Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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1re Année - N° 17 2e 50 1er Septembre 1925 --- REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES ÉDITÉE PAR LES “NOUVELLES LITTÉRAIRES” L’ART VIVANT ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE LES ARTS DE LA FEMME --- SOMMAIRE: Guillaumin …………… Edouard des Courières --- Actualité artistique …… Illustrations --- Pisanello …………… André Girodie --- Les Grandes Enquêtes de l’ART VIVANT --- Une impasse …………… Edmond Jaloux --- Pour un Musée Français d’Art Moderne. --- Dans les ruines d’Angkor. Jacques Dizier --- Réponses de : --- Fête de nuit à Versailles.. Legrand-Chabrier --- Emile Henriot, Maximilien Gauthier, Louis Thomas, André Fontainas, Dr Jean Vinchon, Léon Moussinac, Dr Girardin. --- Plan de Paris (Xe Arr.).. Joseph Delteil --- La Vannerie……………… Edmée --- avec des dessins inédits d’André Lothe --- L’art et la Mode. --- « AUX ARTS DÉCORATIFS ». --- Ouvrages d’art………… J.-G. Goulinat --- Un artisan Français…… André Salmon --- A Travers le Monde. --- Le pavillon de la Ville de Paris …………… Georges Rémon --- Informations. --- La Manufacture Nationale de Sèvres ……… Antony Goissaud --- Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS. --- Vente et Administration : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse PARIS

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SANS RIEN PAYER D'AVANCE POUR LES AMATEURS DE BEAUX LIVRES, POUR LES ARTISTES VOICI, POUR LA PREMIÈRE FOIS, L'ÉDITION COMPLÈTE DES MÉMOIRES DE CASANOVA DE SEINGALT ÉCRITS PAR LUI-MÊME L'historie d'un homme du XVIIIe siècle qui aima la vie passionnément, pour qui la femme fut, à vrai dire, la chose la plus importante du monde, mais à qui rien de ce monde n'était indifférent. ÉDITION DU CENTENAIRE, SOUS LA DIRECTION DE RAOUL VÈZE ornée de nombreuses illustrations dans le texte et hors texte tirées en héliogravure, avec préfaces, commentaires historiques et critiques par les Casanovistes les plus érudits, complétée par des documents inédits d'après les manuscrits de Casanova. L'OUVRAGE COMPRENDRA DOUZE BEAUX VOLUMES de format in-8", 17×26 cm., imprimés sur grand papier vergé d'alfa, en elzévir neuf, les hors-texte en héliogravure. La reliure aux fers XVIIIe siècle, pleine peau fauve, inscriptions et attributs frappés en or, est digne de ce magnifique ouvrage de grand luxe. LES VOLUMES PARUS LIVRABLES IMMÉDIATEMENT, LES SUIVANTS AU FUR ET MESURE DE LEUR ACHÈVEMENT CONDITIONS DE FAVEUR POUR LES PREMIERS SOUSCRIPTEURS Prix de souscription pour la France 840 fr., reliure de grand luxe pleine peau; payable, après réception des volumes parus à ce jour, 30 fr. par mois. Au comptant prix réduit à, net, 760 fr. Une bonne reliure en demi-chagrin a été également établie, le prix de la collection dans cette reliure est 650 fr. payables 25 fr. par mois; au comptant 600 fr. NOTICE DÉTAILLÉE SUR DEMANDE Les Beaux Livres Pour Tous, 30, r. de Provence, Paris BULLETIN À ADRESSER SIGNÉ, OU COPIÉ AUX BEAUX LIVRES POUR TOUS, 30, Rue de Provence, PARIS Je déclare souscrire aux MÉMOIRES DE CASANOVA, Édition du Centenaire, en 18 volumes reliés, au prix de a) reliure de grand luxe pleine peau ... 840 fr. que je payerai 30 fr. par mois à partir du 5 prochain ou au comptant ... 760 fr. b) reliure demi-chagrin ... 650 fr. que je payerai 25 fr. par mois à partir du 5 prochain ou au comptant ... 600 fr. Biffer la désignation de reliure non choisie. Les volumes parus livrables sans délai, les suivants dès leur achèvement, france de port et d'emballage. Nom, prénom __________________________ Profession _______________________ Domicile _______________________________________________________________ SIGNATURE : ___________________________________________________________ Lecteur de l'Art Vivent --- LES ÉDITIONS G. CRÈS ET CIE 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS (VIe) — Reg. & Commerce, Saine 100-412 LE CORBUSIER L'ART DÉCORATIF D'AUJOURD'HUI Un beau volume in-8 raisin de 218 pages sur papier couché avec 192 illustrations PRIX : 30 francs

