Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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2e Année - N° 44 4fr. 15 Octobre 1926 L’ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES --- PEINTURE SCULPTURE LE LIVRE Direction, Rédaction 146, Rue Montmartre (2e) Administration et Vente : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse PARIS (6e) --- ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS --- GIOTTO. — SAINT FRANÇOIS D’ASSISE --- SOMMAIRE L’AUTOMNE A CHARMES AVEC CLAUDE GELLÉE, par Maurice Barrès LES FÊTES EN L’HONNEUR DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE Assise et Saint François, par Ed. Schneider — Giotto, par Marcel Brion L’Exposition du PaysageFlamand à Bruxelles……… Paul FierensLe “Douanier” Henri Rousseau Adolphe BaslerL’Architecturevivante : H. Sauvage …… Marie Dormoy --- Chronique de l’Art Décoratif Ernest TisserandUn Maîtrede l’affiche : Valerio…… Louis CheronnetMode Masculine …………… Eugene MarsanMode d’hiver……………… Clarisse --- VENTES PROCHAINES — INFORMATIONS — CALENDRIER DES EXPOSITIONS Le prochain numéro paraîtra le jour du vernissage du Salon d’Automne, le 5 novembre

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BING & CIE EXPOSITION TABLEAUX de MAITRES MODERNES 20 bis, Rue de la BOÉTIE --- GALERIE MARCEL BERNHEIM 2 bis, rue 'Caumartin - Paris (9e) Téléph. Central 88-28 — Téleg. MABERNECO PARIS --- TABLEAUX MODERNES ÉCOLE DE 1830 ÉCOLE IMPRESSIONNISTE EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN VENTE - EXPERTISES - ACHAT --- "fermé la nuit" vous engage à venir voir ses expositions, ses livres, ses estampes et prendre votre thé, 28, place dauphine, 41, quai de l'horloge, téléphone : gobelins 55-55. --- VOIR 3° page de couverture TARIF des ABONNEMENTS à L'ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTERAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES.

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Galeries Georges Petit 8, RUE DE SÈZE, 8 — : — PARIS (IX° Arrond') R. C. Seine 34.210 --- TABLEAUX MODERNES EXPOSITIONS - EXPERTISES BRONZES DE BARYE --- DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES IMPRIMERIE ARTISTIQUE 12, rue Godot-de-Mauroy, 12 --- FONTAINE et Cie SERRURERIE DECORATIVE de tous STYLES, SERRURERIE DECORATIVE MODERNE SERRURE DE JOSEPH BERNARD Œuvres de: A. BOURDELLE — J. BERNARD — A. MAILLOL — P. JOUVE — J.-M. POISSON — LE BOURGEOIS — MONTAGNAC — R. PROU — SUE et MARE — GROULT — St MARCEAUX — T. SELMERSHEIM — A. CHARPENTIER — E. ROBERT, etc. 190, Rue de Rivoli — 181, Rue Saint-Honoré R. C. Seine 72,356 EXPOSITION DES ARTS DÉCORATIFS MODERNES 1925 : Membre du Jury - Hors Concours

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DELVAUX 48, rue royale VERRERIES D'ART - PORCELAINES DÉCORÉES - FANTAISIES - R.D. --- LE PORTIQUE PEINTURE MODERNE Tél. Fleurus 51-10 99, Bd. RASPAIL (6°) artistes dessinateurs, décorateurs, réalisant applications pr publicité, cartonnages Écrivez à Horace Perret, Lausanne (suite) --- Palais de marbre 77 Champs-Elysées_Paris L’Exposition la plus élégante de l’Ameublement et de la Décoration Meubles et Objets d’Art Anciens et Modernes Galerie de Tableaux Création de Mercier frères 100, Fée S’Antoine Paris PUBL. A. Bousage Paris

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(Cliché Studio G.-L. Manuel frères) Bodega. - Robe de Georgette beige, broderie même ton. Le WHITE HOUSE - Maison GIRAUD - 4, rue de Castiglione - PARIS

