Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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AVRIL.....
...1908
L'ART
ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
N° 37
4e ANNÉE
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SOMMAIRE
Les Grands Chefs-d’Œuvre ; Le Triomphe de Venise, par Paul Véronèse ... ... ... G. d’Annunzio
Ligier Richier ... André Girodie
L’Iconographie de Jeanne d’Arc Anatole France
L’Œuvre de Poll Léon Bourgeois
Degas... ... ... Gustave Geffroy
Raphaëlet Manet Jean Meryem
(40 Illustrations plus une Planche en Couleurs.)
Chronique du Mois
L’Art décoratif. — Le Mois Artistique en France et à l’Étranger. — Bulletin archéologique. — Les Échos des Arts. — Le Bulletin des Expositions. — Les Livres, etc.
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REVUE D’ART ANCIEN ET MODERNE DES DEUX-MONDES
LE NUMÉRO
France.. 1 75
Étranger.. 2 25
DIRECTION, RÉDACTION ET ADMINISTRATION :
=== 10, Rue Saint-Joseph, PARIS ===
ABONNEMENT
France.. 20 fr.
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L'ART ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
SOMMAIRE DU NUMÉRO 87
- LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE : Le Triomphe de Venise, par Véronèse, 1 illustration………………… G. D'ANNUNZIO
- L'ICONOGRAPHIE DE JEANNE D'ARC, 1 illustration……………………………………………… ANATOLE FRANCE
- LIGIER RICHER, 4 illustrations…………………………………………………………………… ANDRÉ GIRODIE
- L'ŒUVRE DE ROLL, 6 illustrations……………………………………………………………… LEON BOURGEOIS
- DEGAS, 12 illustrations………………………………………………………………………… GUSTAVE GEFFROY
- RAPHAEL ET MANET, 3 illustrations………………………………………………………… JEAN MERYEM
- L'ART DÉCORATIF : La Pâte de Verre, Henry Cros, 5 illustrations………………………… LEANDRE VAILLAT
- BULLETIN ARCHÉOLOGIQUE
Le Mois artistique en France, 4 illustrations; Allemagne du Sud, 1 illustration, par WILLIAM RITTER; Angleterre, 1 illustration, par FRANK RUTTER; États-Unis, par A. SEATON-SCHMIDT; Orient, par ADOLPHE THALASSO; Suède, 1 illustration, par CARL G. LAURIN; Suisse, par GASPARD VALLETTE. — Échos des Arts. — Bulletin des Expositions. — Bibliographie, 1 illustration.
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Les articles publiés par l'Art et les Artistes deviennent la propriété de la Revue.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés.
ABONNEMENTS : France, 20 fr. — Étranger, 25 fr.
Le numéro, 1 fr. 75
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LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE
VÉRONÈSE — VENISE TRIOMPHANTE (Plafond du palais ducal).
... Le dos nu de la femme au casque d'er resplendissait sur le nuage avec un relief de vie musculaire si puissant qu'il tentait comme une chair palpable. Et de cette nudité plus vivace que tout le reste, victorieuse du temps qui au-dessous d'elle avait obscurci les héroïques images des sièges et des batailles, il semblait qu'émanât un enchantement voluptueux dont les souffles de la nuit automnale respirant par les balcons ouverts augmentaient la douceur; tandis que là-haut les Princesses de cette autre cour penchées sur la balustrade entre les deux colonnes torses inclinaient des visages allumés et des seins opulents vers leurs dernières sœurs mondaines.... * (Le Feu, par Gabriel d'Annunzio, Calmann Lévy, éditeur.)
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L'ICONOGRAPHIE DE JEANNE D'ARC
Sans être aussi copieuse que l'iconographie napoléonienne, celle de Jeanne d'Arc prend une place des plus importante, par le nombre de ses spécimens, aussi dissemblables d'ailleurs que ceux de Napoléon, parmi celle des demi-dieux, des héros et des saints. Mais où est la fidèle image de la Pucelle dont l'héroïque figure trouve encore de nos jours de si nombreux et de si fervents interprètes?
