Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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SIXIÈME ANNÉE
N° 138
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1930
L'ART VIVANT
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Si vous pouvez écrire, vous pouvez dessiner
Le dessin, comme toutes choses, s'apprend. Quand vous étiez petit, vous avez, comme tous les enfants, commencé par crayonner sur les murs des arabesques dadaïstes. Vous avez ensuite, sur vos cahiers, dessiné des bonshommes des maisons, des quinutes d'autos. Fiers de vous, vos parents ont dit : « Qui sait, il a peut-être des dons ». Or, aujourd'hui, vous êtes, de votre propre aveu, nul en dessin.
Qu'est-ce que cela prouve ? Que vous n'aviez pas de dons ? Nullement. Cela prouve que vos dons n'ont pas été exploités, que vous n'avez pas été guidé, que vous avez laissé en friche un terrain fertile. C'est dommage, mais il n'est pas trop tard.
En même temps que vos « bonshommes », vos maisons et vos autos, vous avez crayonné d'autres dessins plus utiles, pensaient vos parents : des jambages, des lettres, des chiffres. Tous ces signes, vous ne les avez pas inventés, vous les avez copiés ; c'était donc du dessin. Au début cela n'a pas été fameux, mais aujourd'hui vous ne copiez plus, vous écrivez machinalement, vous avez votre style de lettre, de dessin, bien à vous.
Ne pas savoir dessiner c'est donc, en fait, aussi illogique que d'être illettré et c'est souvent presque aussi gênant.
Si vous aviez appris à dessiner comme vous avez appris à écrire, vous seriez aujourd'hui un bon dessinateur, peut-être même un artiste. Vous savez tenir un crayon. Il vous reste à apprendre à voir, à transcrire sur le papier ce que votre œil enregistre. Il ne vous manque en somme que de savoir utiliser votre adresse dans la transcription des objets, des scènes ou des paysages.
Et c'est cela que nous pouvons vous apprendre.
Notre méthode ? Elle est rapide parce qu'ingénieuse : elle est à la portée de tous. L'école A.B.C. est une grande famille qui groupe dans un même et joyeux labeur des hommes et des femmes de tous âges, et vous ne regretterez pas de vous être joint à eux.
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TRIBUNE LIBRE
Avons-nous encore un Art Français ?
Demander s'il y a encore un art français est une question qu'on n'eût pas posée, il y a seulement vingt ans. Elle vient aujourd'hui à l'esprit de tous ceux qui suivent le mouvement artistique de notre époque. Ils constatent que les productions des récentes années accentuent de plus en plus les différences entre l'art d'autrefois et celui d'aujourd'hui, en même temps que la tendance nouvelle conduit toutes les œuvres, dans tous les domaines artistiques, vers une uniformité fruste qui ne permet plus de déceler l'origine ethnique de leurs auteurs. Ces hommes devant ce spectacle se posent la question inévitable : y a-t-il encore un art français? C'est-à-dire un art rattaché au passé par l'esprit et par la technique, tel qu'il nous apparaît en un enchâinement logique, ininterrompu depuis plusieurs siècles et au cours duquel ses plus hauts représentants gardent, sous les différences individuelles, des ressemblances qui leur donnent entre eux un air de famille. Tous ces artistes en effet, des plus célèbres aux plus humbles, participaient à la recherche de la Beauté telle que l'avait modelée notre civilisation et dont elle était l'image.
Il en était de même pour les œuvres d'art de tous les peuples civilisés. On y distinguait un caractère national correspondant aux particularités ethniques, telluriques de chacun d'eux. Mais l'art français tenait une place éminente dans l'ensemble de l'Art européen. Il y occupait la situation qu'avait eue la Grèce dans l'antiquité. Son influence s'exerçait sur les artistes de tous les autres pays. Bien entendu, nous considérons comme nôtres les artistes flamands ou suisses qui ne présentent avec nous que de simples différences régionales, souvent peu apparentes. Mais de nombreux artistes anglais, allemands, italiens, espagnols, scandinaves ont subi notre influence tout en exprimant une autre sensibilité. C'est que tous avaient, plus ou moins, à l'origine la même formation que nous.
