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ART et BEAU Revue mensuelle illustrée de la beauté plastique Décembre 1906 N° 12 --- Librairie artistique et littéraire, 10, Rue du Mont-Thabor, Paris. — Prix net 5 Fr.; Étranger, 6 Fr.
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
ART et BEAU Revue mensuelle illustrée de la beauté plastique Décembre 1906 N° 12 --- Librairie artistique et littéraire, 10, Rue du Mont-Thabor, Paris. — Prix net 5 Fr.; Étranger, 6 Fr.
L'ART ET LE BEAU REVUE MENSUELLE ILLUSTRÉE. N° 12 DÉCEMBRE 1906. Ire Année. Numéro consacré à Auguste Rodin Abonnement et Vente: --- Conditions de l'Abonnement --- Publicité --- 10, Rue du Mont-Thabor. --- Paris: 1 an 28 fr.; six mois 14 fr. --- Librairie artistique et littéraire --- Téléph.: 156-38. --- Départements: 1 an 32 fr.; six mois 16 fr. --- 10, Rue du Mont-Thabor. --- Etranger (Union Postale): 1 an 34 fr.; six mois 17 fr. --- AVIS. Nous avons l'honneur d'attirer l'attention des abonnés de la Revue: L'ART ET LE BEAU sur le soin que nous avons pris d'établir pour la collection de l'année 1906, une couverture artistique que nous mettons à leur disposition au prix de dix francs. Ainsi chaque possesseur des douze fascicules sera mis à même de les réunir en un volume de luxe, qui constituera pour sa bibliothèque un véritable ornement. On peut adresser la commande de cette couverture aux dépositaires de l'Art et le Beau. Un bulletin de commande accompagne ce numéro. La librairie artistique et littéraire. 10, rue du Mont-Thabor, Paris. --- Pour l'année 1907 la revue L'ART ET LE BEAU paraîtra sous forme de quatre numéros spéciaux (fascicules doubles) au prix de cinq francs chacun (étranger, six francs). Chacun de ces numéros contiendra soixante illustrations, la plupart hors texte, du format de 20×26 cm. La valeur durable de ces fascicules est garantie par l'intérêt du texte, redigé par les plus éminents des écrivains d'art aussi bien que par le choix des illustrations, ainsi que dans les numéros consacrés à Rops et à Rodin.
L'ART ET LE BEAU 101 (237) AUGUSTE RODIN. n 1900, à côté et en dehors de l'Exposition universelle, un pavillon spécial contenait les plus belles œuvres qu'Auguste Rodin avait produites jusqu'à ce moment, sauf ses monuments qui ornent les places publiques, les jardins et les Musées. C'était une magnifique exposition ; elle attira des milliers de visiteurs qui s'étonnèrent de que l'homme capable, en une si vaste salle, d'évoquer un si magnifique passé et un si robuste présent, fut tout entier représenté dans un bâtiment à lui, latéral à l'exposition, et pas du tout ou presque pas dans l'enceinte des bâtiments officiels. En effet, les bureaux qui avaient essaimé tant de commandes pour orner tant de pavillons, de palais et de portes avaient totalement négligé de demander le moindre apport à celui, que sauf eux, sauf quelques membres de l'Institut et quelques pions envasés de routine, tous les Français un peu au courant de l'Art et tous les bons artistes, et tous les critiques de valeur s'accordent à reconnaître comme le plus grand de nos sculpteurs vivants ; et encore à quelques uns cet éloge paraîtrait mince, à Jules Chéret qui me disait récemment : «Rodin c'est plus qu'un sculpteur, c'est exceptionnel, c'est Rembrandt sculpteur.» Mais il n'en est pas moins vrai que chargé de gloire, admiré par toute l'élite,
(238) 102 L'ART ET LE BEAU LA CHUTE D'ICARE. Rodin fut consigné à la porte de ce Paradis de l'Exposition universelle par des anges vêtus en appariteurs d'Institut, portant sans flamboi, la petite épée académique, et que notre plus grand Statuaire exposa pour son compte, seul, en dehors de l'Etat. * Et d'où vient cet ostracisme, ostracisme intermittent, car Rodin, sans avoir eu toutes les commandes auxquelles il eut droit, triompha quelquefois du mauvais vouloir de ses confrères et des timidités des Directions des Beaux-Arts? d'où vient cette hostilité qui se manifesta parmi les artistes et les critiques officiels, contre lui, à chaque grande tentative nouvelle qu'il fit, lors de ses débuts, lors de l'exposition de la Porte de l'Enfer, de l'exposition du Balzac, de