Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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SIXIEME ANNEE N° 135 6 ir. 1er AOUT 1930 L'ART VIVANT Rovue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTERAIRES CURIOSITES PHOTOGRAPHIQUES DIRECTION-REDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LABOUSSE 18-19, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) REDACTEUR EN CHEF Florent FELS DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du CARD

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Galerie MARCEL BERNHEIM 2nd, Rue Caumartin PARIS (9e) Téléphone: CENTRAL 86-35 Télég.: MABERNECO, PARIS TABLEAUX MODERNES VENTE - EXPERTISES - ACHAT GALERIE BERNIER 10, Rue Jacques-Collot (rue de Seine) VIe SCULPTURES ET DESSINS DE JANE POUPELET EXPOSITION PERMANENTE des PAPIERS CANSON ET MONTVAL ÉCHANTILLONNAGE 42, rue Bonaparte les éditions du monde moderne Pour paraître prochainement : HENRY-JACQUES PRIX DE LA RENAISSANCE 1922 LE VOYAGEUR DE NUIT ROMAN JUSTIFICATION DU TIRAGE ET PRIX PAR VOLUMES 10 exemplaires sur Japon impérial ............ 350 fr. 10 exemplaires sur Madagascar .................. 175 fr. 10 exemplaires sur Hollande Van Gelder ....... 150 fr. 50 exemplaires sur Velin par fl Lafuma ...... 65 fr. 1420 exemplaires sur papier Alfex supérieur des papeteries Lafuma-Navarre ..................... 45 fr. L'HOMME QUI N'A JAMAIS VU LE PRINTEMPS par Pierre HUMBOURG Réduction 10 % jusqu'à la parution 2. Rue Blaise-Dessgottes Paris-VI COLLECTION Un couteur, un livre.

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IMAGES DU MONDE ENCYCLOPÉDIE ILLUSTRÉE DE LA VIE MODERNE PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE FLORENT FELS RACES PAR JEAN BRUNHES --- VIENT DE PARAITRE VIENT DE PARAITRE Pour paraître ensuite : ITINÉRAIRE DE PARIS A LA MÉDITERRANÉE - L'INDOCHINE - STANDARD - ETC. Chaque volume comprendra environ 112 pages in-4° écu dont 96 illustrations en héliogravure. Couverture illustrée en papier fort. Prix : 30 fr. Souscription aux 6 premiers titres de la collection : 165 fr., payable 27 fr. 50 à la réception de chaque volume. FIRMIN-DIDOT • PARIS

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Grandeur et décadence de Pablo Picasso Picasso a su réaliser contre son œuvre, contre son style, l'unanimité des fossiles modérés. Seuls les avares, les hommes de bonne foi et de bonne volonté, acquis à l'idéal moderne mais incapables de tenter l'aventure d'un saut mortel ou d'une exploration, seuls les rentiers et thésauriseurs mettent en doute son talent. Les élites marchent au doigt et à l'œil. Grâce à l'esprit de vulgarisation qui est le mal ardent de notre époque, il existe aujourd'hui de par le vaste monde quelques centaines d'hommes mûrs et de jeunes gens qui croient, dur comme fer, à la primauté de M. Picasso, qui répandent sa gloire et qui, preuves à l'appui, démontrent sa qualité de messager du ciel et de Bouddha Vivant. Cette popularité de mauvais aloi, ce prestige exercé depuis un quart de siècle sur la fine fleur de la société bourgeoise plaident-ils en faveur de M. Picasso ? Sa position de peintre rien moins qu'officiel, de peintre suspect aux milieux bien pensants (Amis du Louvre, Amis du Luxembourg) ; de peintre maudit et de grand solitaire, en butte à l'incompréhension des marchands et des collectionneurs, ne peut que le hausser dans l'estime de ses thuriféraires. Elle le met à l'abri de toute atteinte directe. Ceux qui contestent l'apport de son génie courent le risque d'être mishors la loi du snobisme. Cette exclusion n'est d'ailleurs que justice. On juge un peintre, un critique d'aujourd'hui d'après les opinions qu'ils professent, qu'ils expriment sur le peintre malagine ! Quelle est la genèse du mythe de Picasso? Quelles sont les origines de son immunité, de son impunité ? Son œuvre d'abord. Sans préjuger de sa valeur exacte, il faut convenir que, par son caractère et par la courbe de son évolution, il