Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTERAIRES
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Bibliothèque Nationale
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CINQUIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
15 Avril 1929
Le trésor d'argenterie de Berthouville au Cabinet des Médailles
Qui n'a rêvé de trésors cachés, de flots d'or révélés, d'une fortune soudain présente, à portée de la main? Piastrès, doublons, ducatons ou sequins, jaillissant de coffres éventrés, orfèvreries et joyaux rendus au jour par la générosité fantasque du hasard, pour combler d'un coup les vœux du convoiteux, voilà de quoi faire la tête d'un pauvre hère et mettre en branle son imaginative. Prosper Taurin, laboueur de Berthouville, près de Bernay, dans l'Eure, avait dû voir passer dans ses songes le symbolique cheval pie, messager de fortune, au cours de la nuit du 20 mars 1830. Au matin, il se rendit, comme de coutume, à son champ, en bordure du chemin d'Orbec à Saint-Pierre-de-Salerne, et se mit au travail. Il maugréait contre la pieraille qui génaît son labour : tuiles, tessons, fragments de dalles, lorsque le soc de sa char- rue buta contre un obstacle de plus d'importance. Il arrêta ses chevaux avec un juron, héla un paysan qui se mit à déblayer son sillon. Une grande tuile placée debout s'offrit à son exploration. Quand il fut parvenu à l'extraire du sol, le miracle eut lieu. Sous la pioche, une cavité se révélait, chambre minuscule, maçonnée, et dans cette cache, couverts de terre mais somptueux encore, des vases d'argent entassés luiisaient doucement. Le paysan s'agenouille, plonge les mains dans la fosse, dégage de la glaise qui les enrobe toute une vaisselle, des écuelles, des pots de toute forme, qu'il jette sur le sol. Puis, il s'exalte, crache dans ses mains, emploigne sa pioche, frappe à coups redoublés, extirpe de la terre meuble de nouveaux trésors, jusqu'à ce qu'il s'arrete, à bout de souffle. Il se redresse, essuie son front d'un revers de main et promène sur la plaine un regard éberlué.
Puis la peur le prend. Il a dû toucher de ses doigts les objets enfouis. N'est-ce point de gaieté de cœur attirer sur soi la malédiction qui s'attache aux inventeurs de trésors ? Il saisit un sac, l'emplit de toute cette fragile vaisselle, qu'il massacre sans nul égard, jette le tout sur les reins d'un bidet efflanqué, tout juste bon pour porter la charge du mauvais sort. Et en route pour le village.
C'est ainsi que fut découvert le Trésor de Berthouville. Le conservateur du cabinet des Médailles, Raoul Rochette, bientôt prévenu, se rendit en hâte à Bernay, où le paysan avait été porter sa trouvaille. Son initiative, son zèle ardent d'an-tiquaire et son adresse lui valurent de se rendre acquéreur à bon prix de l'ensemble de la trouvaille. 15.000 francs, pour l'époque même, c'était une somme dérisoire pour un butin de cette importance : il y avait là plus de cent objets d'argent d'un merveilleux travail. Je ne dirai pas ce que l'in-fortuné conservateur, par ces démarches, attirait sur sa tête de persécutions de tous genres, pour prix de ce bel exploit qui enrichissait l'Etat de toute une série de monuments désormais fameux. Les règles administratives, paraît-il, n'avaient pas été suffisamment respectées. La fin de la carriè re de Raoul Rochette en fut assombrie et comme empoisonnée. Bref, c'est sur lui et non pas sur le bidet de Prosper Taurin que retomba la malédiction du trésor.
Au demeurant, la Bibliothèque nationale était désormais en possession d'un des plus beaux ensembles de vaisselle d'apparat que l'antiquité nous ait livrés. Nommons-en quel ques autres : le Trésor d'Hildesheim, dit parfois Argenterie de César; celui de Wettingen, près de Zurich, trouvé en 1663; celui de Limoges (1829), celui de Beaumesnil (1831), celui de Notre-Dame d'Alençon (1836), celui de Montcornet (1883), le canthare d'argent du musée de Saint-Germain, trouvé à Alise (l'ancienne Alésia), dit Vase de César; les vases trouvés à Pompei à différentes époques et jusque de nos jours; le Trésor d'argenterie de Tarente, qui appartient à M. Edmond de Rothschild (1915), et enfin celui de Bosco-Reale, qui est une des gloires du Louvre.
