Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LE ZÈLE ET L'ÉNERGIE DE M. THÉODORE, CONSERVATEUR DES MUSÉES DE LILLE, ONT RÉUSSI A VENIR A BOUT D'UNE SITUATION DIFFICILE. — VOICI L'ASPECT D'UNE DES SALLES AVEC LA CÉLÈBRE « TÊTE DE CIRE ». LE PRÉSENT & L’AVENIR DE NOS MUSÉES DE PROVINCE MALGRÉ tous les obstacles, toutes les difficultés, et même toutes les fautes passées, présentes ou à venir, le destin de la France est de re- naitre et de resplendir. Les ressources de son esprit sont inépuisables comme celles mêmes de son sol. Nous avons traversé et nous traversons en- core des heures anxieuses et cruelles, les plus graves peut-être de notre histoire. Après la destruction des villes, de la terre, des richesses de nos plus prospères départements, le vol de ce qui ne fut pas détruit, la désorganisation des misérables éléments échappés à la ruine et à la mort, nous aurons connu ces nouveaux fléaux, inédits chez nous, du moins à ce degré, de la « vague de paresse », de l'intelligence primée par l'inca- pacité et l'insubordination, du détachement de tout ce qui fait notre prestige au profit de la vulgarité dans le goût, de l'incohérence dans les idées et les doctrines, de la frénésie dans les appétits. Et pourtant, malgré tant de raisons de ne plus tant se réjouir d'avoir remporté la victoire, ou d'avoir échappé au désastre, il est impossible de ne pas voir, comme si l'on y était, d'ici quelques années une France redevenue

Page 2

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE magnifique, honorée, lumineuse, et même si, moins riche ou moins puissante, ou moins peuplée, ou même moins disciplinée que telle nation, alliée ou ennemie, leur donnant à toutes l'exemple de l'initiative sans l'action, de l'originalité dans la conception, de la beauté dans l'expression. Tout cela n'est pas du simple chauvinisme, de cette gloriole qui après tout ne va point sans la gloire, dont elle est l'écume, mais écume qui n'existerait pas dans l'océan. Non, cette conviction procède uniquement des faits, examinés de la façon la plus calme, la plus froide, par ceux mêmes qui voient les défauts, s'indignent des méfaits, déplorent les erreurs, et dénoncent l'absurde. Pour ne nous en tenir qu'aux territoires des arts et des industries que cette Revue a surgi pour défendre, nous faisons le compte à la fois de ces maux et de ces ressources, de ces ruines accomplies et de ces richesses à recouvrer, — et sans pour cela renoncer à ce stimulant des énergies qui est le pessimisme dans les détails, nous nous déclarons hautement optimistes dans l'ensemble. Notre enseignement des arts est à reconstituer ; les jeunes gens ne savent à quel maître se vouer, et beaucoup de maîtres ne sont pas capables d'enseigner grand-chose. Mais il demeure sur la brèche quantité de beaux artisans qui enseignent par l'œuvre, ainsi que nous l'avons vu aux récentes expositions d'art décoratif. Puis, si les jeunes artistes ne trouvent plus leur métier tout fait, comme aux « grandes époques », ils s'en font eux-mêmes qui ne sont pas dépourvus de force expressive, ou tout au moins de germe vital. Les arts proprement dits offrent, dans une importante mesure, des aspects de révolte sans raison, de construction sans structure, d'effort sans objet, de tumulte sans harmonie. Mais des plus puériles prétentions, des plus mornestâtonnements, des sénilités de jeunes et des enfantillages de vieux jeunes, peut tout de même résulter un ensemble de formes neuves et de façons neuves de voir la forme et de la rendre. Les sélections, les ratures, et les progrès s'opèrent dans l'ordre intellectuel, artistique, tout comme dans l'univers matériel. Par l'incohérent et le déformé, nous reviendrons tout naturellement à l'harmo-nieux et à l'équilibré des grands classiques, mais cela aura été cependant renouvelé dans une certaine et nécessaire mesure. Enfin, rien que la récapitulation et la remise en valeur de nos richesses héritées, — et c'est là que nous voulions en venir après ce préambule, — vaudront la peine que nous y consacrions tous nos efforts, parce qu'ils contribueront le mieux à nous rehausser aux yeux des nations civilisées et à nous rendre nous-mêmes plus cultivés et meilleurs. Parmi ces richesses, celles qui se sont trouvées, les unes en grand péril, les autres douloureusement atteintes et même en partie détruites, nous comptons principalement nos musées de province. Le public continue à les ignorer ou à ne les pas apprécier à leur valeur, et les pouvoirs à les faire passer au tout dernier rang de leurs préoccupations. Pourtant lorsqu'on songe au répertoire de chefs-d'œuvre et même simplement de belles et bonnes œuvres, toutes témoignant du génie de la France, ou de son goût traditionnel dans les choix, que constituent les musées de Lille, de Lyon, de Montpellier, de Rouen, de Nantes, de Tours, de Dijon, de Besançon, d'Orléans, d'Aix, de Bordeaux, d'Avignon, de Toulouse, de Valenviennes, de Grenoble, de Rennes, de Nancy et de bien ASPECT DU MUSÉE DE LILLE APRÈS L'ÉVACUATION FORCÉE PAR ORDRE DES ALLEMANDS.