C'est peut-être le génie divinateur de Rude qui a le mieux défini, et avec le plus d'émotion historique, la physionomie extatique de Jeanne, comme celui de Raffet fixait à jamais sur la pierre, d'un crayon à la fois pénétrant et léger, la silhouette nerveuse et teurnementée du soldat d'Italie.
Mais où est le dessin, où est le marbre, où est le bronze du temps qui fera revivre éternellement les traits de la bergère de Domrémy, de la batailleuse d'Orléans, de la martyre de Rouen? Qui le découvrira? Personne, sans doute, puisque M. Anatole France, lui-même, dans les pages si documentées que nous sommes heureux de mettre aujourd'hui sous les yeux des lecteurs de l'Art et les Artistes, pages détachées du deuxième volume de son admirable Vie de Jeanne d'Arc, que publieront prochainement MM. Calmann Lévy, renonce à nous le signaler, et n'a pu le rencontrer à travers ses recherches infinies.
On ne trouve nulle part une image authentique de Jeanne. Nous tenons d'elle qu'elle vit à Arras, dans la main d'un Écossais, une peinture où elle était figurée un genou à terre et présentant une lettre à son roi, et que jamais elle ne fit faire ni ne connut autre image ou peinture à sa ressemblance. Ce portrait, sans doute fait petit, est malheureusement perdu et l'on n'en connaît point de réplique (1). La figure exiguë tracée à la plume, sur un registre, le 10 mai 1429, par un greffier au parlement de Paris, qui n'avait jamais vu la Pucelle, doit être regardée comme l'innocent griffonnage d'un scribe inhabile à dessiner une lettrine (2). Je me dispenserai de refaire l'iconographie de la Pucelle (3). La statuette équestre, en bronze, du musée de Cluny, offre un effet si grotesque, qu'on le croirait produit à dessein si l'on pouvait prêter une pareille intention à un vieil imagier. Elle date du règne de Charles VIII; c'est un saint Georges ou un saint Maurice que, à une époque sans doute récente, on fit prendre pour ce qu'il n'était pas, en inscrivant au burin, entre les jambes de la malheureuse haridelle qui le porte, cette inscription: La pucelle dorlians, désignation inusitée au xve siècle (4). Le musée de Cluny exposait, vers 1875, une autre statuette, un peu plus grande, de bois peint, qu'on croyait être aussi du xve siècle et représenter Jeanne d'Arc. On la cacha dans les magasins quand on sut que c'était un mauvais saint Maurice du xviiie siècle, provenant d'une église de Montargis (5). Il arrive souvent qu'on fasse d'un saint
(1) Procès, t. I, p. 100 et 292.
(2) Gravée sur bois dans Wallon, Jeanne d'Arc, p. 95.
(3) E. de Bouteiller et G. de Breau, Notes iconographiques sur Jeanne d'Arc, Paris et Orléans, 1879, in-18 jésus.
(4) Gravée dans une grande quantité d'ouvrages et notamment dans le livre de E. de Bouteiller et G. de Breau, ci-dessus indiqué, en regard de la page 12.
(5) Gravée sur bois dans le livre ci-dessus indiqué, en regard de la page 8.
ANATOLE FRANCE
(D'après une sculpture inédite du prince Paul Troubetzkoi)
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L'ART ET LES ARTISTES
en armes une Jeanne d’Arc. C’est le cas encore pour une petite tête casquée du xve siècle, qu’on trouva, dans la terre, à Orléans, détachée d’une statue et portant encore des traces de peinture, œuvre d’un bon style et d’une expression charmante (1). Je n’ai pas le courage de signaler toutes les lettrines d’antiphonaires, toutes les miniatures du xviiie siècle, du xviiiie, du xviiirie, altérées et repeintes, qu’on donne pour d’authentiques et anciennes effigies de Jeanne. J’ai eu l’occasion d’en voir beaucoup (2). J’aurais plaisir au contraire à rappeler, s’ils n’étaient si connus, quelques manuscrits du xve siècle, qui, comme le Champion des dames et les Virgiles de Charles VII, qui contiennent des miniatures où la Pucelle est figurée selon la fantaisie de l’enlumeur, et qui nous intéressent en ce qu’elles expriment la vision de ces hommes qui vécurent en même temps qu’elle, ou peu de temps après; ce n’est pas leur talent qui nous touche; ils n’en ont pas et ne font point songer à Jean Fouquet (3).
