chat : un chien accroupi le regarde. L’étoffe bleue est déjà drapée juste, les valeurs s’établissent, l’esprit anime la scène. Mieux encore. Voici un tableau de genre (138) qui ne déparerait pas une salle du Louvre, un combat de chats au-dessus d’un panier de couverts à dessert et de plats et vases à demi culbutés ; un des chats a saisi l’autre à la gorge ; son adversaire, renversé, va tomber. C’est le paroxysme de la lutte qui a un témoin, un autre chat qu’on devine prêt à s’élancer par l’œil-de-bœuf.
A voir un pareil artiste dans l’intimité de son travail, on peut présumer qu’il a été fanatique de la joie de peindre des paysages aussi bien que des détails de feuilages et de botanique. La série de ses études de sites d’Ile-de-France, croupes, accidents de relief, bouquets d’arbres, vallonnements, rivières est d’une vision juste,
Page 6
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
XVIIIe siècle, à Rubens ?
On dira sans doute : Leprince fit séjour en Russie et s'il en rapporta des albums d'esquisses, ses Jeux Russiens ne témoignent guère de vérité dans la couleur locale. Dans le passage du document à la composition, l'imagination de l'artiste « arrangeait » la scène au goût du temps, de la mode. Desportes ne fit-il pas de même, comme Oudry, trop fécond, au témoignage de Desportes même « pour que tous les Oudry soient entièrement de sa main » ? Au moins désormais pouvons-nous affirmer devant l'atelier du peintre que, pratiquant l'étude d'après nature, il était toujours retrempe dans la vérité et qu'il devait
UN PAYSAGE FRANÇAIS D'APRÈS NATURE : RUINE HISTORIQUE ET VILLAGE.
d'une main sûre, d'une matière transparente. Comment a-t-on pu croire que ces artistes de transition ont obéi tous à des procédés conventionnels ? Desportes sentait la nature et la rendait sincèrement ; quand il arrangeait une décoration ne devait-il pas « composer », harmoniser en vue de l'effet ? On jugera, d'après ses deux tentures de la série de l'Inde, composée pour les Gobelins en 1735 et son Combat d'Animaux, sa grande manière officielle. Mais n'y a-t-il pas dans le Combat d'Animaux une fougue, une allure de vie exaltée qui nous reporte par son maître Nicasius Bernaert, par Snyders, au Maître de tous, au Maître qui apprit à peindre à tout le XVIIe et à tout le
LES DEUX NATURES : LE PARC ET LA CAMPAGNE. — ÉTUDE DE BOUQUETS D'ARBRES. VILLAGE AU FOND.
BORDS D'UNE RIVIÈRE : CHAMPS, SAULES ET MONTAGNE.
Page 7
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
357
paraitre tel aux connaisseurs des deux siècles auxquels il appartint.
Il serait tentant, pour des critiques d'art, d'étudier l'influence directe de Desportes sur ses contemporains, de le comparer à Oudry (et je vois Jean Locquin l'historien de l'œuvre d'Oudry creusant ce sujet), de relever le détail de la dette de Constant Troyon, un familier de Sèvres, envers les mêmes toiles de Desportes qui sont exposées à Beauvais. Le « Gardechasse » de Troyon animalier et paysagiste si équilibré, son chien d'arrêt fougueux dans un paysage de plein soleil ne procèdent-ils pas des principes de Desportes ? Et les terrains de celui-ci, les bouquets d'arbres, les vallonnements du début du XVIIIe siècle n'annoncent-ils pas notre École de 1830 ?
Le Beauvaisis est une région de sous-sol privilégié qui a toujours eu la céramique parmi ses industries les plus florissantes. Le maître-potier Auguste Delaherche, de Beauvais, dont l'atelier est à 14 kilomètres, à Armen-
tières, aux Sables-Rouges, est à sa magnifique place d'exposant dans une salle d'Oudry, à la Manufacture Nationale, et les rutilances des émaux, des grès au grand feu, rivalisent de leurs vibrations modernes avec les beautés décoratives du XVIIIe siècle.
La Manufacture Nationale expose des tapisseries des Gobelins et de Beauvais, des anciens Bruxelles, toute la gamme décorative des grandes époques, complétée à la Cathédrale, comme en 1919, par 16 tentures donnant une impression aussi décisive que vigoureuse de la tapisserie française du XVIe siècle, des deux séries de la Vie de la Vierge et de Saint Rémi. Les Gobelins ont prêté quatre tentures de Jean-Paul Laurens, la Vie de Jeanne d'Arc exécutées en 1905-1909, et qui ont été un attrait des fêtes du II juillet, dans la Cathédrale suffragante de Reims.