Les arts de l'Occident procèdent tous, en effet, de l'esthétique hellénique ; seulement chaque peuple en interprète les principes selon son tempérament. Il s'est produit pour l'esthétique le même phénomène que pour le langage. Le français, l'Italien, l'espagnol sont, au même titre, des idiomes latins. Cependant la langue mère a évolué différemment dans les trois cas. Ainsi sont nées du latin des langues pourvues chacune d'une individualité distincte mais laissant apparaître sous leur diversité l'armature qui leur est commune. Du point de vue de l'esthétique nous avons été les plus favorisés parmi les héritiers de la Grèce.
Cette attache à l'art traditionnel, nous sommes en passe de la perdre sans avoir les moyens de pourvoir à son remplacement. Nous subissons, au contraire, la pression d'une invasion étrangère sans passé artistique, sans esthétique et, à vrai dire, purement barbare, venue aussi bien de l'Afrique que de l'Asie. C'est quelque chose de nouveau.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, les artistes étrangers qui accouraient s'instruire chez nous se pliait aux règles qu'on y enseignait. C'était presque malgré eux qu'ils gardaient l'emprise de leur origine. Il y a cinquante ans, les élèves étrangers étaient déjà nombreux à l'Ecole des Beaux-Arts. Les ateliers de Cabanel et de Gérôme comptaient presque autant d'Anglais, d'Allemands, de Japonais et d'Américains que de Français. Il en était de même dans les ateliers libres que dirigeaient des peintres connus : Bonnat, Jules Lefebvre, Bouguereau, J.-P. Laurens, etc... Les étrangers suivaient alors docilement l'enseignement donné. Pauvre enseignement, dira-t-on. Peut-être, mais qui valait beaucoup pour eux.
Dans les quinze dernières années du dix-neuvième siècle, un certain nombre de jeunes peintres étrangers abandonnèrent les ateliers académiques très décrits et se tourneront vers les impressionnistes et vers Manet, influencés, sans doute, par les achats des musées d'Allemagne et d'Amérique qui furent les premiers à s'intéresser à ces peintres.
Les artistes étrangers virent aussi dans le mouvement impressionniste une occasion de s'affranchir du joug de l'Ecole. Dans la plupart des cas, cet affranchissement ne donna pas de bons résultats. Les insurgés interprétaient comme une attitude révolutionnaire ce qui n'était, chez les impressionnistes, qu'un retour vers l'ancienne tradition de l'art français.
On ne saurait trop le redire, le mouvement impressionniste, loin d'être une révolution, a été une réaction. Une suffisante connaissance des raisons de l'esthétique et de la technique aurait préservé les étrangers de l'incohérence où devait les jeter l'abandon de la discipline étroite — salutaire pour eux — qu'ils trouvaient chez les Maîtres de l'Ecole. Mais tout leur manquait à la fois.
L'engouement pour l'impressionnisme ne fut qu'un premier pas dans la voie où s'engagèrent nos hôtes.
Quand, au début du vingtième siècle, Cézanne sortit de l'ombre où il avait vécu jusque-là, il suscita tout de suite un grand enthousiasme parmi les artistes étrangers — mais ce sentiment était bien différent de l'admiration raisonnée que manifestèrent pour Cézanne quelques peintres français vers 1900. Il sembla à ces étrangers que le grand peintre s'était, plus que tout autre, libéré des règles communes. Ils ne virent que sa prodigieuse personnalité, sans s'apercevoir que l'artiste gardait intégralement ce qu'il y avait d'immuable et d'éternel dans l'esthétique et la technique et que, seule, l'expression d'une sensibilité géniale lui donnait l'apparence de s'en éloigner.
