Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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CINQUIÈME ANNÉE
N° 103
5er.
1er AVRIL
1929
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTERAIRES
LES PEINTURES SUR SABLE DES INDIENS NAVAJOS.
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CINQUIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
1er Avril 1929
LA PEINTURE SUR SABLE DES INDIENS NAVAJOS
La peinture sur sable — dont l'exécution constitue une cérémonie médicale sacrée — n'a pas, comme la nôtre, un but décoratif ; elle n'est pas créée pour inspirer une joie d'ordre esthétique par la beauté de ses couleurs ou de ses lignes. La peinture sur sable a un but très précis : on lui attribue le pouvoir de guérir. A sa puissance magique concourent plusieurs facteurs : les relations qui l'unissent au prêtre artiste qui l'a réalisée, à la « hutte de la Médecine » (1) où elle se trouve, au malade pour qui elle a été faite, aux hôtes invités à en partager les bienfaits, à l'événement particulier qui accompagne son exécution. Les peintures sacrées sur sable ne se voient jamais en dehors des « huttes de la Médecine ».
Parce que le Peau-Rouge est un être qui s'exprime difficilement, incapable de parler de lui-même, de son art, de ses mythes, de sa religion, la plupart des connaissances que nous possédons sur lui sont superficielles. Cependant, l'ethnologue et l'archéologue se sont aperçus qu'il y avait, beaucoup plus qu'il n'apparaissait d'abord, dans la vie du premier habitant de l'Amérique ; ils ont alors commencé à étudier les besoins qui commandent son existence quotidienne, les travaux qui occupent son énergie, les pensées qui donnent naissance à son art, à sa musique et à sa littérature, les mythes et la religion qui constituent sa vie spirituelle.
L'Indien que nous croyons connaître le mieux après le guerrier est le médecin, le guérisseur. Ce n'est toutefois qu'une illusion. En fait, on confond le plus souvent son rôle avec celui de notre docteur en médecine et on le considère sans plus comme un sorcier, un rebouteux primitif. La vérité est que nous n'avons pas d'équivalent du médecin indien. Le shaman, comme on l'appelle chez les Navajos, est intimement mêlé à toutes les phases de la vie indienne. Il semble avoir rassemblé en lui la plupart des talents créateurs des Indiens ; il est, en fait, la source de toute la culture navajo. Le shaman n'arrive à ce poste qu'après un commerce long et intime avec les règles de sa tribu, après qu'il a été mis à l'épreuve et jugé digne des hautes fonctions qu'il est appelé à remplir. Quand il a réussi, il devient le conseiller du guerrier, le guide et l'ami de son peuple. Il est à la fois barde, musicien, peintre, poète, médecin, prophète et prêtre.
Telle qu'elle nous apparaît, il semblerait qu'une étude approfondie de cette remarquable personnalité nous donnerait cette connaissance intime des Indiens qui est si instamment désirée. Mais on ne peut, pour y parvenir, s'aider que des confidences, de l'amitié, et d'un séjour prolongé parmi les Indiens, car, malheureusement, leur histoire, leurs lois, leur musique, leur poésie, leurs mythes, leur religion, et jusqu'à leur langue même n'ont jamais été fixés par écrit. Cette somme immense du savoir de la tribu a été transmise de père en fils, de shaman à shaman, par la voie orale. Il n'est pas étonnant qu'il s'en soit perdu en route.
Mme Laura Adams Armer, un peintre californien, est un de ceux qui ont été attirés par le charme du Sud-Ouest. Pendant plusieurs mois, plusieurs années de suite, elle a vécu dans les régions les plus reculées du pays navajo, pour y étudier à fond le Peau-Rouge de cette tribu ; non point comme un nouveau motif pour ses tableaux, mais comme un être humain, dont on désirerait pénétrer la nature mystique.
(1) Médecine Lodge, lieu consacré où l'on exécute les peintures sur sable et les incantations qui, dans la croyance des Indiens, ont une vertu curative.