Du vivant de la Pucelle, et surtout pendant sa captivité, les Français suspendaient son image dans les églises (4). On voudrait reconnaître un de ces tableaux votifs dans la petite peinture sur bois, du musée de Versailles, qui représente la Vierge avec l’enfant Jésus, ayant saint Michel à sa droite et Jeanne d’Arc à sa gauche (5). C’est un ouvrage italien d’une extrême grossièreté. La tête de Jeanne, qui a disparu sous les coups d’un instrument dur et pointu, était d’un dessin exécable, à juger par les autres qui subsistent sur ce panneau. Les personnages portent tous quatre le nimbe orlé et perlé. A quoi certes les clercs de Paris et de Rouen eussent trouvé à redire ; et, sans trop de sévérité, on pouvait accuser d’idolâtrie le peintre qui érigait, à la gauche de la Vierge, en égale du prince des milices célestes, une créature appartenant à l’Église militante.
Debout, le chef, le cou et les épaules couverts d’une sorte de capeline fourrée à franges noires, gantée et chaussée de fer, ceinte, par-dessus sa huque rouge, d’un ceinturon d’or, Jeanne est reconnaissable à son nom inscrit sur sa tête et aussi à la bannière blanche, semée de fleurs de lis, qu’elle élève de sa main droite, et à sa targe d’argent, découpée à l’allemande, où l’on voit une épée dont la pointe porte une couronne. Une inscription de trois lignes en français couvre les marches du trône sur lequel la Vierge Marie est assise. Bien qu’elle soit aux trois quarts effacée et presque inintelligible, j’ai pu, avec l’aide de mon savant ami M. Pierre de Nolhac, conservateur du Musée de Versailles, en déchiffrer quelques mots qui donneraient à croire qu’il s’agit ici de prières et de vœux pour le salut de Jeanne, tombée aux mains de ses ennemis. Nous aurions donc sous les yeux un de ces ex-voto qui furent suspendus dans des églises de France pendant la captivité de la Pucelle. Ce nimbe au front d’une créature vivante et la place insolite occupée par Jeanne s’expliqueraient en ce cas assez facilement ; on pourrait croire que de bons Français approprièrent à leur dessein, sans y penser à mal, un tableau représentant ordinairement la Vierge entre deux personnages de l’Église triomphante, et, au moyen de quelques retouches, firent de l’un de ces personnages la Pucelle de Dieu, faute de lui trouver, dans un si petit panneau, une place plus convenable à sa condition mortelle, comme, par exemple, celle que tenaient d’ordinaire, aux pieds de la Vierge et des saints, les donateurs agenouillés ; cela expliquerait peut-être encore que saint Michel, la Vierge et la Pucelle portent leurs noms inscrits au-dessus d’eux. Sur la tête de la Pucelle on lit ane darc. Cette forme Darc, en 1430, est possible (1). Dans la légende, au bas du trône, je discerne Jehane d’Arc, avec un $d$ minuscule et un $A$ majuscule à $dArc$, ce qui est bien étrange. Cette pièce m’en devient très suspecte.
La petite tapiserie à bestions du Musée d’Orléans (2), qui représente la venue de Jeanne à Chinon au-devant du roi, provient d’un atelier allemand du xve siècle. Grossière de tissu, barbare de dessin et peu variée de couleurs, elle témoigne d’un certain goût pour les ornements somptueux et aussi d’une grande indifférence pour la vérité littérale.