Trois vitrines de Sèvres à l'Hôtel de Ville au milieu des Desportes, une au Musée départemental, font admirer une sélection des produits des dix der-
Page 8
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
nières années, des modèles de biscuits du XVIIIe siècle, des modèles modernes, des décors en émaux, pâte dure, des flammés, et toutes sortes de recherches décoratives modernes des plus louables.
Au sortir de l'éblouissement de la Cathédrale, le Musée départemental dans la fraîcheur de son cadre de verdure d'où se détache le chœur ogival dans son prestige aérien, offre un attrait particulier. Réorganisé avec bonheur par M. Magnien, son conservateur, il abrite une Exposition des Maîtres de l’Affiche, due en grande partie aux collections de H.-G. Ibels qui a présenté l’Affiche d’Art avec une compétence d’artiste sincère et de connaisseur avisé. On retrouve quarante ans du Musée de la Rue et l’effort des maîtres du décor mural, non sans émotion, en jugeant mieux l’évolution de ce genre de fresque spirituelle par la comparaison des étapes, des procédés, du coloris. Et cette vision est aussi une leçon d’art moderne. H. G. Ibels a ajouté à sa préface une preuve par l’exemple, une affiche dont le motif est naturellement Jeanne Hachette, l’héroïne locale de 1472, où Beauvais couvrit de son héroïsme Paris menacé. La Jeanne Hachette de H.-G. Ibels est d’un métier et d’un effet réussis : elle crie la Victoire avec l’accent d’une Beauvaisienne qui a vu sortir de l’Hôtel de Ville le maréchal Foch, rayonnant de confiance en 1918.
OISEAUX DE MARAIS FUYANT DEVANT UN AIGLE.
Et la « Saison d’Art » de Beauvais, elle aussi, n’est-elle pas une manifestation de confiance victorieuse, de renaissance provinciale comme il faut en souhaiter ailleurs ? A son lendemain, l’atelier de Desportes ne pourrait-il pas rester dans un château des chasses royales et princières d’autrefois, dans son vrai cadre forestier de l’Ile-de-France, comme une leçon de goût, de vérité, dans la tradition de l’art français qui sort toujours plus rayonnante de ses études de détail, de ses périodes de transition un peu voilées d’énigme et d’inconnu ? Si, par malheur, on l’émettait par des envois partiels aux Musées, on détruirait un ensemble unique, d’incomparable valeur. Nous avons au Musée de Rouen, no 530, un Aiglon terrassant un Coq (envoi de l’État, 1892) qui provient de l’atelier de Desportes et rappelle de très près une étude d’aiglons exposée à Beauvais. Cette erreur ne doit pas être renouvelée.
H. QUIGNON.
(CLICHÉS GATELET, À BEAUVAIS.)
ESQUISSE D'UN TABLEAU DE SALLE À MANGER.
Page 9
TENTURE DES NOUVELLES-INDES. — PIÈCE DOUBLE : LE CHAMEAU. — LE TIGRE ATTAQUANT UN ZÈBRE.
(MANUFACTURE DES GOBELINS. — XVIIIe SIÈCLE).
LES TAPISSERIES DES GOBELINS
D'APRÈS FRANÇOIS DESPORTES
TOUT récemment, a été inaugurée à Beauvais, dans les salles de l'Hôtel de Ville, l'Exposition d'œuvres de François Desportes que possède, dans ses collections, la Manufacture Nationale de Sèvres.
M. Jean Ajalbert à qui revient l'heureuse initiative de cette Exposition y a déployé, comme jadis à Malmaison, son inlassable activité artistique. On ne saurait trop l'en féliciter en le remerciant ainsi que MM. Émile Bourgeois et Georges Lechevallier-Chevignard, administrateurs de la Manufacture Nationale de Sèvres, dont la collaboration à l'organisation de l'Exposition de Beauvais a permis de mieux connaître et d'apprécier un artiste trop peu connu de l'École française.
Les cent quarante esquisses, études, tableaux exposés à Beauvais nous révèlent, en effet, en François Desportes un artiste plus sensible et plus émouvant que celui que nous font connaître les correctes mais un peu froides compositions du Louvre.