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COUVERTS ET ORFÈVRERIE CHRISTOFLE REPRÉSENTANTS DANS TOUTES LES VILLES DE FRANCE ET DE L'ÉTRANGER

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DEUXIEME ANNÉE L'ART VIVANT 15 OCT. 1926 CLAUDE LORRAIN. DESSIN. L'AUTOMNE A CHARMES Avec Claude GELLÉE, dit le Lorrain (FRAGMENTS) C OMBIEN de fois je suis allé, par la prairie, de Charmes à Chamagne! Les premiers éléments dont Claude fit son œuvre reposent toujours sur cette nature. Le matin, le soir, dans la belle saison, j'ai suivi le mince sentier des paquis, le long de la Moselle, au milieu des saules et près des grèves blanches où la fraîche rivière étincelle et frissonne. Indéfiniment, aux deux rives, sur une largeur de cinq cents à mille mètres, les prés se développent, ou s'élevent des petits bois et des bouquets. Je n'y rencontre nul passant, rien que des vaches paisibles, surveillées par un petit Claude Gellée. Et seul, l'adjectif immaculé peut rendre la fraîcheur de l'air, la limpidité de l'eau, la jeunesse de ces verdures qu'aucune poussière ne gâte et la noblesse de ce paysage un peu sobre. Grâce, douceur, virilité pourtant. Que cette beauté de la Moselle attendrit le cœur! C'est sur de telles matinées suaves que s'est formée, composée, je voudrais dire moulée l'âme encore molle du jeune Claude Gellée. Il a pris cette nature à plein, il l'a regardée gravement, avec sa lenteur de pâtureau, comme sa voisine Jeanne d'Arc avait écouté, subi la divinité dans les bois de la Meuse. Par la suite, l'Italie et ses maîtres lui donnèrent d'admirables recettes; il est demeuré notre frère mosellan. Je connais un vieil ouvrier ébéniste qui possède tous les secrets, les traditions, les recettes innombrables de son métier, de sa corporation, et puis, au travers de ce précieux acquis, transparaissent ses préférences propres, ses goûts. Ainsi je vois toute notre Lorraine mosellane sous le merveilleux praticien romain qu'est notre grand Claude Gellée. Il s'est, durant sa vie entière, servi des vapeurs qu'il y a le matin et parfois le soir, en automne, sur notre rivière. Nos prairies du Saulcy, d'ailleurs plus récentes, conquises sur les sables de la Moselle, un fond de masses vertes plus sombres, des vaches, de grands tilleuls, voilà ce qu'il semble avoir peint. Du moins il était né pour s'éprouver à de tels spectacles. Et c'est à les rechercher dans Rome que son cœur d'exilé se plaisait. Sa sensibilité était faite pour percevoir et choisir cela, que les Italiens lui apprirent seulement à styliser. Assurément Chamagne baigne dans une lumière moins belle