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1re Année - N° 17. 2 fr. 50 1er Septembre 1925 L'ART VIVANT DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ: 6, Rue de Milan (9e) Téléphone: CENTRAL { 97-16 / 59-63 Rédacteur en chef: Florent FELS Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires" DIRECTEURS-FONDATEURS: Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD ABONNEMENTS: Un an: France 58 f. Étranger 75 f. Six mois: — 50 f. — 38 f. ÉDITION DE LUXE Un an: France 110 f. Étranger 150 f. Les abonnements doivent être adressés à la LIBRAIRIE LAROUSSE 15-17, rue Montparnasse, Paris (6') Chèques Postaux N° 155-83 Paris GUILLAUMIN S'il est un motif d'étonnement pour les gens épris de l'art moderne, c'est bien le dédain dans lequel furent tenues pendant si longtemps les œuvres de Guillaumin. Et c'est en constatant ce dédain que ceux qui se tiennent en dehors des chapelles dont les marchands de tableaux et les amateurs-marchands sont les papes, peuvent apprécier dans sa plénitude l'insondable bêtise de la plupart des collectionneurs et juger à leur juste valeur les engouements irraisonnés de ces moutons de Panurge. L'heure va sonner qui donnera à Guillaumin le rang dû à son œuvre. Laissons les gens à la remorque des compétences discuter les mérites du vieux peintre. Que l'onfasse encore état du jugement de Mirbeau, qui s'est trompé pour Guillaumin comme il s'est trompe pour Lautrec, peu importe. Tout le monde sera bientôt d'accord. Bien souvent, devant l'incompréhension obstinée de gens résolus à ne voir en Guillaumin qu'un artiste secondaire, Photo Thiriel Au même titre qu'un Luce, un Caillebotte ou un Lebourg, nous nous sommes étonnés, mais, patiemment, nous nous sommes efforcés de comprendre les raisons d'une admiration aussi tiède et aussi réticente. Ces raisons, dans leur puérilité, sont des plus humaines. Nous les retrouverons, avec tristesse et sans surprise, dans l'opinion de nombre de personnes sur de purs artistes, qui, tout à leur art ne se sont pas souciés de sacrifier à la mode et aux préjugés de leur époque. Il est, cependant, assez curieux de remarquer que les qualités essentielles du peintre de Crozant sont les causes principales de cette indifférence. Tout d'abord, la perfection du métier. Guillaumin, de tous les impressionnistes, est, peut-être, celui qui a le mieux connu son métier de peintre. Jamais il ne bâcla une toile, jamais l'impression, parfois cependant fugitive, ne l'incita à un faire hâtif et défectueux. L'âme humaine est ainsi faite que toute qualité perçue lui semble devoir être compensée par Ces clichés nous furent gracieusement communiqués par M. Floury, éditeur et sont extraits d'un ouvrage de M. des Courtières, sur Guillaumin — I —

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L'ART VIVANT LES MEULES un défaut équivalent. Guillaumin, possédant la perfection du métier — de son métier — devra donc se contenter d'être un ouvrier de l'art, un « robuste travailleur » dont on louera le « probe talent ». Il convient d'admirer que ce peintre, qui fut rangé au second plan de l'impressionnisme, échappe, à vrai dire, à tout classement et qu'il domine toutes les révolutions de notre temps. La réaction post-cézannienne dont est issu l'art d'aujourd'hui n'a pas de prise sur un artiste qui, en dehors de toutes les formules et de toutes les théories, a peint avec la naïve simplicité de son cœur; ce qui ne veut pas dire qu'il ait ignoré les conflits nécessaires entre l'esprit et la sensibilité. Si Guillaumin a rendu sans autre transposition que celle, indispensable, du talent, le charme éclatant ou discret des aspects divers de la nature, il a su rendre aussi ce que la nature a de tangible