Les Anciens furent, en effet, grands amateurs d'argenterie et ce fut un de leurs luxes les plus chers. Pas de festin sans l'exhibition d'une somptueuse vaisselle. Cette passion eut pour effet de développer à l'extrême l'habileté des ciseleurs et des orfèvres, qui n'auraient rien à envier aux plus experts praticiens de nos jours. Les écoles d'orfèvres furent nom-breuses : on cite Athènes, Corinthe, Sicione, Rhodes, Per-game, Mytilène, Ephèse, Cyzique, Antioche, Alexandrie, Tarente, Naples, Capoue, Pompei, Rome, Lyon, Narbonne, parmi les plus en renom. Leurs productions se répandaient dans le monde entier, comme pièces d'apparat ou même destinées à l'usage courant.
La technique de ces précieux vases est curieuse à observer. Une mince feuille d'argent était travaillée au repoussé, à l'aide du marteau, qui étirait le métal ductile de façon à produire d'assez forts reliefs; puis le modelé était repris, à l'ex-térieur, à l'aide du burin, qui accusait les contours, ache-vait les détails des figures : yeux, chevelure, etc. Parfois, pour les pièces particulièrement luxueuses, l'orfèvre, non content de ce procédé, exécutait des fragments détachés en ronde bosse, qui étaient ensuite soudés sur le fond avec une adresse atteignant la perfection. Les canthares de Berthou- ville nous offrent d'admirables exemples de cette facture. L'or était en outre appliqué sur certains détails du sujet : armes ou vêtements ; le fond était martelé ou moucheté. Toute cette partie décorative extérieure formait, le plus souvent, le revêtement d'un vase, d'un bol, d'une tasse, d'un récipient quelconque en métal lisse, qui en constituait le support ou la doublure.
Les Gaulois n'avaient pas attendu les enseignements des Romains et l'engouement qui porta ceux-ci vers ce genre d'objets, à la fin de la République et au début de l'Empire, pour cultiver avec passion ce goût somptuaire. Les trésors d'ar-genterie des Boiens de la Transpadane étaient fameux. Le char de Bituit, roi des Arvernes, était décoré de reliefs d'ar- gent. Cette industrie était favorisée par la présence de mines d'argent en Gaule : le besoin d'élégance et de faste de ses habitants trouvait sur place de quoi se satisfaisait. En outre, des marchands venus d'Orient ou d'Italie apportaient à l'amateur des modèles inédits et des modes nouvelles. Reste à expliquer la présence du trésor dans le champ de Prosper Taurin.
Les explorations qui furent la conséquence de la découverte du laboueur de Berthouville conduisirent à l'identifi-cation, sur l'emplacement même où le trésor avait été enfoui, non pas d'un seul, mais de deux temples jumeaux, construits sur plan carré, l'un dédié à Mercure, l'autre à son parèdre, à sa compagne, Maïa. Les deux divinités étaient fort en faveur en ces régions, à l'époque gallo-romaine. L'ensemble des sanctuaires formait un enclos de plus de 4.000 mètres carrés. L'examen attentif des vestiges qui en subsistaient permit de conclure que ces deux temples étaient construits en marbre de grand appareil, ornés de sculptures, et avaient été édifiés vers le début de la domination romaine en Gaule. Ils avaient été détruits par la sape et le feu vers la fin du troisième siècle de notre ère, lors de l'irruption des Alamans ou des Francs, au cours d'un massacre général, où le personnel des gardiens et des prêtres connut un sort dont les cadavres retrouvés parmi les ruines et les traces
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L'ART VIVANT
d'incendie rendent témoignage. Sous Probus et Dioclétien, les deux temples furent reconstruits, sans que les nouveaux architectes soupçonnassent l'existence du trésor enfoui lors des dévastations passées.