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L'ART VIVANT (quoique plus délicate) que la lumière romaine, mais c'est de ce village modeste qu'il hérita la pureté de son âme d'artiste. A parcourir familièrement notre vallée, dans toutes ses heures, j'arrive à croire que je connais les modèles qu'emporta le jeune Claude et qu'il a magnifiés avec l'aide puissante de Rome. C'est une pensée, une hypothèse que je rendrai (si j'écris un jour ma grande étude sur ce peintre) avec plus de précision et d'ailleurs avec mille précautions. Je citerai mes preuves, tels coins de notre pays, dans telle saison, que je rapprocherai de tel et tel de ses tableaux en disant : « Je me figure... j'imagine... je me plais à croire... je sens... » Je crois qu'ici il a commencé de choisir les objets avec lesquels il a décrit son âme, mais surtout c'est ici qu'il a promené, nourri cette âme encore molle. C'est à Chamagne que ce paysan si pieux, si bon, d'une sensibilité attendrissante, a été formé. C'est la pureté de notre Moselle champêtre qui fait l'essentiel, le secret, le son du chalumeau dans ce paysage éternel de Claude où Rome introduit une noble solennité. --- DE LA QUALITÉ DE SON AME ET DE SON ART D'un milieu de paysans celui-ci a surgi, comme une larve des marais devient une libellule. Comment leur vie intérieure, leurs rêves séculaires, ignorés d'eux-mêmes, ont-ils ainsi jailli dans ce génie ailé ? Comment un enfant est-il né pour étaler en profondes couleurs étincelantes leurs énergies taciturnes ? Ce n'est pas une chrysotilite blottie au fond d'une rose, un artiste d'Ispahan, de Florence, de Séville, d'Athènes ou de Paris... J'ai la notice de Benoît, d'après Sandrart, sur Claude Gellée et j'y ai une idée du caractère de Claude. Rodin a représenté Gellée dans la pose d'un joueur de boule et tel que j'ai vu sur la terrasse de Mirabeau un jeune Provençal qui va s'élançer et qui fait ses quatre pas pour jeter et plonger... Mais si l'on veut connaître Gellée, il faut le dessin de Sandrart où il se présente dans la plus digne compagnie auprès de son ami Poussin. Des yeux saillants, une figure ronde qu'environnent des cheveux crépus, point de cou, il est tout en force, tout en âme aussi, car d'allure, de corps, il est lourd. Un petit hercule noiraud, fait pour saisir, appréhender les paysages. Je vérifie ici cette vigueur, cette force, cette gravité virile qu'à bien y regarder on constate en dessous de ses magnificences. C'est un solide ouvrier. Ce qui m'émerveille, c'est la vigueur de cette pensée. C'est cette chaleur extraordinaire, profonde et surabondante. Un sérieux héroïque de paysan. Une plénitude royale, pas d'habileté, peu d'aisance. Il y a quelque chose d'héroïque, une élévation enthousiaste dans ces chaudes couleurs, dans ce soleil d'Apollon (1). Quelle pensée exprime-t-il ? Je songe au rossignol. Avec une force inouïe, l'amour du beau. L'un et l'autre, l'oiseau et son peintre, éclatent en hymnes de joie, enrichissent, varient. --- Deux génies si impérieux. Il se crèverait à chanter, a-t-on dit du rossignol, et chez notre peintre aussi, même besoin indompté, perpétuel de se répéter et de se renouveler, de couver ses