Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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2e Année - N° 47
4fr.
1er Décembre 1926
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
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MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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LA DANSEUSE LOLA DE VALENCE
Voir article de M. A. Levinson : Le Ballet Espagnol.
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SOMMAIRE
Eugène Boudin
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Robert ReyConservateur-Ajoint au Musée du Luxembourg
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Les bustes de Houdon
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Denise Jalabert
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Roger de la Fresnaye
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André Salmon
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L’œuvre gravée de Claude Lorrain
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André Blum
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L’architecture moderne : Tony Garnier
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Marie Dormoy
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La Mode Masculine
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Eugène Marsan
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La Publicité Moderne : Fernand Léger et Robert Delaunay
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Louis Chéronnet
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Ouvrages d’Art
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André Girodie
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L’Art Décoratif au Salon d’Automne
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Ernest Tisserand
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L’Art Maya
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Victor Forbin
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Le Ballet Espagnol
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André Levinson
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Alexandre Benois
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André Levinson
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Chabaud
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M.-A. Leblond
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Les Expositions
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Intérim
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L'ART VIVANT
DEUXIEME ANNÉE
1er DEC. 1926
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EUGÈNE BOUDIN
L'œuvre de cet homme est un singulier produit, à la fois végétal et marin, d'une région de la France où tout est demi-teinte et nuance. L'estuaire de la Seine... ce n'est plus le fleuve, ce n'est pas encore la mer. Le vent souffle en un éternel tourment qui ne se décide pas à tourner en tempête. Il s'amuse à capeler sur le ciel des nuages dont il fait ensuite de la charpie au travers de laquelle passe un soleil pâle; il fait claquer les voiles, couche les fumées des vapeurs puis, soudain, les frise et les dresse comme de comiques moustaches. De l'eau est en suspend dans l'air. Et, à travers cette féerie mouillée, un peu monotone, jouent toutes les nuances de la nacre.
C'est dans cette atmosphère humide, à peine salée, toute brassée de brises qui ne viennent pas du large, sur cette eau en verre cassé, que bourlinguait, vers 1830 un tout petit navire : le Polichinelle commandé par le capitaine Léonard Boudin, ex-marin sur les frégates ; servi par un seul matelot; égayé par un mousse, Eugène Boudin, fils du patron.
Le Polichinelle, d'ailleurs, n'était pas long à tourner le dos à la mer. Il rentrait dans les terres, s'enfonçait dans la Normandie, en glissant sur la Seine lisse. Il allait porter des choses à Rouen. Il en rapportait des gens.
Pourquoi le mousse, au lieu de pêcher, de cracher dans l'eau ou de ranger les filins en cueille, ne songeait-il qu'à dessiner aux marges de toutes les brochures égarées sur le Polichinelle?
On n'a jamais su.
Le mousse fut mis chez les Frères, en 1835. Il avait onze ans. Il eut un prix de calligraphie. Aussi, l'an d'après, fut-il embauché par Joseph Marlet, éditeur-imprimeur à titre de commis. Il changea bientôt de boutique. A treize ans le voici chez Alphonse Lemasle, papetier.
Le papetier lui donne une boîte de couleurs. En 1844, l'ex-mousse, qui avait alors 18 ans, s'installe papetier-encadreur pour son compte, 18, rue de la Communauté, au Havre, en association avec M. Archer, ancien contremaître de M. Lemasle (1).
Dans son magasin il expose de la peinture ; le cas échéant, les artistes du temps, quand ils passent par le Havre déposent volontiers leurs toiles à la devanture de la maison Eugène Boudin-Archer. On y voit des œuvres d'Isabey, de Troyon, de Millet, bien dans la gêne. Millet, le premier, voulut bien corriger un paysage dans la manière de Troyon, que le jeune patron-papetier venait d'exécuter. Millet en profita pour lui prédire les pires ennuis. Il savait lui-même à quoi s'en tenir.
(1) G. Jean Aubry — Eugène Boudin, d'après des documents inédits. — Bernheim Jeune — Paris 1922.
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Ici commencent les temps difficiles : Conscription qu'on évite en réalisant le fonds de commerce afin d'acheter un remplaçant ; brouille avec Archer, études vendues cent sous, quand on les vend, portraits exécutés pour quarante francs, quand on en commande. Comment il connut Théodule Ribot (qui, lui-même, ne devait exposer au Salon qu'en 1861); comment il fut employé, en 1848, par le baron Taylor au placement, en Belgique, de billets de souscription pour une société de secours ; tout cela nous est appris avec soin par les biographes d'Eugène Boudin, MM. Jean Aubry et Gustave Cahen.
Dans les Flandres il voit des maîtres anciens dont il fait des copies qu'il vend mieux. Enfin, en 1851, sur les instances de Couture et de Troyon, Eugène Boudin est nanti par le Conseil municipal du Havre d'une bourse de douze cents francs. Il s'embarque pour Paris.