Quelques artistes français avaient bien, eux aussi, dans les dix dernières années du dix-neuvième siècle, tourné leurs regards du côté des impressionnistes et, par là, suivi dans une certaine mesure le même mouvement que leurs confrères étrangers. Cependant ceux d'entre eux qui s'émancipèrent du joug académique se bornèrent à s'inspirer de Renoir, de Monet, de Pissarro ou de Degas plutôt que de Cézanne, parce qu'ils considéraient, à bon droit d'ailleurs, celui-ci comme trop exceptionnel. Ce fut l'origine d'un mouvement intéressant. Sous l'influence des impressionnistes, peintres et sculpteurs apportèrent une note originale différente de celle de leurs modèles en restant cependant en accord avec la constante évolution de l'art français. Nous les connaissions tous, ce sont déjà des hommes du passé ; on leur rend hommage, mais on ne les suit plus.
Grâce à eux, il y a une vingtaine d'années, nous pouvions donc affirmer que nous avions encore un art français : art vivace, mobile, adapté au mouvement des idées. Traditionnel, mais non figé dans des formules d'école, pourvu de l'originalité qui avait fait la gloire de nos artistes aux époques antérieures. Encore à ce moment les artistes étrangers qui n'étaient pas ralliés à notre esthétique n'avaient sur les nôtres qu'une bien faible influence.
Cette situation privilégiée s'est, en quelques années, profondément modifiée. Ce n'est plus à travers l'expérience de leurs devanciers que nos jeunes artistes cherchent un mode nouveau d'expression. Ils ont délibérément rejeté les enseignements qu'ils y eussent trouvés. Il est possible d'attribuer à cette nouvelle orientation des arts plastiques des causes multiples. Nous ne pensons pas qu'il y en ait une plus
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L'ART VIVANT
importante que l'afflux des populations étrangères dans notre pays. Naguère les étrangers, quoique nombreux, ne formaient qu'une faible partie de la population parisienne. Ces hôtes se pliaient à nos habitudes, à nos façons de penser ; ils s'efforçaient de se rapprocher de nous. Il n'en est plus ainsi. Une immigration massive venue de tous les coins du monde a pris pied en France apportant avec elle ses mœurs, son état d'esprit, son activité propre dans tous les domaines. Trouvant dans leur milieu ethnique des éléments suffisants de relations sociales, les étrangers vivent chez nous en marge de la société française. Ils ont, à Paris, des magasins qui leur fournissent les produits nationaux ; ils trouvent partout des livres, des journaux imprimés dans leur langue. Ils peuvent ainsi se passer, pour ainsi dire, de tout contact avec la population indigène. En fait, ils ne prennent de notre civilisation que ce qui peut servir leurs intérêts ou leur curiosité. Les salons aristocratiques aussi bien que ceux des nouveaux riches leur furent largement ouverts, alors que nos nationaux étaient souvent laissés à la porte. Ces étrangers, qui peuvent avoir de la sympathie pour notre pays, choyés, protégés par nous, ont pris sans peine une place importante dans les lettres et dans les arts. Le caractère exotique qu'ils apportaient dans notre milieu de vieille civilisation contribua à leur succès. Ils ont pu ainsi exercer, à leur tour, une influence considérable sur nos écrivains et nos artistes. Mais s'ils apportaient à l'art une note nouvelle, d'une valeur très discutable, ces étrangers n'y adjoignaient pas la technique qui lui eût donné une base solide. Dans nos ateliers de peinture, de sculpture, d'architecture, ils s'étaient bien faiblement initiés aux rudiments du métier, mais ils n'y avaient pas rencontré l'éducation qui leur aurait fait comprendre les conditions essentielles de la Beauté. Ils n'ont pas pris le temps d'apprendre que ce n'est pas par l'effet d'un heureux hasard que la cathédrale de Chartres, la victoire de Samothrace et les Noces de Cana sont des chefs-d'œuvre. La plupart des étrangers venus à Paris pour conquérir le monde occidental se soucient peu d'ailleurs de connaître les causes profondes de la beauté de notre art, puisqu'ils ont l'ambition de nous faire accepter leurs propres conceptions.