Page 3

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE d'autres villes encore plus ou moins riches, on demeure stupéfait du dédain qui accable encore un ensemble dont la dixième partie suffirait pour rendre orgueilleuse plus d'une nation voisine. Dans tout autre pays que notre négligente et insouciante patrie, chacun de ces musées, grands ou petits, qui tous contiennent quelque œuvre rare ou quelques collections exceptionnelles, quelque morceau merveilleux d'un maître glorieux, ou d'un génial inconnu, chacun, dis-je, serait l'objet des soins de la municipalité, chacun serait visité parce que vanté ; chacun aurait son organisation modèle, son histoire, ses catalogues, ses notices descriptives largement répandues dans la circulation. Les seuls ouvrages vraiment importants relatifs aux musées français sont, pour le commentaire, depuis le légendaire et d'ailleurs très médiocre volume de Clément de Ris, et le superbe livre de Gonse, mais rare et d'un prix peu accessible, quelques catalogues comme ceux de M. Focillon pour Lyon, Joubin pour Montpellier, Marcel Nicole pour Nantes, Mlle M. Magnin pour Dijon et Besançon; enfin, pour la critique, l'organisation et la législation, des musées de province en général, le magistral rapport de M. Henry Lapauze. C'est beaucoup certainement, mais c'est encore trop peu. Malgré les défauts et les lacunes que signalait le travail si complet que nous venons de rappeler, les choses en sont à peu près au même état que sous Dujardin-Beaumetz, qui avait voulu, comprenant l'importance des musées français, les réorganiser. Malheureusement, il avait voulu tout réformer d'un coup et surtout théoriquement, au lieu de prendre les musées les uns après les autres, comme nous disions dans le dernier numéro qu'il faut procéder avec les questions d'enseignement technique. Et même, depuis le temps de Dujardin-Beaumetz leur situation s'est plutôt empirée, puisque, d'une part, les besoins sont devenus plus grands à mesure que les musées s'enrichissaient, tandis que les budgets demeureraient les mêmes, c'est-à-dire ridiculement insuffisants, et que de l'autre, nous avons quelques-uns de nos plus grands musées à réorganiser, et certains même à recréer tout entier ou à peu près. Voici par exemple, pour commencer par le plus désastreux, Reims où tout est à refaire. Le musée archéologique, lui, fut entièrement brûlé — et à dessein prémédité — par les Allemands. C'est donc un quart de siècle au moins d'efforts et de générosité qu'il faut attendre. Mais le musée même des Beaux-Arts ! Heureusement ses principaux trésors furent sauvés dès les premières années de la guerre. Il faut toutefois restaurer l'édifice reclasser les collections, les remettre en état. Que de travail, que de dévouement et d'ardeur seraient nécessaires ! Que de ressources il faudrait trouver ! Nos musées du Nord ont eu relativement plus de chance. Saint-Quentin, après les fantastiques avatars UNE DES PRINCIPALES GALERIES ROUVERTES PAR M. THÉODORE. LE TABLEAU VU EN FACE EST LE PIAZZETTA QUE LES ALLEMANDS AVAIENT REVENDIQUÉ AU DÉBUT DE LA GUERRE. — LES APPAREILS DE CHAUFFAGE SONT UNE INSTALLATION PROVISOIRE MAIS NÉCESSAIRE.