et ce que, sous ses dehors fugitifs, elle présente d'immuable. Un arbre, pour lui, tout en étant un prétexte aux plus délicates et aux plus riches orchestrations, reste un arbre. On pourrait en faire le tour. Son écorce se devine rude, et l'on sent la sève gonfler le tronc noueux. Le sol est ferme, le roc dur, la bruyère crisse sous les pas et l'herbe est lourde d'humidité. Aégale distance des analyses brumeuses du Nord et des synthèses trop catégoriques du Midi, Guillaumin est un artiste de chez nous. Libre aux esthètes de juger qu'il parle un trop clair langage et aux cuistres de l'accuser d'exprimer de trop belles pensées. En véritable impressionniste, Guillaumin ne peint ses paysages qu'en plein air. Sestableaux sont exécutés entièrement au dehors. Il ignore le travail de retouche de l'atelier où il ne demeure que lorsque le temps, trop mauvais ou trop sombre, lui interdit le travail « sur nature ». Il peint alors des natures mortes où la magie de sa couleur sait transformer en joyaux les objets les plus modestes. Plus, peut-être, que Guillaumin peintre de natures mortes, est méconnu Guillaumin intimiste. Que de jolies pages comporte cette partie de son œuvre ! Ce sont des portraits d'enfants délicieux de charme et de naturel. Ce sont de frais intérieurs baignés dans une douce lumière, des profils de femme inclinés sous la lampe, tout un poème délicat et nuancé de la vie familiale. « Vous aimez ces choses-là ? » me demanda, ravi, le vieux peintre à l'une de mes visites à son pied-à-terre de la rue Servandoni, « moi aussi. Ah ! si je n'avais pas été tellement possédé par le paysage !... Et dire que quand je montrais tout ça, personne ne le regardait ! ». Et, s'insurgeant soudain contre la stupidité des marchands et des collectionneurs qui veulent, une fois pour toutes, ranger chaque artiste dans une catégorie bien déterminée, le maître poursuit : « Si je les avais écoutés, je n'aurais fait ni natures mortes, ni portraits, ni intérieurs ! J'aurais peint toute ma vie des gelées blanches ! Ah ! ils ont une singulière idée de l'art et des artistes ! » Que dire, au point de vue technique, de la peinture de Guillaumin quand le peintre nous livre, en souriant, tout le secret de son art : « Je mets les tons les uns à côté des autres, comme je les vois dans la nature ». La recette est simple, évidemment, et nous doutons fort que les grands maîtres des temps passés eussent pu nous en fournir d'autres ; CROZANT : LE MOULIN BOUCHARDON (COLL. L. BERNARD) Photo Thiriet — 2 —

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L'ART VIVANT mème. Bel exemple de conscience et de salutaire discipline à donner aux artistes contemporains. Il serait difficile de faire un choix parmi les œuvres du maître impressionniste. Nous croyons, toutefois, que les toiles de Crozant marquent l’apogée du talent de Guillaumin. Toute la nature est dans ces œuvres : paysages lumineux ou brumeux du printemps matinal ; splendeur des après-midi d’automne aux puissantes harmonies ; effets de neige et de gelée blanche, fête des couleurs et des nuances subtiles. L’œuvre de Guillaumin restera, car elle contient trop de beauté, trop d’humaine sensibilité pour que tous les hommes bien nés ne reconnaissent en elle les aspects magnifiés de leurs désirs ou de leurs rêves... Edouard des COURIÈRES. Armand Guillaumin est né à Paris, le 16 février 1841. Quelques années plus tard, ses parents, originaires de l’Allier, revinrent avec lui à Moulins, où il fit ses études. A l’âge de seize ans, il est envoyé à (COLL. C. GOUPY) CROZANT : GELÉE BLANCHE Photo Thiriet tant il est vrai que toutes les roueries des plus fameux académistes s’ércoulent lamentablement devant l’émotion ressentie par un véritable artiste en face de la nature. Le métier du vieil artiste est des plus solides. Guillaumin sait peindre, qualité rare de nos jours d’évolution trop rapide où tout ne peut