celle du Penseur. D'où lui arriva ce singulier honneur, qui échut aussi à Carpeaux, dont un imbécile inconnu macula d'encre la groupe de la Danse devant l'Opéra! d'où procèdent ces colères qui conduisent des gens FEMME NUE. DESSIN. à briser ses plâtres, comme cela arriva pour le Penseur actuellement placé en son bronze magnifique près du Panthéon. Cela tient à ce que Rodin est un novateur puissant et tranquille, d'autant plus redoutable pour ceux qui ne savent que le petit métier de la sculpture, qu'il ne se repand point en manifestes, mais qu'il bouscule tranquillement les conventions, par une production ininterrompue de belles œuvres. Son voisinage dans un Salon est terrible. Sa sculpture fait paraître froid tout ce qui est exposé autour d'elle. N'est-ce point assez pour justifier des haines furieuses. * Lorsque Rodin exposa ainsi seul en 1900, quelques amis et non des moindres parmi les artistes tinrent à lui prouver leur admiration et leur amitié en faisant précéder de quelques lignes, un catalogue préparé par Arsène Alexandre et publié à l'occasion de cette exposition. Tous les peintres ne sont point d'éloquents stylistes, et c'est pour-
L'ART ET LE BEAU 103 (239) quoi Claude Monet, notre merveilleux paysagiste, se borna à affirmer sans phrases le très-grand cas qu'il fait de Rodin. Jean Paul Laurens, le plus beau peintre, le seul peintre, qui soit à l'Institut, écrit sobrement de Rodin, ce grand éloge : « Il est de la race de ceux qui marchent seuls. » Carrière et Besnard plus disposés à écrire et à détailler leur avis, donnèrent alors en tête de ce catalogue, des opinions moins brièvement motivées, et dont l'intérêt est incontestable, car personne ne parle aussi bien,aussijustement, aussi nettement d'un grand artiste que d'autres artistes émi- nents alors qu'ils comprennent et ad- mirent celui dont ils parlent. Ecoutonsd'abord Carrière. «L'Art de Rodin sort de la terre et il y retourne, sem- blable aux blocs géants, rochers ou dolmens qui affir- ment les solitudes et dans l'héroïque grandissement des- quels l'homme s'est reconnu. La passion dont Rodin est le serviteur obéissant, lui a fait découvrir les lois qui servent à l'expression; c'est elle qui lui a donné le sens des volumes, des proportions, le choix de la saillie expressive... Ainsi la terre pro- jette au dehors ses formes apparentes, images, statues qui nous pénètrent du sens de sa vie intérieure... Les ar- bres, les plantes lui ont révélé leurs ana- logies avec les belles jeunes femmes aux jambes lisses, mon- tant en frêles colonnes, au torse mouvant ou se gonflent les seins, sur lequel lourdement s'appuie la tête dans l'accompagnement d'un cou souple et fort ; ainsi un beau fruit de sève pressé contraint sa branche. L'esprit généralisateur de Rodin lui a imposé la solitude. Il n'a pu collaborer à la cathédrale absente, mais son désir d'humanité le relie aux formes éternelles de la nature.» Ainsi Carrière, le peintre touchant et profond de tant d'intimités, ce déchiffreur doux de gestes humains familiers est surtout frappé chez Rodin, par la puissance. Et aussi s'il le rapproche des auteurs des vieux monuments primitifs, et son œuvre des dolmens, des rochers sculptés par les artistes des premiers âges, c'est pour bien exprimer que ce qui le frappe chez Rodin, c'est d'un côté l'obéissance absolue à la nature, d'un autre le don de simplification si puissant chez les maîtres des époques primitives. Il note aussi avec infiniment de soin et de précision heureuse, comment Rodin dé- chiffre l'alphabet de la nature, et saisit la concordance des for- mes, trouvant la formule de ressem- blance de l'organi- que et de l'inor- ganique, saisissant les similitudes qui relient dans la ligne l'homme et l'arbre. En disant que Rodin n'a pu collaborer à la cathédrale ab- sente, il fait allusion à un désir fonda- mental, base de l'es- thétique de Rodin, à un désir d'intégra- lisme de l'art plas- tique sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, et sa con- clusion est juste qui signifie que Rodin apparaît à ses con- temporains comme une force essentielle et une des in telligences où s'est peint, avec