La présence de ces temples importants en cet endroit s'explique par l'existence d'un vaste marché ou champ de foire du peuple connu sous le nom de Canetones, qui avait là, à l'emplacement d'un nœud de voies de communication, sinon une ville, du moins une villa agricole et un centre commercial, lieu de réunions périodiques placé sous la protection de Mercure. Les riches habitants de la contrée, et nous avons mainte preuve du raffinement de leur goût et de leur luxe éclairé, avaient accoutumé de dédier au dieu qui favorisait leurs affaires, pour obtenir ou se conserver son appui, une part des objets précieux dont ils aimaient à s'entourer. Nous avons vu plus haut que la vaisselle d'argent ciselé était l'objet de leur prédilection, d'où l'existence du petit trésor précipitamment enfoui sous la menace imminente des pillards.
Ceci rend compte également de la nature hétérogène de ces précieuses reliques des temps révolus. On ne peut, en effet, qu'être frappé dès l'abord de leur diversité. Il y a là une statuette en argent de Mercure, d'un style assez barbare, de proportions grossières bien loin certes du canon classique, tandis que beaucoup d'autres objets, canthares et aiguières, décèlent, par contre, une fabrication antérieure à la ruine de Pompéi, en 79 après Jésus-Christ, et remontent peut-être jusqu'au second siècle avant notre ère. D'autres sont évidemment d'époque romaine. Un très grand nombre portent, gravés au pointillé, des noms qui sont ceux de dévots donateurs. Ces noms sont soit purement romains, soit gaulois, soit gallo-romains. En outre, on peut constater que plusieurs de ces pièces de vaisselle étaient déjà usées, trouées, hors d'usage, avant leur enfouissement. De toute évidence, nous avons là non pas, si l'on veut, des objets de rebut, mais, en tout cas, des pièces de vaisselle dont on n'avait plus l'emploi et auxquelles on donnait une fin honorable en les consacrant au temple. Voyons-les donc de plus près.
Voici un très beau gobelelet qui évoque les jeux Isthmiques, célérés à l'isthme de Corinthe et tellement en faveur à l'époque romaine. La magnifique image de Poseidon qui le décor est peut-être copiée sur une peinture ou sur un bas-relief. On y voit encore Pégame et la nymphe Peirène-Isthmos, le héros éponyme des jeux, et, sur l'Acrócorinthe, le temple d'Aphrodite. La grande phiale à godrons qui lui fait suite est ornée d'un emblema qui représente Omphale endormie sur la peau de lion d'Héraclès. Une autre est ornée de deux bustes en très fort relief, ceux de Mercure et de Maïa. Il n'est tel que de comparer les deux objets pour noter la différence de style qui les sépare, différence que souligne le choix même des sujets décoratifs.
Celles de ces pièces où se développe l'art le plus raffiné sont assurément celles qu'il nous reste à examiner : un groupe de canthares et d'aiguières d'un travail exquis. Les uns, des scyphi, sont de larges et profondes coupes à deux anses, assez massives et d'aplomb sur leurs bases pour leur donner leur nom antique. Sur cette première paire de vases, du même modèle, se joue, avec une sûreté admirable de goût et de travail, la technique dont nous parlons tout à l'heure. Des figures de centaures, mâles et femelles, sont accroupies sur la panse de ces bols trapus détachées en demi-ronde bosse, les membres, soudés sur le fond, débordant même parfois hors du champ de la composition. Alentour, des objets accumulés, rappellent le culte diionysiaque, les beuveries et les chants qui réjouissent le dieu du vin : l'un des centaures souffle dans une trompette (celle-ci a disparu), un autre avance la main vers une lyre ; une centauresse se mire en un miroir rond, une autre tient une outre et une corbeille de fruits, tous emportés par le délire bachique. C'est à des idées voisines que correspond la décoration de deux canthares d'une forme différente, plus sveltes, avec leurs doubles anses re-
levées et le galbe ovale de leur panse ornées de masques de satyres barbus, munis de cornes de bouc, couronnés de pampres.