Page 4

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE LE MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE DE LILLE A ÉTÉ ENTIÈREMENT RÉORGANISÉ. IL CONTIENT DES RICHESSES INCALCULABLES. que l'on sait, put du moins ne pas perdre ses La Tour, si pourtant il doit déplorer le vol ou la destruction de tout le reste de ses musées. Je ne parle pas d'Arras que l'on peut considérer comme presque frappé à mort, comme Reims, et qui est difficile à ressusciter. Mais Péronne, Cambrai, Bailleul, La Fère, ont été les uns détruits, les autres très éprouvés. Heureusement Bergues, Saint-Omer, Dunkerque, et pardessus tout Amiens, demeurent, malgré leurs pertes, épreuves et avaries de toute sorte, les grands points de repère de nos richesses artistiques dans les régions du Nord. Combien ces musées doivent nous devenir précieux, après tant d'épreuves ! Combien nous devons étudier leurs enseignements après tant de pertes ! Tout cela nécessite une bien grande assiduité et volonté. Mais aussi quels inestimables services rendraient-ils à la France intellectuelle renaissante, si l'on se mettait résolument à leur résurrection ! Du moins a-t-on la consolation de constater que trois des plus grands, des plus importants à tout point de vue et qui sont de nature à contribuer le plus puissamment à notre régénération artistique et intellectuelle, ainsi qu'à notre prestige au dehors, sont en de bonnes mains et n'attendent plus qu'un bon coup d'épaule pour refleurir plus complètement et plus vite. C'est de Lille, de Douai, et de Valenciennes que je veux parler. Lille, tout d'abord. Le musée est, comme on sait (et encore est-il certain qu'on le sache autant qu'il faudrait ?) le premier de tous après le Louvre. Quand on revenait de Belgique, il pouvait soutenir la comparaison avec les plus écrasants souvenirs. Non seulement on y trouvait des Rubens et des Van Dyck aussi imposants et aussi émouvants que certains des plus beaux d'Anvers et de Bruxelles ; non seulement il possédait dans son écrin des bijoux précieux de l'art hollandais ; non seulement il offrait à l'étude la collection Wicar, c'est-à-dire une des plus belles suites de dessins anciens dont les plus grands musées ne présentent pas toujours l'équivalent ; mais encore l'École française y brillait de façon complète, exceptionnelle même, et avec ses Watteau, ses Greuze, ses Delacroix, ses Corot, et quantité de maîtres illustres ou peu connus, et quelquefois par cela même d'autant plus attachants, il faisait, pour ce dont nous devons être fiers, fière figure. Nous venons de parler au passé, comme si nous avions à endéplorer la perte. Mais nous pourrions aussi bien en parler au futur, et dire qu'on pourra un jour de nouveau goûter pleinement quelques-unes des plus hautes joies d'art avec les Rubens, les Van Dyck, les Hollandais et les ensorcelants Français le Greuze et le Watteau, le Delacroix et le Corot, du musée de Lille. Ce n'est que du présent que nous ne pouvons pas tenir ce langage, car bien que près d'un