cadre parfaitement avec les besoins de l'âme contemporaine, du goût contemporain ; car si, théoriquement, Picasso contrarie son époque, pratiquement il en est le symptôme immédiat, l'incarnation directe. Phénomène spécifique d'un esprit « fin de siècle » et du principe de la mobilité, de l'instabilité, il représente, aux yeux de ses admirateurs, le génie même de la révolution, idole du Romantisme. Picasso est victime de cet humour de la place Ravignan dont jamais il ne s'est départi, et dont il porte la marque indélébile. Le goût du jeu, de la mystification, des licences poétiques, dont il rendit l'usage obligatoire et qu'il imposa à sa génération a faussé, dans une certaine mesure, le cours de ses travaux. Picasso qui a toujours cherché, rendons-lui cette justice, les solutions ingrates et malaisées, triomphe en déconcertant. Il est, par excellence, le peintre-prophète de «l'inquiétude moderne », cette formule passe-partout. Il en est l'artisan. Mais bien qu'il fasse office d'inventeur, d'alchimiste, bien qu'il adopte une attitude active, toutes les fois qu'il aborde un problème inconnu, bien qu'il crée un réper-toire plastique et un vocabulaire, Picasso offre le spectacle d'un homme qui exploite, sinon la bonne foi et la crédulité d'une foule d'avance acquise à ses conquêtes, du moins, sa propre faculté d'étonnement. Une telle conduite n'est pas nécessairement dépourvue de mérite, d'héroïsme. Il ne viendrait sans doute à l'idée de personne de nier l'apport de M. Picasso. Mais ce M. Homais de la révolution qui croit à l'émeute continue, permanente, ce peintre qui porte en lui le virus de la jeunesse, est enfermé dans le cercle infernal des idées, des préjugés, des règles qui ont contribué à la formation de son intelligence. Ce peintre « en liberté », ce contempteur de Dieu, cet ennemi des lois, qui se targue d'être seul à l'abri de toutes influences, est un esprit essentiellement primaire. Si Picasso est révolutionnaire, c'est qu'il n'éprouve aucune difficulté à combattre le passé. Je fais fi de sa réputation d'homme d'esprit et d'homme extra-lucide. Si Picasso n'a pas l'esprit de l'escalier, s'il a la répartie rapide, s'il excelle dans l'art du calembour, s'il aime le paradoxe, s'il trouve toujours le mot de la situation, ce n'est pas un homme complet, un sage. Il n'a pas l'envergure, il n'a pas la culture, la somme de connaissances, l'élévation de pensée d'Eugène Delacroix. Ce self made-man, ce grand auto-didacte, ce génie spontané, n'est pas l'homme du destin que l'on pense. Il ignore les véritables conflits, les débats intérieurs. Il ignore le drame de la résistance aux désirs, aux instincts, aux caprices. Un inventeur. Soit. Mais l'esprit d'invention n'est-il pas le principe négatif de l'œuvre de Picasso ? Je découvre au fond de l'enthousiasme que suscitent chez les peintres, chez les poètes, chez les critiques mes pairs, les découvertes de M. Picasso cet amour du progrès, cet esprit « cours du soir», cette foi naïve dans la réalité des faits, des procédés, des formules poétiques et cette superstition romantique du péril, qui représentent l'héritage de l'Ottocento, de l'esprit frondeur : Jeune France, de l'esprit d'opposition et du non-conformisme. En art, une invention n'a pas de valeur propre. C'est un moyen d'expression personnel, un moyen qui peut être communiqué, transmis, qui peut engendrer une manière, un langage, mais qui, en aucun cas, ne peut servir d'étalon, de mesure pour juger un artiste. Le fait que l'élite considère Picasso comme un astre de toute première grandeur, le fait que Picasso lui-même s'attribue (avec mille réticences) la paternité légitime, authentique de l'art de notre temps: de la peinture et de la statuaire, de l'architecture et de l'art appliqué, ne peuvent constituer des arguments plausibles contre ce peintre qui, après avoir adopté durant de longues années le genre enfant-terrible, adopte le genre génie. Plaident-ils en sa faveur ?