Mme Armer s'en fût habiter dans la famille d'un pâtre navajo, à une longue distance de la grande route, là où la plaine aride s'est changée en un sol propre au pâturage. Ces Indiens étaient nobles et de mœurs douces, d'un commerce affable, de beaux spécimens de leur tribu ; très hospitalièrement, ils admirent la femme blanche dans leur existence quotidienne. Ils vivaient sur un plan élevé, leurs pensées étaient nobles, leur constant souci : celui de la beauté, leurs noms de lieux et d'objets poétiquement évocateurs.
Ne perdant jamais de vue le but de ses ambitions, Mme Armer se fit initier à la mythologie navajo. Elle fixait avec soin par le dessin chacune de ses découvertes, si bien que les Indiens reconnurent dans ses tableaux les mythes qu'ils lui racontaient. Et il arriva qu'un jour un des plus anciens médecins navajos demeura longtemps à regarder les tableaux dans l'atelier. Mme Armer ignorant l'indien, et le shaman l'anglais, celui-ci, ayant recours à un interprète, dit :
« La femme blanche peint de la grande médecine ».
Toujours à l'affût de ce qu'elle était venue chercher, Mme Armer fit demander au shaman d'exécuter devant elle une peinture sur sable. Il s'y refusa aussitôt, expliquant qu'il s'agissait d'un acte sacré qui ne pouvait être fait en dehors de la « hutte de la Médecine ». Quelques jours après, l'Indien revint voir les tableaux de Mme Armer et celle-ci renouvela sa requête. Le même refus lui fut opposé, et pour le même motif.
— Qu'est-ce qui fait que la peinture devient sacrée? demanda-t-elle.
— Le pollen dont on la saupoudre.
— Ne peut-on faire une peinture qu'on ne saupoudre pas de pollen?
Le shaman resta quelques temps silencieux puis dit :
— Nous ferons une peinture sur sable dans quatre jours pour la sœur blanche.
Une promesse de ce genre n'avait jamais été faite auparavant à une femme ; qu'un shaman vint peindre dans son atelier parce qu'il admirait en confère ce qu'elle faisait, cela n'était encore jamais arrivé. L'acte était irrégulier et le shaman le savait ; néanmoins, il enfreignit les commandements de sa loi, de sa tradition et de sa religion, poussé par l'admiration où il était des œuvres de son confrère, lesquelles étaient pour lui de la « grande médecine ». Il fut impatiemment attendu. Mais le quatrième jour passa sans qu'on le vit apparaître. Au matin du cinquième jour il se dressa soudain devant la porte, sans qu'aucun bruit eût annoncé son approche. Comme on lui fit remarquer qu'on l'avait attendu la veille, il répondit paisiblement :
« Le jour de ma promesse ne figurait pas dans le compte. »
D'habitude, étant un shaman déjà versé dans sa science, il dirigeait simplement l'exécution de ses grandes peintures, mais dans la circonstance toute la préparation et la réalisation de l'œuvre lui incombait. Il faut avec lui du grès blanc, du grès jaune et de grands morceaux de charbon de bois ; il alla chercher du grès rouge auprès d'une falaise, à deux milles de là. Et, après qu'on eut répandu sur le sol du sable bien propre, pris aux dunes voisines, sur une surface de dix pieds carrés et sur une profondeur de trois pouces, l'opération commença.
Pour exécuter les peintures sur sable, il y a une routine, un ensemble de procédés traditionnels, un cérémonial quasi hiératique. Les peintres sur sable emploient cinq couleurs : le noir, le bleu, le blanc, le rouge et le jaune. Ils obtiennent
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L'ART VIVANT
du brun en mélangeant du noir, du rouge et du jaune ; leur bleu — qui est, en réalité un gris — est un mélange de noir et de blanc. Les couleurs sont fournies par des grès rouges, jaunes et blancs ; parfois, le gypse est employé pour la couleur blanche. Le meilleur noir est obtenu avec du charbon qui provient du bois de pin. Pour de petites surfaces le Navajo se sert parfois, comme bleu, de poudre de turquoise. Les couleurs sont broyées entre deux pierres, ou bien avec un pilon, dans un antique mortier indien qu'on appelle metate. On les trouve dans la montagne, et sur les dunes environnantes. Quand on a besoin de teintes plus vives, de jeunes apprentis, délégués par le maître shaman, organisent des expéditions de recherches.