Page 5

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE --- an se soit écoulé depuis que la ville est rentrée en possession de ses joyaux, trainés de Lille à Valenciennes, de Valenciennes à Bruxelles, et de Bruxelles à Lille de nouveau, il n'a pu encore être opéré qu'une réouverture partielle. Et encore est-ce déjà par un tour de force d'énergie, d'activité, de ferveur pour le musée dont il a la garde que le conservateur général, M. Em. Théodore, a pu, non seulement effectuer ce commencement de retour à la vie, mais même, qui le croirait ! empêcher la Ville de Lille de sacrifier son musée glorieux, incomparable, à des considérations et pour des projets qui feraient frémir si l'on disait à quel point ils ont risqué de répudier tout l'héritage et toutes les traditions de la capitale du Nord. Heureusement, ce conservateur comme on voudrait en voir un plus grand nombre en France, a déjà obtenu de bons résultats. La comparaison de certaines salles qu'il a pu rouvrir avec l'état où les Allemands et leur artillerie avaient mis le Palais des Beaux-Arts, montre, grâce aux documents inédits que nous reproduisons, l'énormité de la tâche qu'il y avait à entreprendre avec un personnel restreint et sans l'appui aussi complet qu'il l'aurait fallu de la Ville, il est vrai, si éprouvée et si meurtrie. Enfin, cet admirable musée revivra, et il contribuera, comme nous le disions plus haut, à la résurrection complète de la France. Nous pourrions ajouter des observations analogues en ce qui concerne le musée de Douai, et celui de Valenciennes. Le musée de Douai, quoique très éprouvé, a recouvré la plus grande partie de ses richesses, quoique les Allemands y aient fait plus d'une coupe sombre. Mais, enfin, il demeure un des plus riches du Nord. Il est d'ailleurs en d'excellentes mains. Celui de Valenciennes avait beaucoup souffert, mais, en somme, il n'a rien perdu, et depuis quelque temps on s'y est remis, très activement, à la besogne. Il est aussi magnifiquement pourvu de chefs-d'œuvre. Ainsi, rien qu'avec cette triple résurrection, l'avenir intellectuel de tout le Nord de la France ne saurait péricliter. Seulement, il faut, nous le répétons en terminant, que pour le Nord, comme pour tout le pays d'ailleurs, nous cessions de négliger un si beau fonds, et que nous nous rendions compte, au contraire, qu'il y a encore une tâche énorme à accomplir pour mettre nos grands musées des départements à même de rendre tous leurs services, de développer toutes leurs beautés, d'être en possession, d'abord chez nous, puis au dehors, de toute la gloire dont ils sont dignes. ARSÈNE ALEXANDRE --- MUSÉE DE LILLE. — OUTILLAGE ET TRAVAIL DE RÉORGANISATION DES SALLES. — LE CONSERVATEUR ENTOURÉ DE SON DÉVOUÉ PERSONNEL.

Page 6

VERRERIES DE LALIQUE. LE ONZIÈME SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS LA Société des Artistes Décorateurs va entrer dans sa vingtième année d'existence. C'est un bel âge. Constituée en 1901, alors que l'opinion publique à l'égard des tendances nouvelles ne se manifestait guère que par un peu d'esprit facile, beaucoup d'incompréhension et encore plus d'indifférence, elle a mené sans tapage une activité modeste, mais persévérante, qui porte aujourd'hui ses fruits. Le relèvement des arts appliqués est en bonne voie. Le goût du jour se prononce, désormais, avec franchise en faveur de l'art moderne, de ses principes et de ses réalisations. Les Décorateurs ont gagné une dure bataille. En 1901, ils avaient entre vingt et trente ans. Ils s'en vont maintenant vers le demi-siècle, déjà dépassé par certains d'entre eux. C'est pourtant sans trop de mélancolie qu'ils peuvent mesurer le chemin parcouru, quand leur souvenir confronte aux petites expositions du début, si clairsemées, si délaisées, ce Salon de 1920, élégant, chatoyant, parisien. Certes, ce n'est pas ici le premier Salon des Décorateurs que le UN PLAT EN VERRE, DE LALIQUE