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L'ART VIVANT S'il est exact, comme l'affirme Picasso, que le « Moderne » (lisez : le style géométrique) procède de ses recherches, si, en traversant les villes et les campagnes, ce grand mégalomane retrouve dans les affiches les traces, même déformées, de sa main, de sa griffe, il doit douter de lui, du caractère efficient de son œuvre, de sa validité. Les Maîtres d'autrefois, alors même qu'ils faisaient profession d'architectes, de sculpteurs et de décorateurs, n'agissaient jamais sur les « meubliers » par leurs œuvres peintes ou par leurs œuvres sculptées. Si Picasso estime que son art est passible de vulgarisation, qu'il peut être adapté, traduit, interprété, transposé dans un plan différent, il signe son arrêt de mort. Picasso, idée-force de l'époque, et principe d'énergie, Picasso initiateur des peintres, des scribes, des musiciens, est-il le maître d'Ecole que reconnaissent en lui ses prétendus disciples ? Le serait-il, on pourrait se demander à quoi tient sa force de radiation ? Je ne nie pas, je n'ai jamais nié la portée de son œuvre pris en bloc. Mais je ne puis me résoudre à souscrire aux commentaires qu'en font ses exégètes. La science s'en mêle et la philosophie. L'art de ce peintre fécond n'est pas seulement une source d'inspiration. C'est aussi une matière à copie. Cet art a servi à deux fins. D'une part il engendra tous les constructivismes. (Picasso cet anti-géomètre, cet improvisateur, ce plasticien concret, n'en est responsable que dans une faible mesure.) D'autre part, il s'adresse à l'imagination, cette reine des facultés, et la « frappe » brutalement. Les moyens poétiques de M. Picasso sont d'un escamoteur. Ils ressortissent à la prestidigitation. Ils surprennent le spectateur-médium qui ne peut en suivre le mécanisme. Bien que cette poésie soit cousue de fil blanc, son aspect déconcerte le public et heurte de front ses habitudes visuelles. Mis en présence d'un fait, d'un tableau accompli, d'un poème pittoresque, le spectateur subit, dans certains cas, leur action fascinante. Le plus souvent, le tableau lui arrache ce cri du cœur : Ach, wie interessant ! Qu'est-ce à dire ? Qu'un tableau de Pablo Picasso ne fait pas naître dans l'âme de ceux qui le regardent une émotion plastique ou poétique pure, désintéressée. Non point qu'un tel tableau agisse, comme une œuvre d'Eugène Delacroix, par voie d'analogies ou de correspondances, et qu'il éveille en nous certaines associations d'idées, de sentiments, certaines « sonorités ». Il intéresse, bien plus qu'il ne subjuge. S'il fixe notre attention, nous en suivons la trame et en démêlons rapidement le mystère. Mis à jour, mis à nu, écorché, il apparaît comme une démonstration stérile et inutile, ou comme un jeu gratuit. Je ne nie pas l'action de Picasso. Il me plaît de saluer en lui le seul peintre de ce temps qui se batte non point parce qu'il espère gagner une bataille et abattre un ennemi, mais parce que le combat est sa seule raison d'être. Je ne demande pas : où donc est la peinture ? Je demande : où est la poésie, l'émotion poétique ? Je demande : quelle peut être la valeur humaine, universelle de l'œuvre de Picasso qui se traduit par des rapports de formes sans cesse renouvelés, par des arabesques d'un style calligraphique, par des constructions tonales et linéaires. Dès lors, il importe peu que Picasso désarticule la forme, qu'il la disloque et qu'il