Années médiocres. Le Havre s'étonne de n'avoir point couvé un premier grand prix de Rome.
Boudin respecte les musées, mais son âme y fait maigre butin. Les clartés perlées étaient peu de mode, surtout pour les marines, où triomphaient les tempestiers à panache, style Gudin. Quand il eut usé le temps de sa pension, Boudin revint au Havre. Il faisait figure, aux yeux de ses concitoyens, d'expérience malheureuse. On a un peu honte de lui. Il en est réduit à se faire ses propres confidences, sur un carnet, daté en 1854, qui fut en partie brûlé, d'ailleurs, et où l'on peut lire, par exemple : « Mardi 3 décembre. Nager en plein ciel, arriver aux tendresses du nuage. Suspendre ces masses au fond, bien lointaines dans la brume grise, faire éclater l'azur. Je sens tout cela venir, poindre dans mes intentions. Quelles jouissances et quel tourment ! si le fond était tranquille, peut-être n'arriverais-je pas à ces profondeurs. A-t-on fait mieux jadis? Les Hollandais arrivaient-ils à cette poésie du nuage que je cherche? à ces tendresses du ciel qui vont jusqu'à l'admiration, jusqu'à l'adoration ? ce n'est pas exagérer. »
Si, ce serait exagérer, s'il s'agissait d'une déclamation publique; mais il s'agit là d'un rêve intime, destiné au secret. Sa violation nous révèle à quel point fut animal, et aussi religieux, chez Boudin, ce besoin de fluidité grise dans lequel d'abord, il vécut.
Il cède à l'appel au voyage. En 1857 nous le trouvons en Bretagne. Il aimera beaucoup cette région, par la suite. Mais le premier contact est dépourvu d'enthousiasme; «il court tous les coins du Finistère, sans pouvoir trouver un coin qui me convienne, et qui vaille seulement nos côtes. A tout intant ce mot revient : ça ne vaut pas nos côtes ou bien Quant aux plages je suis volé ; Sainte-Adresse, Trouville sont bien au-dessus de tout cela comme gentillesse ».
Mais voilà qu'il découvre Sainte-Anne de la Palud, un jour de Pardon. Stupeur charmée. Puis la Cornouaille; il écrit alors à son frère: « Ici, il est impossible
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L'ART VIVANT
de regretter la Normandie, ce pays étant encore plus joli.» Son grand «Pardon de Sainte-Anne de la Palud » (musée du Havre) ne le satisfait d’ailleurs aucunement: «pas de centre, un intérêt éparpillé, pas une figure qui soit un résumé. »
Il avait alors trente-cinq ans. Il était peu connu, sauf au Havre, tout de même, où la Société des Amis des Arts du Havre avait exposé des œuvres. Il était pauvre surtout.
Alors survient un événement, obscur en apparence, mais, en fait, considérable dans ses conséquences. Ce jeune artiste peu coté possède une conception bien personnelle, presque toute nouvelle, de l’air, du genre paysage. Il « voit » comme depuis van Goyen au moins, on n’avait plus essayé de voir. Il sait, admirablement son métier. Et c’est à ce moment que le rencontre le jeune Oscar. Le jeune « Oscar », qu’on nommera plus tard « Claude » et que Boudin aidera puissamment à devenir « Claude Monet ». Le jeune Oscar faisait au Havre des caricatures. Boudin trouvait en le jeune Oscar des promesses. Le jeune Oscar, lui, trouvait la peinture de Boudin « affreuse ! ».
Et c’est Boudin qui pria le jeune Oscar de venir travailler auprès de lui, dans le plein air, près de Rouelles, à deux pas du Havre. Le jeune Oscar accepta sans plaisir. Quelques heures après le voile se déchirait devant les yeux du jeune Oscar, qui comprenait soudain à quoi peut servir un tableau.
Puis les circonstances se sont pittoresques. Oscar vient à Paris, pour un mois, en mai 1859. Courbet et Schanne viennent au Havre. Courbet « découvre » Boudin, on rencontre Baudelaire sur le port. Boudin vogue sur des espoirs.
Et le voici, de nouveau, dans Paris. Il n’est plus de la toute première jeunesse : trente-sept ans. Un homme fut pour lui particulièrement bon : Constant Troyon, son ancien protecteur. Troyon lui fit faire ses ciels. Mais Boudin à le temps de travailler pour son propre compte ; heureusement, car il a des commandes : douze tableaux à raison de 75 francs la douzaine. Malgré cette chance, il retourne vers son estuaire. Que d’incertitudes ! Que de menues trahisons sous forme de demi-abandons. Enfin, vers 1863, il allait trouver son âme-sœur, ce doux et génial et mélancolique buveur, Johann-Barthold Jongkind.
Alors, avec le jeune Oscar qui commençait à se transformer en Claude Monet et Jongkind, il y eut quelques heures de flâneries côtières dont il garda toujours un souvenir très cher. En 1863, Boudin se marie avec « son camarade », une jeune Bretonne qui l’aimait bien, Marie-Anne Guédès.