chants et ses images pour les modifier et les améliorer. Il dit ses souvenirs, et puis ses remerciements, la prière que la terre exhale vers le ciel. En tête à tête avec la nature, c'est la lumière qui tout de suite prend et retient son attention, comme, chez le peintre de figures, ce serait le regard. Devant le ciel, les eaux, les bois et le rivage, il éprouve ce qu'à l'ordinaire des hommes ressentent devant le regard d'une femme aimée. Il peint quelque chose d'autre que des objets inanimés. La lumière et les ombres que promène le ciel dans un paysage, l'amour, l'invisible, la destinée, la tragédie de l'univers. Le spectacle des passions, voilà bien, au dernier mot, ce qu'on trouve dans Claude Gellée. Maintenant, c'est fini d'être jeune... Cet art si intellectuel d'un illettré dans la salle du dix-huitième siècle. — Ce qui donne ce côté intellectuel à son art, c'est que c'était médité dans l'atelier. Il faisait ses dessins d'après nature ; c'étaient les documents dont il se servait dans ses tableaux. Il prenait à pleines mains dans la nature, il dessinait dans la campagne, devant les monuments. D'ailleurs, sans s'embêter. A part ses études d'arbres ou de palais, ce sont des dessins très libres. Ça n'avait pas un souci d'exactitude : il cherchait à rendre l'impression d'ensemble qu'il avait reçue, plutôt que l'objet. Quand vous êtes ému par un paysage, vous prenez des notes, ce sont les grandes lignes qui vous ont frappé. Ses dessins, comme ses tableaux, sont le paysage, non tel qu'on le voit, mais tel qu'on en garde le souvenir. Il n'a jamais fait que des aubes et des crépuscules, jamais de pleines lumières. De telles minutes passagères, rapides, il est impossible de les peindre sur nature. Il en faut prendre l'idée. Le sentiment de la lumière. Il a une lumière prodigieuse. Un seul homme, Cuyp, plus direct que celui-ci, mais moins épuré, nous transporte par une intelligence qui transfigure. Dans les paysages de Claude toujours ces proportions, ce magnifique équilibre du grand art de ces époques. Contrairement aux paysages modernes qui font une impression directe, c'est une impression méditée et complète. C'est une minute éternelle. Il dégage, il révise. Une influence de l'antique, mais indirectement. A travers les figures antiques de trente-sixième ordre qu'on voyait alors à Rome, Poussin découvrait la très belle antiquité d'aujourd'hui. Claude, lui, transporte dans sa conception du paysage cet équilibre, cette harmonie, la beauté des proportions et dégage les choses principales et importantes. Chez tous ces maîtres, ce n'est pas fini par le détail, mais ils ont tellement pris l'important qu'il n'y a pas besoin de voir le reste. Cela met mystérieusement en communication avec quelque chose de supérieur. C'est beau chez eux et cela donne l'impression de plus beau. Une seule chose peut m'intéresser dans Claude, c'est la qualité de son âme. Aussi que M. Duplessis (préface --- (1) La première colonne militaire qui franchit, en 1844, le pont qui relie le Tell au Sahara, la porte d'or d'El Kantara, à l'apparition sulite de l'Orient, s'arrête par un mouvement de soudaine admiration, et les musiques se mirent à jouer.