La « hutte de la Médecine » est généralement circulaire, fermée à l'est par une portière faite d'une couverture. Au centre, brûle un foyer dont la fumée s'échappe par un trou percé dans le toit. La pièce est faiblement éclairée. Quand on prépare la hutte pour y exécuter une peinture sacrée, on supprime toujours le foyer central. Et cela se fait suivant un véritable cérémonial. On porte au dehors les tisons et les cendrés, on creuse, à l'endroit où le feu a brûlé, sur une profondeur de un pied et plus, et on remplit l'extraction avec de la terre fraîche. Quand le sol a été bien aplani tout autour, une couche de sable propre, clair et impalpable, d'une épaisseur de trois pouces, est répandue sur une surface qui atteint parfois vingt-cinq pieds de diamètre. Sur ce fond neutre, les couleurs et les lignes du dessin ressortiront à merveille. Pour annoncer aux dieux et aux hommes de la tribu l'exécution d'une peinture sacrée, on place devant l'entrée de la hutte plusieurs « plumes à prières », et, pendant tout le temps que durera l'exécution de la peinture, seuls les prêtres artistes pourront pénétrer dans la hutte. Les plumes sont des plumes d'aigle. Certaines sont celles qu'on extrait de la poitrine, si fines que la moindre brise les agite. Pour le Navajo, chaque faible mouvement du fin duvet est une prière ; aussi montent-elles sans arrêt vers le ciel, pendant que la cérémonie se consomme.
A l'intérieur, le shaman directement procède selon les rites consacrés. La prééminence est donnée à certains points cardinaux. On commence l'œuvre au centre de la surface préparée. Quand le dessin quitte ce centre on continue par l'est, puis par le sud, par l'ouest et on termine par le nord. Tous les mouvements rituels suivent ainsi le mouvement du soleil. Les tableaux sont peints par les aides d'après des dessins établis par la tradition, le shaman directeur restant toujours la dernière autorité pour décider des variantes. On point d'abord les corps nus des personnages mythiques et on leur ajoute leurs vêtements après. Les parties principales du tableau sont exécutées selon des lois très strictes ; la seule liberté qu'ait l'artiste c'est d'orner à son goût les gibecières (des oiments qui se trouvent juste au-dessus des robes) ; il peut faire varier la forme de la gibecièr pour l'harmoniser avec l'ensemble de son tableau, mais c'est tout. Certaines dimensions sont mesurées par empans, avec la main ; mais les lignes droites et les parallèles sont souvent tracées sans l'aide d'aucun moyen mécanique. Quand il s'agit des plus fines de ces lignes, l'habileté de l'artiste est stupéfiante ; car il ne dessine pas avec la brosse ou le crayon mais avec des jets de fines poudres colorées dont il a pris une pincée entre le pouce, l'index et le majeur. Quand il change de couleur il souffle soigneusement sur ses doigts, afin que les tons soient toujours purs et sans mélange. S'il se trompe, la faute n'est pas effacée, mais recouverte avec le sable neutre qui constitue le fond. Pour travailler, les exécutants se penchent, s'asseyent, ou rampent sur la nappe de sable qui doit rester toujours parfaitement nivelée ; aussi l'aplanissent-ils, au fur et à mesure que le dessin s'étend, avec une longue baguette dont les femmes se servent, quand elles tissent, pour démêler les fils. Parfois le shaman a son propre bâton qu'il porte à la ceinture. Les peintures sur sable sont pratiquées par de nombreuses tribus du désert américain, mais chez aucune on ne l'atteint la perfection des Navajos. Cela ne nous surprendra point si nous songeons que le jeune aspirant shaman doit s'exercer pendant dix ans avant d'être reconnu capable de prendre rang parmi les maîtres peintres de sa tribu. Et, outre ces dix années de préparation, il doit passer par quatre cérémonies d'initiation.