C’était aussi une œuvre allemande que cette peinture qu’on montrait à Ratisbonne en 1429 et sur laquelle était figurée la Pucelle combattant en France. Cette peinture est perdue (3).
ANATOLE FRANCE.
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(1) Au Musée d’Orléans. Elle a été gravée à l’eau-forte, par M. Georges Lavalley, dans la Jeanne d’Arc de M. Raoul Bergot, Tours, s. d., grand in-8°.
(2) Je signalerai seulement en ce genre la miniature reproduite en frontispice dans le tome IV de la Vraie Jeanne d’Arc, du P. Ayroles, Paris, 1878, grand in-8°, et la miniature de la collection Spetz, reproduite dans la Jeanne d’Arc du chanoine Henri Debout, t. II, p. 103.
(3) Le Champion des Dames, ms. du xve s.; Bibl. nat., f. fr. n° 841. Martial d’Auvergne, ms. de la fin du xve s., f. fr. n° 5054. Une initiale d’un ms. latin du xve s., Bibl. nat., n° 14 665.
(4) Procès, t. I, p. 100. — N. Valois, Un nouveau témoignage sur Jeanne d’Arc, p. 8, 13.
(5) Reproduit en chromo dans Wallon, Jeanne d’Arc.
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(1) La forme Darc se trouve dans le procès des condamnations (Procès, t. I, p. 191; t. II, p. 82). Mais nous trouvons à côté les formes Dars (pièce datée du 31 mars 1427), Day (lettres d’anoblissement), Daiz (communication que j’ai reçue de M. Pierre Champion) et Daix (Chronique de la Pucelle).
(2) Reproduite en chromo dans la Jeanne d’Arc de Wallon. Cf. J. Quicherat, Histoire du costume en France depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Paris, 1875, gr. in-8°, p. 271.
(3) Procès, t. V, p. 270.
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Cl. de la Revue Lorraine illustrée.
LA DUCHESSE PHILIPPE DE GUELDRES
(Église des Cordeliers, Nancy)
LIGIER RICHIER
A NOSTRE bien-aimé Lieger Richier, imaigier, natif et à présent demeurant en ceste nostre ville de Saint-Mihiel, dit une exemption de taille du 18 août 1530, accordée à l’artiste par le duc Antoine de Lorraine. En 1567, l’imaigier mourait à Genève, où il résidait depuis trois ans. Il avait abandonné son atelier d’art religieux et, paraît-il, s’était rallié aux idées de la Réforme. Il était vraisemblablement septuagénaire. Dégoûté d’une existence passée à recommencer cent fois la même scène, sur le tard, plus agréable lui semblait, faute de mieux, le froid décor de Calvin. Imaginons Michel-Ange enfermé dans une petite ville de Lorraine, entouré de bourgeois sans autre idéal que l’exemple de l’agonie du Christ. Dévoré secrètement par le génie du grandiose, il doit vivre et besogner avec une femme, des frères, des enfants, une boutique : c’est Ligier Richier. A quelques bribes de comptes près, on ne sait rien de la vie de ce grand artiste. Il faut deviner ses mystères, ses souffrances d’isolé, son tragique mutisme, la révolte finale de ce poète de la Vie devenu peu à peu le plus véhément des poètes de la Mort. Il reste en marge de l’époque. Il y marque une transition. Mieux encore, en Lorraine, il façonne une école sammielloise qui est l’égale de toutes celles de la Renaissance. Dernier représentant — combien puissant et lyrique ! — des traditions de la plastique mosellanne, il dérive des tombiers de Trèves, de Metz et de Toul. Son ancêtre est l’anonyme gothique qui tailla, pour le cloître de Belval, le gisant de Gérard d’Alsace, serrant encore contre lui, d’un geste amoureux, le corps de la belle Hadwige de Dagsbourg. A cet héritage germanique, Ligier Richier ajouta notre influence. Il connut l’époque durant laquelle l’An-
gevin Jean Pelerin, dit Viator, quitta le roi Louis XI pour le duc René II et importa en Lorraine l’art de Michel Colombe, des Italiens de Gaillon, de la Renaissance française. Né vers 1500, Ligier Richier fut apprenti des Jean de Crocq, des Mansuy Gauvain, des maîtres qui laissèrent, entre autres chefs-d’œuvre, les gisants des Saint-Mansuy (1512) ou de l’évêque Hugues des Hazards (1517).