Ce n'est pas seulement par leur nombre que les étrangers exercent une influence sur l'art, c'est aussi par les richesses dont ils disposent et qu'ils emploient à favoriser une production artistique répondant mieux que la nôtre à leur goût. C'est ce qu'ont bien compris certains marchands de tableaux qui, par leur propagande, par l'achat bruyant à des prix élevés d'œuvres d'artistes de lointains pays, ont favorisé au détriment de nos compatriotes le succès d'œuvres baroques dont l'aspect avait d'abord surpris et désappointé les amateurs. Mais, comme toujours, le public a fini par venir à la peinture qui se vend. Les jeunes peintres français ont suivi eux-mêmes le mouvement ; ils n'ont pas su, pour la plupart, résister à la pression qui s'exerçait sur eux. Il faut dire que les mœurs de notre époque ont accéléré l'évolution de l'art dans le sens indiqué par la colonie étrangère et les marchands. Les changements rapides et incessants apportés à notre existence quotidienne par les découvertes scientifiques et le perfectionnement du machinisme, par ce qu'on appelle le progrès, ont aussi contribué à ruiner les principes sur lesquels reposait notre conception de l'art. Mais si nos artistes ont subi cette pression, les artistes étrangers ont, au contraire, trouvé dans ces conditions nouvelles un terrain favorable à leur épanouissement. Ces nouveaux venus, les uns chassés de leurs steppes inféconds par le malheur des temps, les autres attirés par le mirage d'une civilisation supérieure au monde barbare où ils vivaient, n'étaient pas préparés à comprendre la beauté des chefs-d'œuvre accumulés en Occident. L'initiation qu'ils venaient chercher, ils l'ont trouvée dans les élucubrations de quelques pauvres hères, pleins de bonne volonté, auxquels des marchands facétieux ou habiles ont fait une large réclame et que des amateurs hallucinés ont payées plus cher qu'ils n'eussent fait pour des chefs-d'œuvre. Nous ne faisons pas grief aux étrangers du choix de leurs modèles, nous constatons seulement qu'ils ont commis l'erreur de croire qu'on pouvait acquérir une âme de civilisé en prenant un billet de bateau ou de chemin de fer à destination de Paris.
Il faut reconnaître que cette erreur d'appréciation ne leur a pas causé le moindre préjudice : l'imitation facile de peintres ignorants dont ils copiaient la maladresse a été une cause de succès pour eux. Ce succès a entraîné beaucoup de nos jeunes compatriotes à les suivre.
Nous devons reconnaître, cependant, que quelques-uns, pourvus d'une instruction professionnelle suffisante et, en outre, imprégnés de notre civilisation, ont montré, en suivant ce mouvement, de l'originalité, là où leurs concurrents n'affichaient que de la bizarrerie. Mais ils n'ont pu échapper à la règle du genre. La plupart du temps, ils recherchent l'effet de la trivialité sans apercevoir que le beau exclut la trivialité. Souvent aussi, la « demesure » dans la composition et dans l'exécution est chez eux choquante. Ils pensent qu'ils peuvent se passer de toutes règles ou en créer de nouvelles à leur usage. En cela ils commettent une grave erreur. L'esthétique n'est pas une invention spontanée. Elle s'est constituée lentement par l'apport successif des générations et le concours du génie. C'est ce que nous montre l'histoire de l'art à toutes les époques et chez tous les peuples. Lorsque des circonstances malheureuses ont fait disparaître l'art pour un temps, comme ce fut le cas à la fin de l'empire romain, il a fallu plusieurs siècles pour qu'une esthétique se reconstituât ; encore eut-on l'aide des régions où s'étaient conservées des traditions de l'art enseveli ailleurs sous la barbarie,
Les artistes étrangers, tard arrivés dans notre vieille civilisation, sont excusables d'en négliger les fondements, mais les artistes français commettent un véritable suicide en suivant leur exemple. Comment expliquer une telle attitude? Nos peintres, nos sculpteurs pouvaient-ils se défendre contre les influences extérieures? N'ont-ils pas, plutôt, subi fatalement les conditions de leur temps? Il est certain que nul ne peut se soustraire au milieu ambiant et que notre époque est plus préoccupée de progrès industriels et de sports que de la sauvegarde de l'art. Or, les artistes sont des êtres plus sensibles que d'autres aux influences du monde extérieur et, par là, expressément représentatifs de l'aspect de leur époque. Si nous devons croire que les artistes sont impuissants à réagir contre le mouvement qui tend à répudier l'esthétique et à négliger la technique, s'il apparaît que les artistes exotiques répondent plus complètement que les nôtres à l'évolution des mœurs contemporaines, nous pouvons dire adieu à ce qui fut, jusqu'au début de ce siècle, l'art français. Nous ne verrons plus qu'une profusion d'œuvres barbares où des sensations primaires s'exprimeront par des moyens puérils. Ce sera, comme toujours, le nivellement par en bas. Les arts plastiques nous offriront quelque chose d'analogie à ce que produirait, en littérature, l'emploi de l'espéranto au lieu de la langue française.