Page 7

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE VERRERIES ÉMAILLÉES DE MARINOT. succès consacre. On se souvient avec plaisir de ceux de 1912, 1913 et 1914, où se pressa la foule intelligente, cultivée, fureteuse, qui, dans toutes les questions de goût, précède l'autre. Mais c'est une grande joie, précisément pour cette foule-là, et après la manifestation un peu hésitante de l'an dernier, de retrouver au Pavillon de Marsan mille témoignages d'un épanouissement nouveau de l'idée moderne, sous les aspects les plus variés. Il faut dire que les jeunes sont venus en nombre s'associer aux aînés. Tout ce qui compte et tout ce qui agit dans l'art décoratif d'aujourd'hui tient à entrer dans le groupement qui a le mieux canalisé l'évolution des vingt dernières années, et qui la mène tout doucement au triomphe. Enrichie, fortifiée, rajeunie par ces apports nouveaux, la Société des Artistes Décorateurs a en outre renouvelé la physionomie de son Exposition par une utilisation plus rationnelle de l'espace disponible. On a réuni, cette année, dans la galerie centrale, tous les ensembles mobiliers, laissant aux vitrines et à la décoration murale les salles qui prennent jour sur le jardin des Tuileries. Cette disposition nouvelle a permis à MM. Sézille et Georges Bastard, organisateurs du Salon de 1920, de présenter, dans les conditions les plus favorables, trente-deux exposants de meubles, une VERRERIES ÉMAILLÉES DE GOUPIL.

Page 8

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE vingtaine de céramistes, vingt-cinq décorateurs d'étoffes, dix ferronniers, huit orfèvres, vingt-sept rénovateurs de la reliure et de l'ornementation du livre, dix auteurs de tapis et de tapisseries, six verriers et autant de peintres verriers, des mosaïstes, des dinandiers, des illustrateurs, plus de vingt créateurs de bijoux et de bibelots précieux, enfin les peintres et les sculpteurs, qui envoyèrent une centaine de panneaux et de groupes décoratifs. Cette énumération traduit déjà un des attraits majeurs du onzième Salon : sa variété. Tout ce qui touche à la vie est pour l'artisan d'aujourd'hui sujet de recherche, d'invention, d'adaptation au goût contemporain. Comment douter de l'avenir d'une tentative qui, sans le moindre appui officiel, réussit à prendre position dans son époque et à lui composer, presque contre son gré, un cadre et une parure où se reflètent les tendances de son esprit ? Je sais bien que cette variété, qui charme et retient le visiteur non prévenu, sera dénigrée au contraire par le Monsieur-qui-cherche-un-style. Où sont, en effet, les caractéristiques générales dans ces mille efforts et amusements éparpillés ? Où sont les principes ? Où sont les méthodes ? Où est le style ? Vous ne le voyez pas, cher Monsieur, mettons que nous ne le voyons pas. Mais soyez sans inquiétude, le style y est. Et nos petits-neveux sauront discerner au premier coup d'œil les traits qui l'affirment. Nos artisans, Monsieur, depuis qu'ils se piquent moins de raison érudite que de clairvoyance et de liberté, réussissent beaucoup mieux qu'avant à œuvrer dans le sens de leur époque. Vous ne le discernez point, soit. Mais discernez-vous mieux les caractères de l'époque où vous vieillissez ? Éprise de clarté et aussi de volupté, de couleur et aussi de nuances, de luxe et aussi de simplicité, d'ordre et aussi de fantaisie, ah ! voilà certes, Monsieur, je vous l'accorde, une époque déroutante, et fantasque, et capricieuse, et qui manque vraiment trop de gravité, n'est-ce-pas ? Mais une époque, voyez-vous, qui sait tout de même si bien où elle veut aller ! * L'objet de luxe domine chez les décorateurs. On leur en a souvent fait grief, parce que c'est d'eux que l'on attendait et que l'on avait raison d'attendre l'emballissement des objets vraiment usuels. Mais pour populariser une jolie tasse, une belle cuiller, un papier de tenture aimable, il faut que l'on soit deux : un artiste pour inventer, un fabricant pour multiplier. Les fabricants ne se décidant pas vite à admettre qu'il pût y avoir des tasses, des cuillers et des papiers peints selon le goût du jour, les artistes ont dû se résigner à produire par leurs propres moyens. Et voilà la cause de tant de pièces uniques, de pièces de vitrines. Consolons-nous : des vitrines, où les placent avec amour les amateurs d'aujourd'hui, (il y a des amateurs de « moderne », et très nombreux) elles s'en iront aux musées ; quand elles-en seront là, dans un siècle ou deux, des fabricants du Marais et du faubourg Saint-Antoine les découvriront tout à coup et en feront des reproductions abondantes, prouvant ainsi leur esprit d'initiative et leur goût averti