Comment devint-il le premier de cette multitude d’artistes qui, à Nancy et dans toute la Lorraine, fit revivre l’activité de la Bourgogne du xve siècle? En 1523, l’apprenti taille le Retable d’Hattonchâtel. Dans un cadre emprunté à la Renaissance française, il place trois scènes en pierre tendre de Lavaux polychromée. Au centre, la Crucifixion ; le Portement de Croix à droite ; et la Mise au tombeau à gauche. Ces scènes, il les peuple de personnages tirés du commun fidèlement analysé avec le désir d’exprimer le tragique d’un crime par ses détails, avec la brutalité des gestes de la batailleuse Lorraine du xvie siècle. Ainsi affirme-t-il son mépris des arrangements décoratifs, car Ligier Richier n’est pas le copiste de peintures et d’estampes si fréquent durant la Renaissance. Il fait des « pourtraictures ».
Il s’installe à Saint-Mihiel, avec Claude, son aîné, et Jean, le plus jeune des Richier. Entre l’essai d’Hattonchâtel et le chef-d’œuvre de Saint-Mihiel, les trois frères multiplient les Mise en Croix, les Pieta, les Mise au tombeau, etc., sans qu’il soit possible de déterminer la part de chacun d’eux. Depuis longtemps, l’érudition lorraine discute cette question secondaire. Ne l’imitons pas, persuadé que le duc Antoine ne gratifia de ses faveurs qu’un artiste dont les frères et le fils Gérard étaient
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L'ART ET LES ARTISTES
LE SÉPULCRE
(Église Saint-Étienne, Saint-Mihiel)
d’obscurs collaborateurs. Pour nombre de ces labeurs, Ligier ne fit que des maquettes en terre cuite comme la petite Pieta conservée au presbytère de Clermont-en-Argonne. Si l’on observe attentivement les fragments de l’œuvre considérable de l’atelier de Saint-Mihiel, la marque de Ligier se lit sur tous les visages qui ne sont pas ceux du Christ. De ce Christ, le maître avait fixé des prototypes souvent copiés. Il a les yeux ouverts dans un masque d’angoisse et il regarde sans voir, à l’église Saint-Pierre de Bar-le-Duc. Il agonise, les yeux clos, les joues creusées par un spasme qui lui fait ouvrir la bouche. Il va pleurer et vomir du sang : c’est la tête conservée à la Bibliothèque de la Société historique du Protestantisme français de Paris. Il est mort : le type flotte entre la beauté régulière du Christ du Musée de Nancy ou de l’église d’État, et la douleur de celui du Sépulcre de Saint-Mihiel. Ligier Richier a tant vu de suppliciés, en Lorraine, qu’il doute de la tradition évangélique. Quant aux « pourtraictures » des comparses du drame, toutes ont été faites, d’après nature, par le « bien-aimé imaigier ». Ne déplorons pas trop la médiocrité de sa vie. Jadis, au xixe siècle, le paysan beauceron, picard ou champenois avait pris place aux portails des cathédrales. Il appartenait à Ligier Richier de faire une semblable glorification du paysan lorrain. Avant lui, Claud Sluter et Michel Colombe, ses égaux, connurent le bonheur de rectifier la banalité du type humain, de lui donner les gestes héroïques des figures du Puits des Prophètes et du Tombeau de François II de Bretagne. Le génie de Ligier Richier prétendait aux mêmes joies. Nous ne savons pas ce que furent les images dont parlent les comptes du duc Antoine en 1533-1534 : « Payé par le celerier à Jehan de Mirecourt, menuisier, demourant à Nancy, pour une grande layette en manière de coffre, de xv pieds de longueur et iijj pieds de hauteur, qu’il a fait et fourny de son bois sapin à mettre les pourtraictures faictes de terre, tant de Monseigneur le duc que Madame et autres faictes par maistre Lieger, ymaigier ». A défaut de ces œuvres, le Sépulcre de Saint-Mihiel nous montre Ligier Richier aussi réaliste, aussi attentif aux gestes du peuple lorrain que les tailleurs de Jeux de Pâques, de l’Allemagne du Sud des xve et xvie siècles. Comme les Souabes et les Alsaciens, ses contemporains, il méprise les règles de l’iconographie religieuse. Ce ne sont pas des Juifs de la Judée qui peuplent son Sépulcre,
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L'ART ET LES ARTISTES
ce sont les petits-fils du laboureur des portails gothiques.