Nous aurions pu jadis compter sur les amateurs pour défendre notre art, mais ces amis du beau ont à peu près disparu. Les événements qui ont brutalement renversé la hiérarchie sociale, qui ont mis la richesse entre de nouvelles mains, ont porté au sommet des gens qui n'étaient pas préparés à jouer le rôle de dirigeants que comporte cette situation. Ce n'est pas sur eux, ni sur l'Etat, qu'il faut fonder notre espoir. Un miracle pourra peut-être nous sauver. S'il ne se produit pas, nous n'aurons plus qu'à assister à l'agonie de l'art français, en attendant une renaissance que seuls pourront voir nos arrière-neveux. C'est le passé qui nous l'enseigne.
Georges RIVIÈRE.
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L'ART VIVANT
UN MÉCÈNE ROYAL AU XVᵉ SIÈCLE
LE ROI RENÉ
Duc de Lorraine, duc de Bar, duc d’Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile, comte de Provence et de Forcalquier, prétendant au trône d’Aragon, peu de grands féodaux du quinzième siècle, si ce n’est les princes bourguignons, pouvaient rivaliser comme apanage avec celui que l’histoire s’est plu à désigner par l’appellation familière de « Bon Roi René ».
Résultats d’héritages successifs, cet immense domaine, composé de morceaux disparates et fort éloignés les uns des autres, était en vérité bien difficile à défendre, d’autant que le Roi René s’avère, dès son avènement, guerrier malheureux et financier malhabile.
Nous n’avons pas à entreprendre ici l’histoire de sa chevauchée aux côtés de Jeanne d’Arc, pas plus que celle de sa captivité en Bourgogne, et plus tard celle de ses luttes avec le Roi d’Aragon. Nous voulons seulement dégager de la longue carrière de René d’Anjou son amour pour les arts, sa sollicitude pour les artistes et aussi sa contribution personnelle au mouvement littéraire et artistique de son époque.
Le Roi René fut moins qu’on ne le croit ce que nous appelons aujourd’hui un amateur. Poète, comme son illustre parent Charles d’Orléans, il a laissé une œuvre littéraire assez importante et l’emportant en cela sur le prince « au cœur vestu de noir »; il fut un peintre, un enlumineur, curieux jusqu’à la fin de ses jours, du miracle des pinceaux et des couleurs.