aller de pair. Il ignore la toile imparfaitement couverte, les mauvais dessous, les mélanges hasardeux, les jus hâtifs, l’abus de l’huile et l’emploi inconsidéré de certaines couleurs répandues trop libéralement par la chimie. Aussi les toiles de Guillaumin n’ont-elles pas eu à souffrir des années. Certains tableaux, exécutés depuis un demi-siècle, gardent toute la fraîcheur de leur coloris et semblent avoir été peints le jour (COLL. A. GUILLAUMIN) DESSIN (1882) Paris chez un de ses oncles, négociant. Il suit les cours de dessin de l’école communale de la rue des Petits-Carreaux. Il quitte, au bout de quelques mois la boutique de son oncle et entre comme employé à la Compagnie d’Orléans puis, en 1868, aux Ponts-et-Chaussées. Il travaille le soir à l’Académie Suisse où il fait la connaissance de Cézanne et de Pissarro. En 1874, il prend part à la première exposition des Indépendants et figure, de 1877 à 1886, à toutes les expositions des Impressionnistes. Une obligation lui ayant rapporté une prime de cent mille francs, il va peindre dans la Charente-Inférieure, sur la Côte-d’Azur, en Bretagne, en Auvergne et dans la Haute-Loire. Puis, c’est la découverte de Crozant auquel il donnera le meilleur de son génie. Il fait, en 1904, un séjour en Hollande. Guillaumin partage actuellement son existence entre Paris, Crozant et la Côte d’Azur. E. C. (COLL. PERSONNAR) CHEMIN A DAMIETTE (VERS 1884) — 3 —

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L'ART VIVANT PISANELLO Photos Giraudon SAINT GEORGES DÉLIVRE LA PRINCESSE DE TRÉBIZONDE. --- PISANELLO MÉDAILLE DU XVᵉ SIÈCLE, ÉCOLE DE PADOUÉ Celui-là fut un novateur qui eut la bonne fortune de satisfaire les besoins intellectuels d'une élite de condottières et d'humanistes. Quand Antonio Pisano, dit Pisanello, naquit à Vérone en 1397, l'influence française, d'entre les Guerres de Cent ans et d'Italie traversait les monts. Derrière elle avançait l'Art de nos cours royales et princières, image d'une existence élégante, sensuelle, fastueuse et brutale, avec ses fabliaux et leurs enluminures, avec son naturalisme. Pisanello a été l'apôtre de ce naturalisme. On sait que, vers sa vingt-cinquième année, alors qu'il avait déjà peint la fresque de l'Annonciation, au-dessus du tombeau des Brenzoni, à Vérone, l'artiste eut l'honneur de travailler, de concert avec Gentile de Fabriano, son ainé, à la décoration de la salle du Grand Conseil de Palais des Doges de Venise. Comme rien ne subsiste de cette fresque qui représentait la vie d'Othon, fils de l'empereur Frédéric Barberousse, pas plus que des décorations que Pisanello exécuta, vers 1432, à l'église Saint-Jean de Latran de Rome, force nous est de chercher l'énigme de son art dans les œuvres encore existantes. Elles sont au nombre de six — sans compter les dessins et les médailles : deux fresques des églises de Vérone, deux tableaux de la Galerie Nationale de Londres, deux portraits du Musée du Louvre et de l'Académie Carrara, de Bergame. La Vision de Saint Eustache — une des œuvres typiques de l'art franco-italien du xve siècle — est passée de la collection de Lady Ahsburnam à la Galerie Nationale de Londres. Longtemps attribuée à Albert Dürer, elle appartient aux débuts de Pisanello subissant l'influence directe des miniaturistes français. Devant elle, on pense aux manuscrits à peintures du Livre de Chasses, de Gaston Phébus, persuadé que le jeune artiste trouvait autour de lui, dans toute l'Italie du Nord, les œuvres de cet Art des Cours de France dont Nicolas III d'Este, à Ferrare, était l'un des plus ardents collectionneurs. --- — 4 —