Analysons tous les personnages de ce drame populaire composé de treize statues qui résument l’art de Ligier Richier. Deux vieillards barbus coiffés d’un turban soutiennent le cadavre du Christ. L’artiste a vieilli depuis la scène identique d’Hattonchâtel. Il est aujourd’hui syndic de Saint-Mihiel avec trois autres bourgeois qu’il faut reconnaître dans Joseph, Nicodème et surtout le rude centurion cuirassé, garde du tombeau. A ces types de l’Est, tels que nous les dépeignent les dessins des maîtres suisses qui ont photographié le xvie siècle, s’ajoutent deux admirables joueurs saisis dans une taverne. Tandis que Salomé prépare le Sépulcre, Marie-Madeleine vient baiser les pieds de celui qu’elle aima. Elle aussi a vieilli, depuis le jour où Ligier, à Clermont-en-Argonne, en fit la jolie paysanne en costume de fêtes devenue la bourgeoise du Sépulcre de Saint-Mihiel. Enfin, en cette œuvre de maturité où l’artiste atteint le pathétique par des gestes semblables à ceux de nos douleurs quotidiennes, Marie qui se pâme entre Jean et la Cléophas, Véronique qui porte la couronne d’épines, toutes sont des sammielloises, des contemporaines de Ligier,
Cl. des Monuments historiques.
LE MORT PORTANT SON CŒUR
FIGURE DU TOMBEAU DE RENÉ DE CHALONS
(Église Saint-Pierre, Bar-le-Duc)
jouant le mystère de vivre, avec l’illusion de jouer celui d’un dieu.
Cette illusion, Ligier Richier la partageait-il ? Personne n’a démontré jusqu’à ce jour que tous les artistes du moyen âge aient été des mystiques. A ce point de vue, l’exemple de Ligier Richier, mi-gothique, mi-renaissant, est unique en son genre, dans l’art de l’Est. La tradition médiévale lui impose les sujets funèbres de la Passion du Christ ; il y fait passer le frémissement de la vie. On ne le comprend pas. C’est vainement qu’il donne à son Enfant Jésus, du Musée du Louvre, les chairs pulpeuses, la saveur piquante des capripèdes, et plus vainement encore qu’il ne taille des êtres que vivants, robustes, victorieux de la souffrance. Esprit cultivé, Ligier Richier espérait beaucoup de la Renaissance. Il connaissait l’art italien, ses audaces, le paganisme vivifiant des Médicis. Malheureusement, la Renaissance lorraine conserva sa religiosité des xime, xive et xve siècles. L’élite de la cour de Nancy vivait à l’unisson des bourgeois de Saint-Mihiel. Pour lui plaire, Ligier sculpta les gisants du Prince René de Beauveau et de son épouse, conservés au Musée lorrain. Plus tard, bri-
sant la tradition des tombiers mosellans et reprenant