en distribue, dans l'espace du tableau, les parties composantes, ou qu'il tente, au contraire, par un suprême effort, d'en retrouver l'unité organique, l'harmonie et la continuité. Cette danse sur un volcan, cette ronde autour de l'axe de la peinture, poésie immanente, décèle un génie incomplet ou infirme. Incapable désormais de recueillement et de concentration, Picasso s'exaspère, s'élance à la poursuite d'une ombre qui se défie. Sans doute ne cherche-t-il pas un courant favorable. Il remonte les courants qu'il rencontre sur son chemin. Mais son culte naturel de la difficulté, son goût inné du risque ne sont pas fatalement des garanties contre la médicrité. Peu nous chaut l'énigme de Picasso, peu nous importent ses vertus de « héros » de « pèlerin passionné » et de « stimulateur », si son agitation aboutit au néant, si, entre ses doigts de fée, il remue de la cendre, si seule l'horreur du vide détermine ses travaux. Quoi que fasse Picasso, son tourment exprimé et extériorisé dans un idiome formel côtoie l'ornemental. Au lieu d'atteindre leur but, ses traits empoisonnés ricochent sur le sol et se retournent contre lui. Un tel jeu peut durer. Etant donnée la qualité du joueur, il peut même trouver une large audience. Mais s'il fixe l'attention, il ne surprend, il ne passionne personne. Qu'en adviendra-t-il demain, lorsque les hommes auront cessé de croire au salut par la révolution, par le progrès et par le « déplacement » ? Picasso s'amendera-t-il un jour? S'il le faisait, il cesserait d'être lui-même et il abandonnerait sa position centrale. Ce vieux-jeune qui a peur de vieillir, comme Rembrandt, comme Titien ont vieilli, croit trop au « moderne » pour acquérir le sens de l'éternité. Cet enfant gâté, ce « Wunderkind » exerce un pouvoir restreint et temporel. Il est rivé à son temps, à son monde. Il est bien l'homme du jour, voué aux métamorphoses. Il est le fournisseur attitré d'un public trié sur le volet. Ce parterre de rois, blasés et las de vivre, ne se complaît qu'à ses transformations. Picasso, dont l'état naturel est l'exhibitionnisme, Picasso qui a l'âme d'un histrion, obéit à sa fatalité, en feignant de surprendre, de blesser et de scandaliser sa clientèle, trop friande de scandale pour lui tenir rigueur de sa conduite. Bénéficiant de la vitesse acquise, il conserve son prestige. Sa stratégie est celle de Bernard Shaw. Elle vise surtout à démoraliser et à désarçonner ses adversaires et ses contradicteurs. Picasso parle avec une feinte franchise. Comme la plupart des peintres, il a peu de chose à dire et il est incapable de clairement formuler sa pensée. Ses propos sont faits de négations, de boutades, de formules lapidaires. Ses interprètes et ses historiographes se flattent de le comprendre et de détenir la clef de sa pensée. Le public leur emboîte le pas. L'exemple le plus typique de « picassolâtrie » est l'attitude de M. Roger Fry qui, au cours d'un entretien récent, m'a avoué qu'il suivait Picasso, et qu'il ratifiait ses expériences plastiques, sans toutefois les entendre !! Un tel aveu dans la bouche d'un critique de la classe de M. Roger Fry projette une lumière crue sur la situation de M. Picasso. L'auréole de cet artiste tabou le met à l'abri de toute indiscrétion. L'esprit critique et l'esprit d'examen ne sauraient s'exercer

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PABLO PICASSO FEMME A LA CORNEILLE. Picasso 1904 Collection Paul Guillaume.