Page 9

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE N’ironisons pas trop. On voit maintenant tous les jours des industriels éditer la production artistique de leur temps en céramique, en étoffes et papiers de ten- ture, en orfèvrerie et même en mobilier. Ces exemples sont encore rares, et c’est pourquoi l’objet de luxe tiplie les aspects de la matière, il y a, en effet, un rôle très large et très important pour celui qui se cantonnera dans l’étude et le dessin des modèles. Ces deux catégories de décorateurs n’entreront que bien rarement en concurrence. On pourra trouver chez les premiers, outre domine aux Décorateurs. Mais enfin, ils existent. Et ceux qui voudront mboiter le pas ne risquent guère de manquer d’inspiration, car en plus des très nombreux objets réalisés, il y a encore ici beaucoup de modèles et de projets, dans tous les genres, qui attendent l’éditeur disposé à leur faire un sort. Ne faisons pas trop bon marché de ces inédits : l’avenir les justifiera. A côté de l’artisan qui, de ses propres mains, transforme et mul le charme des réalisations directes, une personnalité plus développée, plus affinée, un art plus méticuleux ; mais aux seconds appartiennent les conceptions d’ensemble et la collaboration avec l’industrie. Or, cette collaboration encore presque exceptionnelle aujourd’hui parce que l’industrie n’a pas confiance, peut fort bien devenir, dès demain, plus fréquente et partant plus féconde. Ce ne serait pas la première fois que l’on verrait une période

Page 10

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE d'initiative et de spontanéité succéder sans transition à une période d'hésitation, les évolutions du goût qui nous paraissent soudaines et hardies n'étant au fond que les étapes les plus sensibles de notre voyage à travers l'incertitude. En attendant, l'homme de goût qui veut être de son temps et ne demander qu'à la production contemporaine le décor et les accessoires de sa vie, n'en est déjà plus réduit à la formule exclusive de l'ensemblier. Installer chez soi des meubles modernes, il n'y a pas encore bien longtemps, c'était s'incarcérer dans une formule décorative invariable. Dur sacrifice pour qui aime à imprimer aux choses de son logis, par la manière de les disposer, par certaines préférences dans la répartition de l'utile et du superflu, une personnalité à sa ressemblance. On comprend qu'il ait fait reculer plus d'un esprit cependant libre de toute prévention. Aujourd'hui, l'objection ne tient plus. Tout visiteur du Pavillon de Marsan découvrira la possibilité charmante d'improviser, dès maintenant, avec le moderne comme on improvisait avec l'ancien, en achetant les meubles, les tentures, les tapis, les bibelots, les appareils d'éclairage au hasard des meilleures rencontres et selon une recherche ou des méthodes personnelles. Je ne veux pas dire que c'en soit fini de l'ensemblier et de ses formules savamment méditées, mais quelle entraînante séduction dans le libre exercice du goût personnel, voire de la fantaisie personnelle! Et je crois qu'une des acquisitions les plus profitables de l'art d'aujourd'hui, son moyen le plus sûr d'aller à l'avenir, pourrait bien être dans cet épanouissement de toutes les ressources ornementales complémentaires du mobilier, dont les thèmes renouvelés atteignent déjà en maints exemples leur expression et leur équilibre définitifs. Longtemps encore on pourra discuter autour des principes, et refuser d'appeler style ce qui ne révèle pas jusqu'ici l'unité, la cohérence et les concordances d'un style. Mais, vraiment, ces réticences importent peu devant l'évidence de l'unité de goût, si frappante aux Décorateurs, où tant d'objets divers et même disparates, en dépit du hasard qui les a réunis, voisinent non seulement sans heurts désagréables, mais en vérité pour le plaisir des yeux. * J'ai résumé ici, tout récemment, les tendances les plus caractéristiques du mobilier moderne (1). Elles s'affirment, dès maintenant, avec assez de netteté pour que l'on puisse y trouver des indications définitives. L'avenir du meuble français est entre les mains de plusieurs catégories d'artistes, les uns (1) Voir numéro de Février, page 51. SUBÈS. GRILLE EN FER FORGÉ.