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L'ART VIVANT CLAUDE LORRAIN, MARINE Photo Bulloz CLAUDE LORRAIN, PAYSAGE

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Photos Bailoz CLAUDE LORRAIN. PAYSAGE DESSIN DE CLAUDE LORRAIN

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L'ART VIVANT des gravures) me choque lorsqu'il parle d'habileté ! Parlez plutôt de maladresse. Poussin non plus n'a pas d'habiletés. Comparez-les avec ces Italiens ! Et je distingue dans son œuvre Rome et la Moselle (j'ai marqué sur le dernier-feuillet de Duplessis les gravures les plus significatives). Quelle belle manière d'exprimer son paradis Claude Gellée a à sa disposition ! Sans doute, en faisant se mouvoir des hommes, des femmes, nous pouvons exprimer notre paradis. Et avec des jeunes filles allègres, des jeunes femmes aimables, des hommes virils, de sages vieillards, je puis à ma façon rendre ce qu'il y a dans ces eaux et ces lumières de Gellée. Mais il y a tout, de même que les propos que tiendront mes personnages évoqueront souvent des scènes communes et plates de notre vie de chaque jour, tandis que ces feuilles, ces arbres éveilleront des matins lumineux. (C'est possible que je tombe ici dans une erreur dont je vois bien la cause; c'est possible que, guidé par Claude, je sois à l'abri de toute vulgarité; c'est possible que je profite du travail d'épuration de Gellée et que ce soit grâce à lui que j'évite ce qu'il a su oublier.) Il associe très heureusement, dans bien des cas, les monuments à la nature et d'une manière qui s'harmonise, qui fait un tout. Cela collabore. (Goethe a bien vu cela : tome I des Conversations) (1). C'est ainsi que dans le Saulcy la ferme donne un sens, plus de sens, plus d'âme au paysage. Mais c'est une ferme modeste. En Italie tout est haussé de ton. Je me retire de toute activité ; je laisse tomber mes armes, non par lâcheté, mais, comment dirai-je, pour prier. O divine nature, voici que des mots, des sentiments qui n'avaient pas de réalité pour moi éclosent à la vie dans mon cœur. J'aime la douce gravité, la fécondité de ce divin répandu, exhalé. Je souffre de lui chercher une expression, à ce Dieu. Je ne connais que son existence. Il est, il est. (Cela aussi est romain.) UNE ENFANCE A LA MOZART DANS LES PRAIRIES DE CHAMAGNE. « L'œil le plus saturé qu'il y ait jamais eu par la magie de la lumière. » Ainsi le nomme notre ami Louis Gillet. Mais pour se saturer ainsi, ne fallut-il pas que cet œil regardât les espaces, les aurores et les couchants dès la plus petite enfance ? C'est à l'école des prairies mosellanes, en septembre, que cet enfant merveilleux apprit « le secret de cette simple et transparente beauté, de cette mélodie constante et vraiment infinie, de ce don de transfigurer toutes choses en chant ». C'est là qu'il s'est accoutumé à vivre de lumière et de ciel. (1) A mon avis, ce sont ces albums-là que possédait Goethe, Erckmann les décrit (II, p. 128). On ne les a ni à Nancy, ni à Epinal. Je n'ai connu Claude que par là. J'en possède un admirable exemplaire. --- Ces formes, ces couleurs, ces beautés, il ne les a pas prises au dehors, comme des fruits cueillis sur un arbre. Mais elles sont sorties lentement de son être ému, accordé, discipliné, nourri par le regard intense avec lequel, de naissance, il sut approfondir tout ce qu'il voyait. Des millions d'êtres ont été touchés par cette beauté de la Moselle, et beaucoup, sans doute, jusqu'aux larmes. Bien des petits pâtres, en ramenant le soir leurs brebis à l'étable, ont senti la majesté d'une fin de journée. Mais de ces heures bénies qu'avaient-ils su faire ? Claude Gellée a produit les rêves qui flottent sur la rivière. C'est quelque chose de ravissant qu'un modeste enfant ait puisé dans la beauté de cette rivière glissante, de ces prairies, de ces vaches sonnantes, dans la douceur des jeunes matinées et dans les brumes du soir, et s'en soit allé chargé de mémoire. Son œil a vu, son cœur a aimé, il est parti plein de chefs-d'œuvre qui reposaient en lui à son insu, comme les fruits dans la sève montante. Si vous voulez connaître les premières préparations d'un Claude Gellée, allez à l'ouest et à l'est de Chamangette, dans les prairies du Saulcy et de... Et puis sur la Moselle et à l'orée de la forêt de Charmes. C'est là que le petit Gellée faisait paître ses vaches, et vous y retrouverez, aussi bien que leurs herbages, les impressions dont il se nourrissait. Tout y est calme, très doux, très grave, d'une poésie pure, innocente et qui ne sourit pas. Nulle fadeur, une innocence un peu sévère, comme la grâce d'une religieuse. Les mots expriment mal cette vénusté sereine, un peu grêle, qui s'est mariée plus tard à la solennité de Rome. Voilà le pays, la nature dont il a su voir et dégager les formes essentielles. Qu'il y a d'amour à l'origine de ce goût, de cette science (passion) de Claude pour la nature ! Voilà mes sources. Ce sont les siennes. Nous avons bu aux mêmes rives. Mais, d'une plus belle animalité, ce paysan est parvenu sans heurt à une paisible spiritualité que je parviens peu à peu à comprendre, sans espérer d'y pouvoir atteindre. Les sons trainants des chevaux de bois dans la prairie d'Essegney sont envolés depuis trente-cinq ans, comme les demoiselles qu'avec un filet vert et le cœur tout battant je poursuivais sur les roseaux au bas du Bois des Côtes. Quand donc la majesté de Rome viendra-t-elle donner du style, prêter son caractère éternel à ces frêles peupliers des routes de mon passé ? Maurice BARRÈS. Ces pages sont extraites d'un livre posthume de Barrès qui paraîtra le mois prochain aux éditions Plon-Nourrit sous le titre : le Mystère en pleine lumière ---