Considérons le Roi René peintre, animateur d’une école : ses exégètes lui ont attribué un peu à la légère et sans contrôle sérieux nombre d’œuvres exécutées sous son règne par des artistes à sa solde, tant en Anjou qu’en Provence. C’est ainsi qu’on l’a dit tour à tour l’auteur du Buissont Ardent de la Cathédrale d’Aix, du tableau des Chartreux de Villeneuve-les-Avignon, passé depuis à l’hôpital, et représentant l’église militante, l’église souffrante et l’église triomphante, la prédication de Madeleine conservée à Cluny et l’adoration des Mages possédée autrefois par M. Roux-Alphéran. Telles seraient les pièces les plus importantes à l’actif artistique du Royal artisan, si l’on en croyait la légende, alors qu’il y a lieu de ramener simplement les dons du Roi René à ceux d’enlumineur et peut-être de peintre-verrier. Il n’est pas douteux que le goût de la peinture ne se soit développé chez lui durant la captivité qu’il endura en Bourgogne de 1431 à 1437. Il rencontra très probablement à Dijon Jean Van Eyck et d’autres artistes flamands, la cour de Philippe le Bon étant vers cette époque un centre où florissaient le luxe et les arts qu’il contribua à faire rayonner.
La correspondance royale nous révèle qu’il demanda vers 1448 à maître Jehanot le Flament de lui envoyer deux artistes nouveaux en remplacement de ceux dont il était mécontent. C’était, pensons-nous, pour les employer à Bourges, au monument funèbre du Duc de Berry ou à Saint-Maurice d’Angers où il faisait ériger son propre tombeau.
Une autre contribution à la fondation artistique du Roi René : c’est son séjour à Naples. Il put connaître dans cette ville les œuvres de Colentino del Fiore, Angelo Franco, Antonio Salario dit le Zingaro. Il n’est peut-être pas trop hasardé d’avancer qu’il apporta, pour avoir connu les peintres flamands, leurs procédés à sa Cour de Sicile et contribua ainsi à répandre et à perfectionner dans la basse Italie l’emploi de la peinture à l’huile; il la préconisait du reste, aux peintres qu’il utilisait pour ses travaux dans les châteaux et les églises de l’Anjou.
Comme l’a indiqué si justement Lecoy de la Marche, la plupart des tableaux qui lui ont été attribués respirent l’imitation de l’école des Flandres ; il y joignit ce caractère de mélancolie, d’allégorie philosophique qui était dans sa manière et qui éclate dans ses écrits.
Parmi les œuvres qu’on peut, sans trop présumer, considérer comme étant dues aux pinceaux du Roi, bien qu’elles ne nous soient pas connues, on peut citer en premier lieu le Roi Mort, composition qui surmontait son tombeau à Saint-Maurice d’Angers. Dans les devis concernant ledit tombeau, il n’est question que de la sculpture, arc, chapiteau, écussion et entourage; les comptes de la Chambre d’Angers ne font
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L'ART VIVANT
nulle part mention d'une quelconque somme attribuée à un peintre. Le Roi s'est réservé cette partie de l'œuvre funéraire. D'autre part, sur les mêmes livres, nous retrouvons à l'actif du Duc d'Anjou une composition sur toile fine peinte en 1447 destinée à un cadeau à la Reine (cette toile mesurait deux aunes) et une composition du même style donnée vers 1456 aux frères mineurs de Laval. Les livres des comptes justifient, dans une certaine mesure, par leur silence même sur l'emploi d'une main-d'œuvre étrangère, l'attribution de ces peintures au Roi. Entre temps, celui-ci se plaisait à orner les pierres et les boiseries de ses demeures d'emblèmes peints ou sculptés. Il décore dans cet esprit les chambres de ses domaines de Chanzé et de Reculée, et voici la chambre aux chaufferettes (ardent symbole de sa tendresse conjugale), la chambre aux cougourdes, la chambre aux groseilles; également dans les comptes tenus au jour le jour par la Chambre d'Angers, et semble-t-il avec assez d'exactitude, aucune trace de main-d'œuvre : le Roi employa, à ces décors, ses loisirs campagnards.
Ayant un goût passionné pour les animaux et pour les jardins, il s'exerça fréquemment à peindre des oiseaux et se complut dans cette occupation. On trouve dans un inventaire de ses armoiries quatorze formes d'oiseaux qui devaient lui servir de modèles et, peints d'après ces volatiles, dans les mêmes armoiries, trois petites toiles à mettre en une chambre dont « en l'une a paint ung paon, ung fesent et deux perdrix, une chevêche, ung cinge et plusieurs autres choses, sur la seconde ung paon, ung fesent, ung oiseau de rivière, sur la troisième plusieurs petits personnages à pié et à cheval, ung faucon, ung connin blanc et une ville ».