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L'ART VIVANT Il est possible que Pisanello ait peint, vers cette époque, la fresque de l’Annonciation, de l’église Saint-Ferme-Majeure de Vérone, sous la double influence de l’art ombrien et de l’art colonais — Gentile de Fabriano et Wilhelm de Herle — puis on le retrouve, toujours âpre à la vérité, dans les vestiges des peintures qu’il exécuta pour les princes de la Famille d’Este, ses protecteurs. Deux d’entre elles se trouvaient jadis dans l’ancienne collection Costabili : La Madone entre Saint Georges et Saint Antoine, aujourd’hui à la Galerie Nationale de Londres et le Portrait de Lionel d’Este, légué par Morelli à l’Académie Carrera, de Bergame. Malgré la réfection totale de la première par le peintre Molteni, de Milan, on ne peut se défendre d’admirer l’originalité de cette composition dont le personnage principal n’est autre que Lionel d’Este, sous les traits de Saint Georges, patron de Ferrare, vêtu d’une armure d’argent ciselé et coiffé d’un large chapeau de paille. Le Portrait de Lionel d’Este, de Bergame, est célèbre par la beauté de son coloris mis au service d’une impitoyable exactitude iconographique, procédé que Pisanello porta au plus haut degré de perfection dans le Portrait de Ginevra d’Este qui, de l’ancienne collection Félix Bamberger, où il était attribué à Piero della Francesca, passa au Musée du Louvre. Enfin, la Légende de Saint Georges, de la Chapelle Pelligrini, à l’église Sainte-Anastasie de Vérone, résume tout l’art de Pisanello. Ici, nous assistons à la mise en œuvre d’une foule d’observations faites par le peintre au cours de ses voyages à Venise, à Milan, à Rome, à Ferrare, à Mantoue, à Rimini, peut-être déjà à Naples. Des détails de cette fresque, les dessins abondent dans le Recueil Vallardi, du Musée du Louvre, et le carnet de costumes dont les feuillets principaux sont aujourd’hui aux Musées de Chantilly et de Bayonne (anciennes collections du duc d’Aumale et du peintre Léon Bonnat). Pisanello a-t-il peint une œuvre religieuse à l’église Sainte-Anastasie de Vérone ? Nous ne le croyons pas. Trop de dessins préparatoires de cette Légende de Saint Georges se rattachent aux travaux commandés à l’artiste par les princes de la famille d’Este pour qu’il ne s’agisse pas d’un des événements de l’histoire de ces princes. Des divers épisodes du mariage de Lionel d’Este avec Marie, fille naturelle du roi de Naples Alphonse V d’Aragon, lequel Pisanello a-t-il voulu représenter ici ? Assistons-nous au départ de la princesse quittant Naples en compagnie de Borso, frère de Lionel ? Est-ce plutôt la réception de Marie d’Aragon à Ferrare par Méliaduse, autre frère de Lionel ? Quoi qu’il en soit, la fresque de la chapelle Pelligrini est moins une œuvre religieuse que la glorification du Condottière — 5 —

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L'ART VIVANT italien : Este, Visconti, Sforza, Malatesta, Gonzague ou Aragon, tous « familiers » de Pisanello, tous capables — tel le beau Sigismond Pandolfe Malatesta, l'un d'eux — de mettre « à sang » plusieurs pays, puis de « bâtir un temple, faire l'amour et le chanter ». Debout, le regard absorbé, entre son cheval de bataille et ses « bandes noires » aux faces de spadassins, le Condottière reçoit l'hommage de celle qu'il a conquise en même temps que la ville dont les architectures ornent le fond de la fresque, tandis que deux pendus se balancent au gibet voisin. Toute l'Italie féodale du xve siècle est représentée dans cette scène de triomphe. Une à une — après l'étrange figure de l'empereur d'Orient Jean VII Paléologue — Pisanello coula dans le bronze de médailles, qui sont toutes des chefs-d'œuvre, l'image de chacun de ces demi-dieux de la Force brutale. Nul n'a jamais égalé l'art qu'il déploya pour fixer leurs profils aux caractères multiples qui vont de la beauté des Malatesta à la laideur du Visconti ou de Lionel d'Este, mais dont le regard a toujours la même fixité cruelle et méprisante. Comme ces portraits ne suffisaient pas à glorifier leurs modèles, Pisanello les compléta à l'aide d'allégories qui resteront parmi les plus belles œuvres de l'art plastique. La plupart des condottières y