Page 11

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE préoccupés d'architecture, de construction, de beaux matériaux, les autres soucieux avant tout d'effets originaux et portés à composer une chambre ou un boudoir un peu comme un tableau ou un décor. La démonstration pourrait être reprise à propos du Salon des Décorateurs, où ces tendances diverses et parfois opposées sont représentées par maints exemples intéressants, sinon excellents : intérieurs sobres qui valent par le beau travail du bois, par la simplicité voulue des lignes, par l'étude soignée de chaque meuble en vue de sa fonction, comme ceux de MM. Selmersheim, Rapin, Nathan, René Gabriel, Gallerey ; intérieurs plus vibrants, plus amusants, plus momentanés aussi, je crois, avec des meubles peints et dorés, des étoffes aux colorations vives, comme ceux de Mme Chauchet-Guilleré ou de M. André Groult ; intérieurs somptueux réalisés par M. Michel Dufet, M. Maurice Dufrène, M. Paul Follot, où les essences rares, les marqueteries, les bronzes, avec l'ampleur et la majesté des formes, font songer au goût à la fois cossu et raffiné qui doit être celui des fermiers généraux de la troisième République. Et surtout, fait nouveau plein de promesses et qui confirme ce que je viens de dire des possibilités d'initiative offertes dès maintenant à la clientèle, de nombreux meubles isolés : cabinet de M. Théodore Lambert, vide-poches de M. Ruhlmann, vitrines et sièges de M. Jallot. Tout en portant franchement leur date, ces meubles n'ont à redouter aucune comparaison ; ce ne sont plus des fragments détachés d'un ensemble, mais des œuvres d'une originalité suffisamment mûre pour voisiner sans heurt avec celles qui nous viennent du passé. En décoration murale, si les effets sobres gardent leurs partisans, comme par exemple M. Thomas, qui depuis dix ans réalisa pour l'impression sur toile un grand nombre de compositions charmantes et rationnelles, les plus nombreuses recherches tendraient plutôt à la somptuosité ou à la fantaisie, ce que nous montrent les modèles de M. J. de Andrada, de M. Paul Véra, de M. Drésa, de M. Gobion, de Mlle de Glehn, déjà industriellement réalisés pour la plupart. Les papiers peints de MM. Tinota, Robert Roquin, Reyllaval, témoignent aussi d'une volonté originale. Parmi ceux qui s'occupent avec succès de la décoration des étoffes, je citerai encore M. George Barbier, M. Regelsperger, M. Gaston Delpard, M. Henches et Mme Marguerite Pagon, qui continue à obtenir du batik des effets pleins de richesse et d'imprévu. Les nouvelles tapisseries de Mme Maillaud assouplissent leur grâce rustique à des thèmes désormais plus variés ; COMPOSITION DE GEORGE BARBIER. — TISSU DE SOIE. EXÉCUTION DE BIANCHINI, FÉRIER. BASTARD. — ÉVENTAIL PLUME DORÉE AVEC MANCHE NACRE. — BOITE ÉCAILLE AVEC DESSUS NACRE.