Les deux vases suivants sont peut-être ceux dont la forme présente l'élégance la plus charmante. La technique du repoussé est ici toute autre. Le relief est très atténué et soulève à peine la mince feuille d'argent. Bien plus, l'artiste a voulu raffiner sur cette donnée. Comme il avait à représenter des scènes mantiques, ou de divination, il a su adapter sa facture au mysticisme que requerrait son sujet. Ces bas-reliefs, où nous voyons différents personnages venir consulter le devin et se faire dire la bonne aventure, se fondent en images imprécises, dessinées d'un trait à peine visible et qui demanderaient le secours de la peinture pour être intelligibles. C'est à ce point que l'orfèvre a prétendu nous présenter d'aussi vaines apparences que le reflet d'une silhouette dans un miroir ou les fantômes insaisissables qu'un magicien peut faire mouvoir devant les yeux prévenus d'un client extasié. Il n'est guère parvenu qu'à mettre en échec la perspicacité des archéologues modernes, qui n'ont encore pu saisir d'aussi fugitives intentions.
En effet, les savants se sont épuisés à démêler le sens précis de ces compositions. Les uns ont poussé leur exégèse du côté de la mythologie et ont reconnu Tirésias et la sybille Hérophile ou, ailleurs, Manto, la devineresse, enseignant la cléromancie, l'art de tirer les sorts, à son fils Mopso, rival de Calchas. D'autres, renonçant à des identifications aussi précises, en analysant ces petits tableaux de genre, ont reconnu ici une magicienne anonyme, assise sur son rocher; là, une pythonisse, tenant un rouleau où ses prédictions sont inscrites; là encore, un devin touchant de sa baguette magique (le lituus) la sphère astrologique où l'on déchiffre l'horoscope ; là, un cippe, poli comme un miroir, où se reflète l'image d'un homme debout, celui-là même que nous voyons se présenter devant le magicien ; parmi les détails du décor, ils ont pu désigner l'urne qui contient les sorts, ou les crépidies, sandales spéciales que chaussaient obligatoirement les futurs initiés, avant d'aborder les interprètes du destin. Mais tout cela nous laisse encore dans la pénombre.
Les deux derniers vases, qui sont d'un relief très poussé, offrent moins de mystère. Ce sont des cruches à vin, des anochoës, à l'embouchure tréfiée, au col galbé, à la panse d'un ovale régulièrement enflé. Les flancs du vase sont ornés de scènes d'une savante ordonnance, animées de nombreux personnages groupés avec une adresse étonnante. On a pu les interpréter de façon certaine : il s'agit de la guerre de Troie, et nous assistons, sous les murs d'Iliion ou dans le camp des Grecs, à des scènes que les poèmes classiques nous ont rendues familières, comme elles pouvaient l'être, au début de l'Empire romain par exemple, à un riche propriétaire des Gaules qui avait fréquenté les écoles. Voici d'abord la mort de Patrocle ; puis le paiement de la rançon d'Hector par le vieux Priam : le corps du héros est placé sur la balance, tandis qu'on accumule sur l'autre plateau les objets précieux qui en sont le prix ; ailleurs, c'est le combat d'Achille et d'Hector, dont le cadavre est traîné derrière le char de son vainqueur, autour de la ville; enfin le cycle se clôt sur la mort d'Achille, le talon percé d'une flèche.
Ces deux anochoës, d'une remarquable conservation, portent gravé au pointillé le nom de Q. Domitius Tutus, un Romain dont nous garderons le souvenir, parce que c'est le plus généreux des donateurs qui aient voué à Mercure ces objets où, aujourd'hui encore, après tant de siècles écoulés, nous trouvons notre délectation et aussi, ne nous en défendons pas, des exemples d'un goût délicat allié à un métier consommé.
Jean BABELON,
Conservateur adjoint du cabinet des Médailles.
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L'ART VIVANT
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