le plus de force et de co- hésion, le spectacle multiforme et la va- riation infinie sur quelques grands thé- mes principaux qui sont la Vie. Après ce profond et renfermé Carrière, écoutons parler de Rodin, Besnard qui au contraire de Carrière excelle aux prestiges de la couleur et dans la capture des irisations du monde, soit l'antithèse exacte d'un Carrière. L'admiration n'est pas moindre. Besnard écrit : «Je suppose en regardant cet œuvre de Rodin que son cerveau comme celui de tout grand artiste contient l'idée totale du monde, avec toutes ses formes, ses symboles et leurs complexités innombrables d'où naissent les hautes synthèses. La contemplation
(240) 104 L'ART ET LE BEAU sérénité, sommet de l'art qu'allume le génie et que rafraichit l'haleine de la pensée pure. Avec d'autres termes, dans un autre mode de pensée Carrière et Besnard expriment un pareil avis, lorsque Besnard dit que si les statues de Rodin étaient plus tard retrouvées dans des fouilles, elles feraient croire que notre temps a été une admirable période d'art plastique, quoique ce ne soit pas tout à fait la vérité; il dit la même chose que Carrière parlant «de la cathédrale absente». Il explique la vivacité des haines, des antagonismes furieux qui s'élèverent contre Rodin, en précisant que son esthétique est contraire à celle des gens qui cherchent la grandeur dans la pompe des sujets, dans la célébrité de l'anecdote; pour faire grand, Rodin n'a besoin que du plus mince phénomène humain. Selon l'expression de Carrière, pour créer de la beauté, il regarde autour de lui, et à ses pieds et non dans l'histoire, et la formule de Besnard est des plus heureuses pour caractériser la fougue, l'élan de vie qui marquent la moindre ébauche de Rodin. Dans une formule savoureuse et concise, l'éminent écrivain Jean Dolent n'a-t-il pas dit «Rodin passionnée de la Nature l'a certainement amené à sentir que nulle force en dehors d'elle n'est capable de suggérer son propre symbole... De là cet amour du morceau qui fournit à Rodin l'expression même de la vie, qui lui permet de fixer la trace des passions en faisant jaillir de la forme, l'idée, toutes les idées et la signification de l'humanité... La forme telle que le comprend Rodin devient la vie... Il fait d'abord des hommes, puis il les anime; mieux, ils vivent, dès qu'ils sont parfaits... Cela est contraire à l'esthétique des artistes qui croient faire grand avec un sujet pompeux, sans en percevoir le côté humain, dont l'absence condamne leurs œuvres à l'oubli, car les générations ne tiennent compte que de celles où l'humanité a le plus de part. C'est pour cette raison que l'art grec est immortel et sera à jamais le guide de toute art qui voudra rester grand. Que serait pour nous la conception du monde païen sans la grande sculpture de l'antiquité grecque. Ce pauvre Jupiter serait aujourd'hui bien oublié sans le divin Phidias... Les statues de Rodin feraient croire que nous sommes à une grande époque d'art... A cette hauteur d'amplification la fougue devient de la sérénité! Oui! la FRANCESCA DE RIMINI. FEMME NUE. DESSIN. FEMME ACCROUPIE. DESSIN.
L'ART ET LE BEAU RODIN CHEZ LUI. Depuis cette période de l'Exposition de 1900 où son art s'affirmait avec l'opulence d'un ensemble tel qu'aucun autre sculpteur n'en pouvait mettre en ligne de semblable, la gloire et la vigueur de Rodin n'ont fait qu'augmenter. Actuellement, encore que les résistances d'Institut ne soient que bien partiellement vaincues, et que, si l'on ne peut nier Rodin ostensiblement, on ne cesse point de lui faire la petite guerre, les succès obtenus à Paris, et la série des triomphes remportés à l'étranger ont constitué à Rodin le maximum de gloire que puisse conquérir, de son vivant, un artiste véritable et incapable de concessions. Rodin qui longtemps habita à Paris, ces quartiers lointains de Vaugirard chers aux artistes et surtout aux sculpteurs, parce qu'ils y trouvent à moins de frais les énormes ateliers dont ils ont besoin, aussi pour le charme particulier que dégage ce faubourg, solitaire le jour, populeux le soir, curieux et spécial dans le décor de Paris, Rodin à l'étroit