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PABLO PICASSO --- TÊTE DE FEMME. (1904). --- LA FEMME AU FAUTEUIL. --- L'ARLEQUIN. --- COMPOSITION. --- LES MUSICIENS. (1921). --- FIGURE. (1929). --- COMPOSITION. (1928) --- COMPOSITION. (1929). ---

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L'ART VIVANT librement sur son œuvre. De peur d'être confondu avec l'homme-foule, avec la masse-amorphe, l'initié up to date vote la confiance à M. Picasso et passe à l'ordre du jour. Sorti victorieux de quelque nouvelle épreuve, Picasso fait la roue. Il n'est pas de spectacle plus tragique, plus « goyesque » que celui de sa vie. Comme les Vieilles de la Galerie de Lille, l'homme refuse de se rendre. Malgré ses cheveux gris, il porte encore fièrement les emblèmes de la jeunesse. Il est, tour à tour, sublime et ridicule. Une œuvre ? Peut-être. Mais ce n'est pas ainsi qu'on réalise une œuvre. L'art n'est pas un Office d'inventions, brevetées S. G. D. G. Il satisfait bien d'autres besoins que ceux de la curiosité. Pas plus que je n'admets la thèse de ces critiques, dont le devoir serait d'être pédagogues et qui font grief à M. Picasso d'avoir subi l'action de Steinlen, de Helleu, de Lautrec et de la Sculpture nègre, je ne lui reconnais la qualité de Maître qui a déplacé le centre de gravité de l'art contemporain. Picasso est ou, plutôt, a été la pierre angulaire, la pierre fondamentale d'une époque, dont il a énoncé, dont il a résumé et rendu perceptibles certaines fluctuations, d'une époque qu'il a « réalisée », dont il a pris conscience. Ce n'est pas le Deus ex Machina qui détient les leviers de commande de l'art et de l'esprit du XXe siècle. L'époque de la Renaissance n'a connu que trop de cas semblables. Trop de novateurs, d'inventeurs, de chercheurs « morts fous de perspective » ont sombré dans l'oubli. Ceux qui demeurent, ceux dont l'œuvre fait partie du patrimoine commun de l'Occident ne sont pas fatalement les pionniers. Rar* possède à son actif moins d'innovations que tel Quattrocentiste, dont le nom n'est plus qu'un vocable vide de sens. La valeur d'une œuvre d'art ne peut être mesurée le compas à la main ; elle ne peut être appréciée, estimée en fonction de son apport précis et de son influence. L'œuvre de Picasso représente avant tout une cure d'opposition. Elle illustre cet état que Lénine, en parlant du communisme de gauche, qualifie de maladie infantile, C'est un défi à l'esprit bourgeois, bête noire de tous les Romantiques ; c'est un épouvantail qui n'épouvante personne. C'est une Carmagnole chantée, par dérision, dans une Cour royale, devant un auditoire qui en fait ses délices. C'est une protestation. C'est parfois une expectoration. Ce n'est jamais une effusion lyrique et une pure création de l'esprit. Aux objections de ceux qui m'accuseraient d'avoir sous-estimé l'effort de Picasso, d'avoir mal compris son sibyllin message, je répondrai que je ne suis pas dupe d'une dialectique spécieuse. Pour juger Picasso en connaissance de cause, il n'est pas besoin d'être touché par la grâce. Le secret de la Place Ravignan, le secret de l'époque héroïque qui fut pour certains une illumination, le secret du cubisme, ce miracle poétique, ce point de départ de la fiction... moderne, sont autant de belles fables, dont les chroniqueurs et les poètes ratés, les ronds-de-cuir, les demi-solde de la critique descriptive bercent l'imagination de leurs lecteurs férus de récits légendaires. Pour demeurer le peintre de l'insurrection, Picasso se doit de renoncer à paraître subversif. L'époque du terrorisme individualiste appartient désormais au passé. En s'attaquant sans cesse au problème de la forme, Picasso avoue son formalisme et son matérialisme. S'il n'avait jamais cru à la réalité d'un univers physique, il ne se serait pas débattu, impuissant, au milieu du dédale de formes hétéromorphes, de formes au point mort, qui l'obsèdent et le hantent. Cet homme réputé libre n'est qu'un serf partiellement affranchi, un esclave qui croit au mythe de l'indépendance. Waldemar GEORGE.