La vie se déroulera désormais selon un rythme et parmi des vicissitudes souvent contées et gaiement admises.
L’ancien mousse-papetier a cette bonhomie barbue, cette absence de prétention et de mondanité qui caractérise quelques-unes des âmes les meilleures de son temps : Corot, Daubigny, le doux et alcoolique Jongkind.
Son influence sur Claude Monet fut considérable, on l’a dit assez ; toute la suite des Claude Monet d’Argenteuil, sans parler des vues de Sainte-Adresse prises aux environs de 1866, sont dans l’esprit que lui révéla Boudin. Mais une divergence, pure de toute acrimonie, certes, devait bientôt se manifester. Monet fut mêlé,
dès l’exposition de 1874, à un milieu, comme on dit presque exclusivement parisien.
Au fur et à mesure que sa personnalité s’affirme, il se crée une palette un peu plus arbitraire. Les Monet des séries sont des pages où peut-être, à l’inus même de l’artiste, l’intention décorative se manifeste chaque année davantage. La fameuse féerie colorée dont on a tant parlé, se fait jour, enfin, dans tout son éclat, avec les vastes « nymphéas ».
Qu’ils l’aient brandi comme un drapeau, qu’ils l’aient arraché comme une étiquette, des hommes tels que Claude Monet et Renoir ont tenu grandement compte de l’Impressionnisme dont ils étaient les principaux acteurs. Le mot comportait une doctrine.
Or, Boudin leur fut très différent en ce sens qu’il n’eût pas de doctrine à suivre ni à combattre.
On a souvent rappelé les indications météorologiques grâce auxquelles il clamait ses études : « telle heure, vent du sud-ouest ». Il y avait là toute une synthèse de bruits marins, d’orientation lumineuse, toute une série d’éléments très concrets, merveilleusement traduits par des moyens colorés très simples, et que les Impressionnistes ne reconstruisirent jamais avec la même vigueur.
Des hommes comme Monet, qui devaient tant à Boudin, à Jongkind, leur ont nui sans le savoir. Quand ils « non-hérent ce fut dans un temps où l’on prônait l’individualisme, où l’on aimait les signatures outrées, qu’il se fût agi du grand Rodin ou de Claude Monet.
Eugène Boudin, à cet égard n’eut pas de chance.
Adolescent, toutes ses marines, si pleines de vent, de brume, de voiles, de clapotis semblèrent pâles auprès des marinistes romantiques. Et voilà que les paysagistes qu’il suggéra, quand ils s’épanouirent dans un feu d’artifice de couleurs vives, ont fait encore apparaître sa peinture, par contraste, comme insuffisante d’accent.
Aujourd’hui, l’heure, semble-t-il, approche où Boudin sera mis à son vrai plan ; la minutie de son observation qui savoura tous les éléments d’un sit- d’un ciel, d’un trois-mâts en panne, d’un troupeau de vaches aux champs ; son soin de ne pas choisir, de ne pas transposer, d’effilocher les nuages et les vaguettes vers l’est quand le vent souffle de l’ouest, de faire se gonfler les focs et de friser les ressacs vers l’ouest quand la brise fraichit de l’est ; tout ce dynamisme climatérique dont il joua de si maîtresse manière, et si discrètement aussi, nous émeut d’abord.
Donner son volume à un nuage, donner son plan à un ciel doucement brumeux, l’appuyer sur un horizon qui soit, de toutes les façons, horizontal, ne nous semble plus une science négligeable.
Il se peut que bientôt une esquisse de Boudin, montrant du ciel et un peu de mer nous apparaisse d’une architecture infiniment plus satisfaisante, d’une vérité bien plus éternelle que telle « cathédrale » ou telle « allée de peupliers » de Claude Monet lui-même.
Quoiqu’il en soit il est juste, il est honorable que notre temps, un peu dégagé des prestiges individuels, se mette à la recherche des demi-oubliés auxquels on ne donna point toute leur part de gloire. Eugène Boudin est un des premiers qu’on rencontre sur ce chemin.
Robert REY
Conservateur-Adjoint au Musée du Luxembourg
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L'ART VIVANT
BOUDIN. LES BASSINS DE DUNKERQUE.
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EUGÈNE BOUDIN (1825-1898) POURRAIT A JUSTE TITRE ÊTRE QUALIFIÉ DE PÈRE DE L’IMPRESSIONNISME. IL A SU, LE PREMIER,EXPRIMER LES MILLE JEUX DE L’EAU SOUS L’INFLUENCE DE LA LUMIÈRE. ET N’OUBLIONS PAS QU’IL FUT LE MAÎTRE DE CLAUDE MONET, LE PATRIARCHE DE LA PEINTURE FRANÇAISE.
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Photos Galerie Fiquet
BOUDIN. DOUARNENEZ ET L’ILE TRISTAN.
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