dans l'atelier que l'Etat lui a concédé au dépôt des Marbres, transporta après l'Exposition son pavillon blanc à Meudon Val Fleury, qui est devenu ainsi pour les Parisiens épris de beauté comme un pèlerinage d'art. * La maison de Rodin surplombe un coude de la Seine qui se ravine entre les collines de Meudon et d'Issy. Un talus puissant du chemin de fer longe ce creux. Un viaduc le barre; des arbres --- LE PENSEUR c'est l'esprit en rut ». Propos plein de vérité et qui peint bien cet accord de passion, de spiritualité et d'observation physique, de force charnelle aussi, qui se mêlent en Rodin, pour former son individualité. Un autre peintre qui sait écrire, Henri Duhem a aussi dit de Rodin «la généralisation du geste, appartient aux seuls forts; les vies de bronze ou de marbre que Rodin a semées daus le trajet de sa course sont déjà un peuple naturel et tumultueux. * 105 (241)
(242) 106 L'ART ET LE BEAU PYGMALION ET GALATHÉE. hauts et grêles ennuagent tout autour les petites maisons de plaisance qui commencent à pousser dans ce coin âpre. Quand Rodin y vint faire bâtir, c'était là le terrain vague, le chemin d'Issy à Meudon, un des points de transition de la banlieue crayeuse et usinière à la banlieue de plaisance. Des petits cabarets, des bouchons pour les rouliers coupaient cette route. Maintenant, de partout, de tous les bouquets d'arbres, on voit saillir un clocheton, on distingue les plaques d'ardoise de toits nouveaux. Rodin a apporté de la vie dans ces parages. De la maison de Rodin la vue est ample et belle. Elle donne, avec un moins vaste horizon, une impression semblable, un développement de vision panoramique, analogue à celui qu'on découvre de la Terrasse de Saint-Germain avec d'un côté Paris gagnant par les damiers de ses maisons, les moutonnements feuillus du Bois de Boulogne ; de l'autre côté c'est Meudon, le village grêle, parmi ses parcs, avec au dessus planantes, les formes bizarres des ballons captifs de son parc d'aérostation En face, le bras du fleuve silencieux et tranquille et le viaduc du chemin de fer, avec souvent, le roulement de la matière entrainée par des forces rompant de leurs fracas et de leurs fumées le silence d'un des coins les plus calmes des environs de Paris. On embrasse tout ce paysage, de tous les points de la maison de Rodin, de son atelier, comme d'auprès de la petite pièce d'eau aménagée pour le nonchaloir des cygnes. Au long de la maison court un petit sentier, un raccourci qui gagne un peu plus vite la route de la gare. C'est par là que passe Rodin lorsqu'il va à Paris, vers son atelier de la rue de l'Université, toujours coiffé du chapeau haut de forme, vêtu sans recherche autre qu'une parfaite correction. C'est ce sentier qui lui amène les visiteurs familiers. Il y a déjà un petit quart d'heure qu'ils ont quitté la gare, quand ils arrivent chez lui. La maison de Rodin est plus proche d'Issy que de Meudon ; mais pour y arriver sans escalader les pentes sèches et souvent boueuses des coteaux il faut descendre à Meudon-Val-Fleury. Ceux qui arrivent là pour la première fois trouvent facilement leur route. Tout le monde connaît la maison de Rodin, dans le pays. Les employés de la gare s'attendent, à chaque figure inconnue qu'ils voient, à ce qu'on leur en demande le chemin. Il n'est point à Meudon de petite papeterie, bureau de tabac, ou petit café où l'on n'en vende l'aspect en carte postale. C'est surtout le pavillon de l'Exposition, le Musée, que l'on voit de la ligne du chemin de fer, c'est lui qui donne à la maison de Rodin, ses lignes nobles et son caractère de grave élégance antique. Il annule ce qui l'entoure, facilement, car Rodin n'est pas bâtisseur. Une maison d'habitation simple, quelques ateliers ajoutés ou aménagés dans les petites maisons de paysans qu'il trouva là et qu'il vida de leurs cloisons pour en faire de grandes pièces, son Musée, c'est tout l'ensemble de son installation parmi de longues avenues ou l'herbe pousse, et quelques jardinet plantés autour des bassins de marbre blanc ou de pierre blanche et une petite vigne, qu'il vient d'y ajouter. * ETUDE DE MAIN.
L'ART ET LE BEAU AVANT LE BAIN.