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L'ART VIVANT Lettres d'Eugène Delacroix à George Sand (Suite) --- Contre-temps fatal ! Je suis obligé de courir aux deux bouts de Paris toute la journée. Y a-t-il bien de l’indiscrétion, chère Dame, à vous demander de choisir un autre jour pour venir avec cette perle de beauté. Voulez-vous aussi m’excuser auprès de Madame Marliani. Je tâcherai de vous aller voir ce soir et de me mettre aux pieds de vos pieds dont j’adore les pantoufles, les bas et les jambes (ceci est de l’arabe). Un mot de vous si je ne vous vois pas et amitiés bien vives. Eug. DELACROIX. Mardi matin (1840). Chère bonne, Je ne pourrai aller vous voir ce soir : c’est le dernier jour de mes italiens et les Puritains. Mais j’en suis bien privé. Est-ce que vous pensez que je vais chez vous pour ce tel ou tel que vous me promettez ? Des grands hommes ! Il en pleut — et même est-ce pour votre génie que je vais faire société avec vous ? N’y comptez pas. C’est vous, vos yeux, votre petite chère personne que j’aime. Mme Marliani que j’ai vue hier m’a dit qu’elle espérait que vous iriez chez elle demain mercredi soir et m’a engagé à y aller, ce que je ferai sans doute pour la voir et pour vous voir si vous y venez et vous dire combien je vous regrette aujourd’hui. Eug. DELACROIX. Madame G. SAND, rue Pigalle, n° 16. 7 heures du soir, lundi (1840). Chère amie, voici l’ennui qui m’arrive. A l’instant où je reçois votre cher mot, j’apprends aussi que je serai obligé, forcé, contraint de vous quitter une grande partie de la soirée et surtout avec la perspective de la partie de rire que vous me proposez, je me trouve au désespoir. S’il était encore temps de conjurer M. Papet (1) de remettre à mercredi, ou au jour qu’il voudra sans exception, je serais bien reconnaissant. Le gigot attendra bien un jour ; la viande est si dure à présent à ce que dit ma bonne. S’il n’est plus temps de changer, je viendrai de même et je ferai comme je pourrai. Adieu et cent mille amitiés bien sincères. Eug. DELACROIX. Un mot dans la journée si nous changeons le jour. Madame G. SAND, rue Pigalle, n° 16. (1840) Chère amie, Soyez assez bonne pour me dire à quelle heure vous partirez de chez vous pour aller au concert de Chopin ; nous irions ensemble. Adieu bonne. Eug. DELACROIX. Lundi matin. Madame G. SAND, rue Pigalle n° 16. 18 Décembre 1840, Vendredi soir. Chère bonne. J’ai mal à la gorge depuis quelques jours ; c’est ce qui fait que je ne vous ai pas vue et je vous écris encore ce soir du coin de mon feu. Cela me fait peur également pour la séance de dimanche au conservatoire. Je me vois forcé de vous prier de chercher à faire un autre heureux à ma place pour ce jour. J’ai pensé que d’ici là vous le pourriez peut-être. J’ai une si grande frayeur d’être interrompu dans mes travaux à présent, que je prends des précautions qui me coûtent infiniment et qui permettront de vous voir néanmoins demain soir ou après-demain, en m’emballant bien. Mais je redoute le froid aux pieds pendant 4 heures. Mille tendresses. Eug. DELACROIX. Madame G. SAND, rue Pigalle, n° 16. 6 Juillet 1841. Chère amie, Etes-vous capable de m’envoyer courrier pour courrier l’adresse du marchand chez qui vous avez acheté la mèche et le petit briquet que vous m’avez donnés. Je voudrais donner les pareils à mon bon frère qui est venu me surprendre ici, avec lequel je suis encore pour quelques jours. Sa présence ici qui m’a causé tant de plaisir, me fait craindre en même temps que mon voyage à Nohant n’en soit bien abrégé. J’avais projeté de travailler comme un nègre jusqu’au moment où je comptais aller vous embrasser. Vous pensez bien que tout le temps qu’il est ici, la palette est au croc et que mon bonheur est de ne le pas quitter. Cependant, je ne désespère pas chère amie, car je vous regrette bien et vous manquerez bien à ma solitude. J’ai eu de vos nouvelles par Mad. Marliani et par Dessauer (1) qui m’a dit que vous aviez retrouvé les mille francs. Etes-vous contente de votre santé? Donnez-moi des nouvelles de vous, de Maurice, de Chopin, que j’embrasse tous. Adieu, bonne amie, je vous embrasse à la hâte pour que la lettre vous arrive promptement. A vous, Eug. DELACROIX. Madame G. SAND, à la Châtre, Indre. 