Alexandre-François Desportes, qui fut le premier peintre animalier de notre École, naquit, en 1661, au village de Champigneul, en Champagne. Compatriote de l'immortel La Fontaine, en qui Taine avait trouvé résumé le type de la race champenoise, François Desportes a, comme lui, le sentiment de la nature si étranger en général aux hommes du XVIIe siècle durant lequel régnerent le cérémonial et l'étiquette. Comme notre grand fabuliste il a l'observation assidue et l'amour profond des animaux et, si l'un l'exprime en verve malicieuse, l'autre en donne une expression sobre mais exquise : l'article de M. H. Quignon le démontre à merveille.
L'Art de la Tapisserie peut être reconnaissant à
Page 10
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
élèves de Snyders et collaborateurs de Ch. Lebrun, avaient bien réintroduit dans Les Éléments et Les Maisons Royales de cet artiste quelques animaux, mais ceux-ci ne figuraient là qu'à titre d'accessoires, comme eussent été posés une riche aiguière — un somptueux tapis. François Desportes devait rendre à la décoration la faune et la flore qui en constituent le plus bel ornement.
Dès l'âge de 12 ans, élève de Nicasius, peintre flamand disciple de Snyders, puis de celui-ci, François Desportes commença par préparer des modèles de tapisserie où il introduisit des animaux ; mais sa réputation fut d'abord établie comme portraitiste par les portraits qu'il fit du roi de Pologne, de la reine, et de plusieurs seigneurs de cette cour. Ce n'est que lentement que Desportes s'achemina vers le genre qu'il voulait acclimater et qui le consacra «peintre d'animaux» dans les mémoires de l'Académie de peinture. Son morceau de réception à l'Académie, en 1699, fut son propre
François Despor- tes d'avoir, timi- dement d'abord, osé tenter d'être en France un peintre d'animaux. Depuis le Moyen Age si amoureux de la faune et qui en avait fait avec les plantesleprincipal ornement de ses tentures, celle-ci avait peu à peu disparu de la décoration, et la tapisserie, perdant son caractère initial, reproduisait des scènes mythologiques, de pompeuses allégories, les victoires du Roi et les épisodesmarquants de son règne.
Houasse, puis Boëls, tous deux
TENTURE DES NOUVELLES-INDES.
En haut : COMBAT D'ANIMAUX.
En bas : L'ÉLÉPHANT.
(MANUFACTURE DES GOBELINS. — XVIIIe SIÈCLE).
Page 11
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
361
TENTURE DES NOUVELLES-INDES,
En haut : LES DEUX TAUREAUX.
En bas : LE CHAMEAU.
(MANUFACTURE DES GOBELINS, XVIIIe SIÈCLE).
portrait en chasseur entouré de deux chiens. Ce tableau qui est au Musée du Louvre nous fait apprécier son double talent. La ferme maturité des chairs du visage, les jeux de lumière dans les cheveux bouclés, abondants et avantageux, le dessin net d'une bouche aux lèvres charnues affinées aux coins, la main soignée, tout cela ainsi que les détails minutieux du costume dans son négligé étudié honorent le portraitiste, mais dans ce tableau une note plus éloquente encore nous est donnée de son talent d'animalier. Dans le regard adorant du Saint-Germain sur lequel la main du maître se pose, ne lit-on pas la foi absolue des bêtes en nous ? N'est-ce point, dans les beaux yeux cerclés de sombre, le don total, jamais démenti ? Et ne faut-il point autant de talent pour rendre l'élastique souplesse du lévrier aux fines attaches, sa sveltesse sans maigreur avec le jeu vibrant des muscles, que pour traduire un caractère dans le ferme dessin d'une bouche ?
Desportes, dont l'Exposition de Beauvais nous révèle entièrement le souple et varié talent d'animalier et de paysagiste, est sollicité, on le sent, par son amour fervent des bêtes. Déjà, en 1692, il avait restauré avec habileté des tableaux de l'École hollandaise représentant des animaux donnés à Louis XIV par le prince de Nassau. En 1735, il fut chargé d'exécuter les modèles d'une nouvelle tenture devant être mise sur métiers à la Manufacture Royale des Gobelins. En s'inspirant des tableaux des peintres hollandais, François Desportes exposa successivement aux Salons de 1737, 1738, 1740 et 1741, huit tableaux d'une facture purement française qui servirent de modèles à la tenture dénommée : Les Nouvelles-Indes représentant divers animaux, arbres, fruits et fleurs.