Nous trouvons encore dans ce même inventaire douze articles, portraits, allégories ou sujets religieux, mais il serait difficile, vu la diversité des sujets et la manière dont ils sont traités, d'établir quelle a été la part du Roi René dans leur exécution; nous en donnons néanmoins ici l'énumération à titre de curiosité et pour montrer l'éclectisme du collectionneur :
1° Dans la chambre du Roi « ung beau tableau paint où est Notre Seigneur qu'on descend de la croix ».
2° Dans le petit retrait, un tableau de l'Annonciation et un autre de « Nostre Dame qui tient un enfant ».
3° Dans l'oratoire de la Reine « une toilette où sont pains notre Dame et Saint Jehan ».
4° Dans les chambres basses « un tableau de boys enchassillé, ouquel est paint une morisque en toile ».
5° Dans la garde-robe du Roi, « un grand tableau à plusieurs pans, fermants à couplets, ouquel a une mappemonde ».
6° Dans les grandes armoires de la même garde-robe « un long bois de lance creux où il y a dedans ung rollet de parchemin, ouquel c'est dedans la pourtraicture de la Royne de Sicille », un grand drap « où sont paintings les villes de Prouvence qui vont depuis Prouvence jusqu'à Gennes » et une pièce de toile » où est la ville de Gennes en peinture ».
7° Dans les armoires basses « deux toiles où il y a en chacune ung homme paint tenant une vouge ».
8° Dans un coffre de la galerie « quatre empreints de plomb » de différentes grandeurs sans autre désignation et un cahier de papier « où sont portraiz plusieurs mors de chevaux » (album de modèles).
9° Dans un autre coffre « une tablette de boys à huit feuilletz où sont les pourtraictures tirées de plomb (dessins au crayon) de roy de Sicille, de la Royne, de feu Mons de Calabre et autres seigneurs et un rôle de parchemin paint en faczon de mappemonde (avec les douze signes du zodiaque rôle en ung baston) ».
10° Dans un troisième coffre « ung tableau ront double couplé à deux coupplez dont ung des costez est l'image de Nostre Dame qui tient son enfant, et de l'autre costé y a la pourtraicture d'un ancien seigneur ».
11° Sur les dressoirs de l'estude du roi encore un dessin au plomb représentant le feu duc de Milan, François Sforza, allié et ami de René, une nouvelle mappemonde peinte sur parchemin, un livret de papier couvert de parchemin « ouquel à certaines figures ».
12° Dans la chapelle du Roi « un petit tableau où a ung crucifix, Nostre Dame et Saint Jehan ».
Plus vraisemblables nous semblent ses travaux d'enlumineur. Il a pour les livres d'heures une véritable passion. Son secrétaire, Hervé Giellin, est spécialement chargé de l'approvisionner des fournitures nécessaires pour ce travail. Maints parchemins destinés à la Sénéchale d'Anjou ou à quelque autre de ses amis ont dû requérir tous ses soins. On ne peut déduire raisonnablement de ce penchant du Roi que toutes les heures qui lui sont attribuées soient de sa main, il y en a un bien trop grand nombre et, si l'on considère la vie politique et militaire du Roi René, elle semble assez pleine de faits pour ne laisser aux arts et aux lettres, du moins avant sa retraite en Provence, qu'un temps limité. Ni les heures conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal sous le titre de Bréviaire du Roi René, ni les heures d'Angers, de Vienne, d'Aix, de Poitiers, ne présentent un caractère d'authenticité irréfutable. Mais elles ont dû être exécutées par les ordres du roi, sur ses plans et sous sa vigilance. Pource qui est de sa vocation de peintre verrier, les vitraux attribués au Roi et qui servaient de décor à l'église des Chartreux de Dijon ayant été détruits, nous ne pouvons que faire, si cela nous plaît, crédit à la légende en répétant le vieil adage : Point de fumée sans feu.