5 Septembre 1841. Chère amie, Ma céphalgie m’a repris hier soir et m’a rendu par trop paresseux de sortir. Faites un acte de bonté en m’envoyant de suite l’adresse du marchand de gants. On vous rapportera un de ces matins le compagnon (2) que j’ai gardé trop longtemps, mais un des volumes s’est coupé en deux et je l’ai fait relier. Quoique je ne vous en ai pas parlé je n’en pense pas moins. J’ai été, chère amie, ravi d’admiration par le premier volume qui est votre chef-d’œuvre et refroidi par le 2e. Pardonnez à mon sot goût qui est un imbécile dans cette circonstance, au moins je le désire sincèrement. Il est impossible de s’élever plus haut dans toute la partie que j’aime et j’ai été touché et exalté aux larmes. Voilà pour cette affaire-là et f… vous de tout ce que je vous dis là. A bientôt et tout à vous de cœur. Eug. DELACROIX. L’adresse s’il vous plaît. Madame G. SAND, rue Pigalle, n° 16. (1842) C’est très volontiers, mais vous ne me dites pas quel jour. Écrivez-le-moi par la poste dans le cas où je ne vous verrais --- (1) Gustave Papet, docteur et ami berrichon de George Sand. (2) Ami musicien de G. Sand et de Chopin. (3) Le Compagnon du Tour de France, roman de George Sand. ---

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L'ART VIVANT pas avant, chère amie. Je ne lis aucun journal et ne saurais où me raccrocher. De cette manière-là, je me trouverai aussi inondé, mais ce sera du plaisir de vous voir. Un mot, donc, bonne amie. Eug. DELACROIX. Dimanche cela me contrarierait à verse. Madame SAND. (1842) Oh admirable bonheur ! moi qui voulais aller ce soir vous voir chère amie. Je serai doublement récompensé. Je tâcherai d’aller diner avec vous, mais en tout cas, je serais de bonne heure. Je vous remercie bien de cœur. Eug. DELACROIX. (1842) Mille remerciements bonne et chère. Je viendrai bien sûrement oublier mes tristesses ; j’ai un véritable plaisir à vous voir ! Eug. DELACROIX. Ce samedi (vers 1842) Chère amie, Êtes-vous chez vous et ai-je la chance de vous voir un instant et de vous embrasser avant votre départ précipité, désolé que je suis de ne pas m’être trouvé chez moi aujourd’hui. Ou si vous ne pouvez me voir ce soir, puis-je vous voir demain? Eug. DELACROIX. Que vous êtes bonne, chère amie, de me procurer encore le plaisir de me trouver avec vous : car Judith et son auteur, je n’en donnerai pas ce que je n’ose vous dire : mais passer près de vous de bons moments, c’est pour moi la comédie, l’opéra, le ballet, si tout cela amusait. Je suis triste comme cent mille ânes et je tâcherai bien d’aller diner avec vous pour me remonter un peu. Je vous remercie encore et vous envoie mille bonjours de cœur. Eug. DELACROIX. Ne vous tuez pas, chère, dormez, mangez, et aimez-moi un peu, c’est la sagesse. (Sardanapale). 26 Mai 1842 Chère amie, Vous n’avez pas d’idée de tous les riens qui me retiennent ici bien malgré moi, enfin jusqu’à la circonstance la plus sotte. Comme je fais toujours, j’avais attendu au dernier moment pour demander rendez-vous au fameux Brenste le dentiste, pensant que du jour au lendemain j’obtiendrais audience de cet astre ; voilà un paltoquet qui me donne rendez-vous à dix ou douze jours de là, comme ne ferait sûrement pas le grand mogul. J’ai trouvé le procédé dur à digérer surtout dans la considération de la centaine de francs plus ou moins, qu’il m’en coûterait par-dessus le marché de mon attente vexante. Cependant je me suis dit que j’avais plus à faire de son talent que de sa politesse, et qu’après tout ma mâchoire mérite assez de considération pour que je lui sacrifie mon amour-propre. Il résulte de tout cela et de quelques autres ennuis encore que je ne partirai que vers mardi ou mercredi et que je vous arriverai comme une