sont représentés, bardés de fer, sur leur cheval de bataille. D'autres, tel Malatesta Novello, veulent être montrés aux pieds d'un crucifix durant leurs batailles de « capitaines de l'Eglise ». Il faut au fastueux Alphonse d'Aragon des symboles évocateurs de son triomphe et de ses libéralités. Mais Lionel d'Este l'emporte par la subtilité des allégories que réclament sa force, sa prudence, son amour de la Paix et cet autre Amour qui, barrant la route au Lion (Lionel), commémore le mariage du Marquis d'Este avec Marie, bâtard du roi d'Aragon. Dans le monde féodal italien du xve siècle où le réalisme de Pisanello faisait merveille d'accord avec les ambitieux et les passionnés « familiers » de l'artiste, deux femmes ont imploré sa pitié. Le peintre en fit les images sublimes de Ginevra d'Este et de Cécile de Gonzague. Pour elles ont vibré toutes les cordes du génie de Pisanello portraitiste, animalier, maître des subtilités allégoriques, poète du mystère de l'âme féminine dont les condottières avaient le mépris. Ginevra, fille de Nicolas III d'Este et d'une des trois malheureuses princesses, ses femmes légitimes, fut donnée, en 1434, à Sigismond Pandolfe Malatesta, seigneur de Rimini et de Fano, le plus beau « capitaine de l'Eglise » du xve siècle. Amant d'Isotta de Rimini, ce condottière avait épousé successivement trois femmes : la première répudiée après rapt de sa dot et les deux autres empoisonnées ! La similitude des portraits de Ginevra d'Este et de Lionel, son frère, permet de les dater des mariages de la première avec Sigis- mond Pandolfe Malatesta (1434) et du second avec Marguerite de Gonzague (1435). Rien de plus délicat que le profil de Ginevra d'Este, digne fille de Nicolas III par le laideur, encore exagérée chez Lionel d'Este, son frère. Blonde, vêtue de blanc, de rouge et de lilas, une branche de genévrier attachée au corsage, la princesse semble marcher dans un jardin. Des œillets, des ancolies et quatre papillons augmentent l'harmonie de cette peinture où Pisanello a voulu exprimer, par pitié pour le modèle, toute la poésie de l'art des cassoni. Ginevra mourut en 1440, un an après Marguerite de Gonzague, sa belle-sœur ; et Pisanello ne tarda pas à célébrer, par l'allégorie et le bronze, le nouveau mariage de Lionel d'Este. Les fêtes de ces noces précédèrent l'entrée au Monastère des Franciscaines de Sainte-Paule, sous le nom de « Chiara », de la belle Cécile de Gonzague qui préférait le cloître aux amours d'Oddo de Montefeltro, comte d'Urbin. Élève de l'humaniste Victorin de Feltre, comme sa sœur Marguerite, la jeune fille avait affranchi du monde son intelligence et sa beauté, quand Pisanello eut mission d'exécuter une médaille commémorant cet extraordinaire événement. Depuis l'empereur Jean VII Paléologue, l'ar- UNE PRINCESSE D'ESTE — 6 —

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L'ART VIVANT LA VISION DE SAINT EUSTACHE tiste n'avait pas trouvé de modèles aussi nobles que Cécile de Gonzague dont le buste est une des meilleures œuvres de Pisanello. Il semble que l'allégorie complémentaire l'ait inquiété, d'autant qu'elle était chose nouvelle pour le «familier» des ambitieux condottières et des humanistes subtils. On trouve, dans le Recueil Vallardi, une étude de bouc qui, transformée, permit à Pisanello d'évoquer la fable de la «Jeune fille à la Licorne»à propos de Cécile, vierge forte et dédaigneuse de son siècle. Pourquoi cette licorne à corps de bouc, alors que la tradition lui donne le corps d'un cheval? Pisanello a-t-il voulu serrer de près la nature ou, ce qui est plus vraisemblable, viser la bestialité de la plupart des seigneurs de l'Italie du xve siècle ? Quoi qu'il en soit, l'histoire de l'art ne connaît pas de scènes plus émouvantes que celle de la Licorne-bouc, couchée, paisible, aux pieds de Cécile de Gonzague, dans un décor de nuit d'amour. André GIRODIE. --- ADORATION DES ROIS ---