Il existe une relation entre les couleurs et les points cardinaux. Le blanc est consacré à l'est, le bleu au sud, le jaune à l'ouest, et le noir au nord. Le blanc est la couleur de l'aube. Le bleu est dédié au sud d'où soufflent chez les Navajos les vents doux et tièdes, et où ils aperçoivent le plus souvent le ciel bleu. Le jaune est le ton chaud, vif et ardent, du ciel au couchant. Le noir évoque la région sinistre des orages, le centre des tempêtes, les sombres nuages pluvieux. Il existe pourtant une dérogation à cette règle. Quand les divinités représentées résident au sein des régions inférieures, on réserve le noir pour l'est et le blanc pour le nord. Mais le bleu est toujours consacré au sud et le jaune à l'ouest. Outre les dieux peints dans la partie centrale du tableau, les peintures sur sable sont ordinairement entourées, sur trois côtés, d'une étrange divinité qui représente l'arc-en-ciel et qui est brillamment colorée. Les pieds de cette divinité sont souvent chaussés de hautes bottes en peau de daim. La robe, magnifiquement ornée de riches dessins, se termine, comme celle d'autres dieux, par deux bouquets de trois plumes situés de chaque côté. L'artiste se livre à sa petite dépense de fantaisie sur la ceinture et la gibecièr. A partir de la taille, le corps du dieu se déploie autour du grand dessin central, en un arc-en-ciel de raies bleues et rouges, et vient se terminer, sur le côté opposé, par les bras, le cou et la tête. On retrouve cette divinité de l'arc-en-ciel sur presque toutes les peintures. Elle doit tenir une place importante dans la mythologie navajo. Le côté du dessin qui n'est pas cerné par l'arc-en-ciel paraît être comme la porte du tableau, devant quoi des images symboliques montent ordinairement la garde.
Les divinités paraissent dessinées d'après un motif allongé de nuage ; à chaque sommet d'angle pend l'ornement en lanière habituel. Les cous sont minces, tous pareillement composés de lignes horizontales rouges sur un fond bleu. Les masques sont nettement ovales, au lieu d'être ronds, mais peuvent tout de même être considérés comme des attributs mâles. Nous retrouvons les inévitables boucles d'oreilles, longs pendentifs de turquoise terminés par des gouttes de corail, que les Navajos ont empruntés des Espagnols et qui doivent leur plaire beaucoup puisqu'ils en parent si souvent leurs dieux. Les plumes d'aigle, avec les rubans blancs si curieusement figurés, sont traitées comme de beaux morceaux décoratifs, dont la délicatesse ajoute à l'ornementation de la partie supérieure. Les plantes domestiques sacrées sont admirablement dessinées et, surmontées chacune de l'oiseau qui lui est propre, elles sont ravissantes. Les Tonso, de même, sont mieux dessinés, avec plus de soin et d'exactitude que dans les autres tableaux. La finesse de leurs contours — le Tonso noir étant bardé de blanc, le blanc de noir — est presque incroyable si l'on songe qu'il s'agit d'une peinture sur sable. Et la déesse de l'arc-en-ciel est vraiment somptueuse dans ses atours, avec ses brillantes raies bleues et rouges, la petite face carrée aux yeux très écartés.
La légende du « Pollen Boy » est une des plus anciennes des Navajos. Le petit Ta-ta-teen Ishki jouait un jour avec son frère, sous les yeux de leurs parents. Tout d'un coup ceux-ci perdirent Ta-ta-teen Ishki de vue, et ils eurent beau le chercher partout, ils ne purent le retrouver. Enfin, ils découvrirent qu'il avait disparu dans un grand trou qui s'ouvrait à leurs pieds, et ils invoquèrent les dieux pour qu'ils le leur rendissent. Ils implorèrent les vents, et supplièrent les nuages de venir à leur aide. Mais ce fut le petit escargot Tonso qui, de sa voix menue, leur conseilla de descendre quatre échelles dans le trou ; ils y trouveraient Ta-ta-teen Ishki.
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L'ART VIVANT
LES PEINTURES SUR SABLE DES INDIENS NAVAJOS
CASE DE SORCIER PARÉE POUR UNE CÉRÉMONIE
LA PREMIÈRE PEINTURE POUR LE « CHANT DU VENT »
Photographies Rose V. S. Berry.
Publication autorisée par « Art and Archaeology ». Washington.
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