trombe au dessert ou au potage. Que vos lettres sont bonnes et admirables chère amie, qu’il me tarde de vous voir et de vous en remercier ; de vous remercier aussi de la visite de ce bon Papet qui a eu l’extrême obligeance de venir me dire mon fait. Il vous aura conté cela. Il me prescrit le repos et c’est avec grand plaisir que je vais le prendre auprès de vous. Vive les vaches, les sabots ; à bas les tableaux et les pinceaux ! je quitte tout cela, sans vouloir penser une minute que j’y reviendrai. Mille amitiés à M. votre frère en attendant que j’aie le plaisir de le voir. Vous lui aurez dit sans doute que je suis un personnage quasi muet et que je ne pourrai en dire par conséquent autant que j’en penserai sur les vaches, sur tout ce qui est digne d’admiration en Berry. Adieu, chère bonne amie : j’embrasse Chopin, j’embrasse Solange, j’embrasse Maurice, je vous embrasse aussi. Embrassez-vous tous les uns les autres, en vous disant que c’est moi qui vous embrasse. A bientôt donc, E. DELACROIX. à Madame G. SAND, à Nohant, près la Châtre, Indre. Lundi matin, 30 mai 1842. Chère amie. Je reçois votre mille fois trop bonne lettre. Que vous êtes bons tous pour un triste animal qui ne méritera jamais tant d’aimables prévenances ; et que vous dirai-je pour tout cela, surtout au moment où je suis pris à la gorge. Enfin je suis tout accablé de votre bonté et je vous réponds un mot pour vous le dire mais non pas autant que je le sens. Dites à mon cher petit Chopin que les parties que j’aime c’est la flânerie dans des allées en parlant de musique et le soir sur un canapé à entendre quand le Dieu descend sur ses doigts divins. Et chère bonne, ceci est à la lettre : je ne suis ni chasseur, ni marcheur, ni voisineur : j’ai par-dessus tout en horreur le bruit, le mouvement et qu’on s’occupe de moi. Vous et les vôtres, vous voir et vous entendre, végéter près de vous, c’est mon rêve, et Consuelo (1) donc ! Je ne vous ai pas dit combien je l’aime. C’est votre type le plus pur : je n’ai pu avoir jusqu’ici que ce que vous m’aviez prêté et je suis bien impatient de la suite. Mais couvez-la bien, cher génie, cette aimable fille de vos plus belles inspirations. Je ne l’ai pas encore suivie en Allemagne : jugez du plaisir qui me reste à avoir. Je pars mercredi par la diligence ; j’ai préféré cela pour toutes sortes de raisons. Cet en l’air du courrier m’agitait les nerfs par avance : et puis malgré l’ennui d’être longtemps en voiture, j’aime à pouvoir en descendre quelquefois pour respirer, etc. « Je ne voulais pas non plus vous donner l’ennui de vous déranger pour venir au-devant de moi. Je me serais débrouillé très bien avec les indications que vous m’aviez données. Je me couchais en arrivant et j’allais vous joindre avec l’aurore. Ne bougez, chère amie : j’en serai beaucoup plus vermeil et vous n’aurez pas de cahots. Enfin, je voudrais pousser le temps par les épaules. Que me dites-vous du mois de Juillet! Grand Dieu et M. le Gd référendaire que dira-t-il dans son Luxembourg, si le peintre n’est pas bientôt à son poste ! Quand donc le peintre cessera-t-il d’encombrer notre parquet ciré disent MM. les pairs. Nous discuterons tout cela en tournant sous les tilleuls ou autres que je vois d’avance. Je me fais un Nohant en imagination qui naturellement n’aura pas le moindre rapport avec celui que je vais trouver mais vous et tant de bons amis qui y sont, je vous vois d’avance comme vous êtes et ne puis vous voir assez tôt en réalité. Encore un coup, chère, ne préparez rien pour moi, ne dérangez rien. La campagne, la paix, la solitude sont mêmes choses dans ma pensée. Le calme près de vous pour mâter mes maudits nerfs, un trou dans votre ermitage pour oublier les fatigues de Paris, c’est l’idéal pour moi. Adieu encore. Mille bonnes tendresses à Chopin, à Maurice et Solange que j’embrasse pour la peine. A bientôt chère amie et à vous de cœur. Eug. DELACROIX. à Madame G. SAND, à Nohant, près la Châtre, Indre. (1) Roman de George Sand.