Pour nous résumer : il est vraisemblable que René d'Anjou, entre deux batailles, entre deux négociations, et plus tard dans la retraite, pratiqua la peinture à l'huile et l'enluminure, mais là ne fut pas l'essentiel de son rôle. Si ce prince malheureux a bien mérité de la postérité, si nous devons le considérer aujourd'hui comme un des animateurs artistiques de quinzième siècle, c'est que son grand amour des arts le poussa à fonder une école de peinture, à s'entourer de sculpteurs, d'architectes, d'orfèvres, de tapissiers, que toutes les villes qui eurent l'heur d'être administrées par ses soins furent embellies d'églises, de châteaux et de jardins.
Il fut un maître dans toute la force du terme et la réputation de son école fut si considérable en son temps, qu'elle déborda les frontières de ses domaines et que toutes les Cours contemporaines qui se flattaient de s'intéresser aux lettres et aux arts considèrent René d'Anjou, Prince français, comme un mécène et un chef d'école.
Léon VÉRANE.
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LE ROI RENÉ
Collection privée, Aix.
LE ROI RENÉ VERS 1470.
ADORATION DES MAGES
Photo Giraudon.
NICOLAS FROMENT (1475-79). LE BUISSON ARDENT JEANNE DE LAVAL. CATHÉDRALE D'AIX.
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AU MUSEE VICTOR-HUGO
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L'ART VIVANT
A propos de du Musée
L'exposition organisée place des Vosges, à l'occasion de ce qu'on appelle le Centenaire du Romantisme, prête une actualité à l'œuvre de Victor Hugo.
On peut y voir des éditions rares, des épreuves, des manuscrits, des bibelots et jusqu'à des vêtements. Mais, rien de tout cela n'intéresse directement L'Art Vivant.
Par contre, on y trouve deux sortes d'objets dont il serait inexplicable que l'on ne parlât pas ici : les dessins et les travaux d'art décoratifs exécutés par le maître.
Les dessins sont très nombreux ; ils sont répartis dans plusieurs salles. Il y en a de toutes les tailles, depuis les petites caricatures jetées en quatre traits de plume jusqu'aux grands paysages exécutés au lavis, comme la Vue de Paris, prise de Montmartre. Quelques-uns ont été souvent reproduits : les croquis de phares, les ruines au bord du Rhin, etc... D'autres m'ont paru moins connus et ce sont ceux dont on verra les reproductions ci-contre, d'après les photos que M. Sergent a eu la grande amabilité de nous communiquer.
Du premier coup d'œil, on juge que l'on est devant autre chose que des amusements.
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l'Exposition Victor Hugo
Il est certain que Victor Hugo avait pour le moins des « dispositions » très remarquables pour le dessin. Il n'est même pas douteux que si, aujourd'hui, quelque débrouillard avait le même talent, il ne prendrait pas la peine d'écrire des vers pour chercher la gloire et trouverait sans peine un marchand de tableaux qui en ferait, tout de suite, comme disent nos petits amis, un grand bonhomme.
Mais tout ceci ne nous suffit pas. Ce que nous voulons savoir, c'est si Victor Hugo qui fut, lui, un authentique grand bonhomme en littérature, avait, comme peintre, des dons égaux à ceux qu'il possédait comme poète et comme prosateur.
On l'a dit. On a même voulu soutenir que ses dessins étaient supérieurs à ses livres. Cette opinion paradoxale ne peut que choquer, évidemment, ceux qui professent pour l'écrivain une admiration sans réserve.
Il n'est pas possible, en effet, de ne pas faire quelques réserves sur la valeur de ses dessins, du moins, du plus grand nombre. S'il en est, comme le paysage rhénan, appelé la Tour des Rats, dont aucun défaut ne gâte les qualités de