(244) 108 L'ART ET LE BEAU Au portique de ce Musée, c'est un hérissement de statues, mais elles ne sont point de Rodin ; ce sont de beaux fragments de la statuaire antique, qui vous accueillent, torses de déesses ou de gymnastes, gestes graves de Pythies ou d'Apolons. L'ensemble de leurs tons bruns et chauds contraste avec les blancheurs neigeuses qu'on aperçoit dans le Musée, par les vastes baies de verre et qui sont des esquisses ou des moulages des œuvres de Rodin ou des marbres. Planter ainsi au seuil de son œuvre, sous le premier regard du visiteur, les plus magnifiques épaves d'un art parfait, que l'on prétend soi-même suprême, dont on est, plus que personne, le fervent, cela n'est point sans laisser voir qu'on ne se croit point écrasé par la comparaison ; cela peut paraître d'une très tranquille acceptation de jugement des hommes, c'est une affirmation consciente d'une valeur qu'on se reconnaît ; c'est comme on dit, tenir le coup. Quelque sculpteur d'Institut, étirqué et suffisant pourrait murmurer que cela manque de modestie. Mais Rodin n'est pas modeste, on du moins n'a pas de modestie orgueilleuse et sournoise. Il n'a pas à être modeste. Il a trop combattu. Il a trop comparé l'effort voisin au sien propre. Au surplus l'apreté de sa lutte contre le nu, la maîtrise avec laquelle il a dépassé les degrés ordinaires de l'art pour en arriver à cette intuition et à cette possession complète du langage de la forme humaine, l'ont débarrassé de ces bégayantes timidités, qui peuvent cacher tant de vanité vulnérable. Il sait, que sa sculpture atteint la limite des précisions et des suggestions possibles au sculpteur, que personne n'aborde depuis longtemps le nu humain, avec plus de conscience, d'adresse et d'inspiration. Il met dans son péristyle des pièces de comparaison et il a l'orgueil de les choisir parmi des œuvres de premier ordre. Ainsi dans l'intérieur de sa maison, des vitrines juxtaposent à des merveilles de la petite sculpture antique, le masque de son Balzac ou le halètement farouche d'une femme du peuple encolérée et personne ne pourrait dire que dans cette juxtaposition de chefs d'œuvre antiques et de chefs d'œuvre neufs, il y ait quelque chose qui détone. * LES DEUX MANIÈRES DE RODIN. Rodin est né en 1840 Sa biographie comme celle de tous les artistes qui ont fait de la poursuite de leur idéal d'art le but unique de la vie, est toute simple et n'offre de saillant que des dates d'expositions, des créations d'œuvres, des modifications de manière. Il fut d'abord l'élève de Barye, le plus grand sculpteur avec Carpeaux de l'époque précédente, mais il ne suivit que fort peu l'enseignement que Barye donnait en une salle du Muséum ; le grand animalier Barye ne semble pas avoir été un remarquable éducateur, et des artistes comme Rodin apprennent mieux d'eux-même et de la nature sans cesse questionnée, que d'un maître si excellent soit-il. Rodin travailla ensuite avec Carrier Belleuse, mais encore que le catalogue de Salon où figure le premier envoi de Rodin, le buste de l'homme au nez cassé, porte cette mention : élève de Barye et de Carrier-Belleuse, pour satisfaire à une vieille habitude protocolaire, Rodin LES SAISONS. L'AME DU SCULPTEUR (Etude).
L'ART ET LE BEAU 109 (245) n'était point avec Carrier-Belleuse dans des relations d'élève à maître mais bien, comme dit Geffroy, d'employé à patron. Il travailla six ans pour Carrier-Belleuse, dont la prestesse du faire, l'agilité, un certain don de joli trouvaient alors à Paris le plus vif succès. Il fut, chez Carrier-Belleuse, praticien, davantage peut-être, mais sans chercher à développer sa personnalité, à la rendre évidente dans ces travaux de gagne pain. Il n'eut en somme comme maître (et ce n'était point un maître) que Lecocq de Boisbaudran, dont le système était surtout de laisser l'élève se développer selon ses possibilités, et dont l'enseignement contredisait utilement celui de l'école. En sortant de chez Carrier-Belleuse, Rodin accepta de collaborer avec un artiste belge, Van Rasbourg, qui avait obtenu la commande de la décoration de la Bourse de Bruxelles. Il y a du Rodin dans le fronton de ce mélancolique édifice dérivé de la Bourse de Paris en moindres proportions. Travaux encore de praticien! En dehors de son œuvre, on ne trouvera de labours de Rodin portant la marque de son exécution et de sa volonté qu'à la manufacture de Sèvres où Rodin fut attaché quelque temps, peu de temps, car la manufacture n'avait point alors d'audace esthétique et Rodin n'était point d'ensemble parmi les enlumineurs de vases à fleurs et les chasseurs de nymphes émues qui en formaient alors l'Etat major. « Le Musée de Sèvres, dit Roger-Marx, tire vanité de pièces céramiques dont le décor est obtenu par un procédé assez semblable à celui de l'intaille ; dans la plate blanche, friable, Rodin a grave une allégorie de l'Hiver, puis la frise de figures, de macarons et d'attributs qui ceint magni- LA FAUNESSE.

Cette revue mensuelle illustrée de la beauté plastique, numéro 12 de décembre 1906, est consacrée à Auguste Rodin. Elle présente une analyse de son œuvre, de son parcours artistique et de son influence, ainsi que des témoignages d'autres artistes. Le numéro aborde également la maison et l'atelier de Rodin à Meudon.