Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
Image populaire. — « Comment les souris enterrèrent le chat » (Allusion à la mort de Pierre-le-Grand).
L'ART POPULAIRE RUSSE
Fidèle à sa tradition d'hospitalité, le Salon d'Automne comprend, dans son exposition de cette année, une section d'art étranger.
Elle est consacrée à l'art populaire russe et le choix de ses organisateurs a spécialement porté sur le jouet et sur l'image, deux sujets également typiques de cet art et presque totalement inconnus ici.
Ce choix est excellent, et comble une véritable lacune dans notre connaissance de l'art russe, dont ces deux rameaux sont des branches très importantes.
Du jouet russe, nous ne savons pour ainsi dire rien. Les boutiques des boulevards sur le fronton desquelles on a pu lire le mot « Koustari » usurpent ce titre, car les quelques bibelots qu'elles ont en vente sont manifestement faits à la machine dans des fabriques ; or, le propre de l'art koustarni est précisément d'être fait par des Koustars, c'est-à-dire des artisans qui travaillent à la maison.
***
Le premier jouet doit dater du premier enfant. L'homme ne voit jamais l'homme sans plaisir (1) ; s'appuyant sur un précédent fameux, il fit le jouet à son image. L'histoire est un éternel recommencement. Ensuite, il lui donna la forme des êtres animés qu'il avait asservis et de ceux qu'il avait à combattre et représenta l'animal.
(1) Robespierre.
Page 2
L'ART DÉCORATIF
L'ancêtre connu du jouet est égyptien. Ce peuple supérieurement organisé et qui crut de son devoir d'assurer à sa mémoire une sorte de pérennité eut l'intelligence du jouet. Il le fit fragile ainsi qu'il sied et ne lui imprima point ce sens d'éternité que nous retrouvons dans presque tout ce qu'il nous a légué.
Toute une littérature évolue autour du jouet et l'on ne peut se défendre d'être touché par les associations qu'il évoque et parce que l'attitude de l'enfant à son égard révèle d'humanité. Malheureusement, le jouet, tel que le fabricant nous l'offre aujourd'hui, n'est pas à la hauteur de son rôle et témoigne d'une incompréhension absolue de l'âme de l'enfant.
La mission du jouet est d'amuser et jamais il n'y répondit plus maladroitement. Pour comprendre cerôle, il faudrait, en somme, être soi-même un enfant ou en avoir gardé l'âme. C'est précisément le cas des artisans russes, ces Koustars, à qui nous devons les multiples exemples réunis dans cette exposition.
Jouet. Chevaux de bois. (Appartient à M. Soubbotine).
Jouet. — Attelage de bois. (Appartient à M. Bartram).
Page 3
L'ART DÉCORATIF
On a souvent remarqué, et Baudelaire n'a pas craint de se pencher sur cet humble sujet, que le jouet bon marché, le joujou à un sol, plaît toujours mieux à l'enfant que le jouet riche. La peur de l'abîmer et d'être grondé l'en éloignent; il manque d'atmosphère et n'offre aucune prise à son imagination fantasque et créatrice. Quant au jouet scientifique à prétentions didactiques, c'est un non sens; le jouet ingénieux, s'il ne l'est pastrop, vaut un peu mieux, il étonne, il intéresse, mais le vrai jouet, celui que l'enfant aime, conserve, celui avec lequel il joue, doit être avant tout ingénu. Le jouet mécanique non plus, avec ses ressorts, ses clefs, et qui se détraque, n'est pas fait pour l'enfant dont l'instinct sûr préférera toujours celui qu'il peut traîner par une ficelle et qu'il saura bien animer en lui prêtant un peu de son âme. Ces jouets russes sont de vrais jouets, simples, directs et ingénus.
De tout temps et sur toute la terre, le jouet s'est divisé en deux catégories : les poupées éveillant chez les petites filles le sens de la maternité, les chevaux et les chars répondant à l'esprit de conquête des petits hommes.
La plupart des figurines exposées ne répondent pas exactement à l'idée que nous nous faisons aujourd'hui de la poupée. Elles font corps avec leurs vêtements et semblent plutôt des statuettes polychromes destinées à l'ornementation. Il faut bien cependant se rendre à l'évidence. Ces poupées, faites par le paysan, ne contribuent en rien au décor de son isba, elles ne sont pas pour ses enfants,
Poupées en mousse, pomme de pin et écorce de bouleau. (Gouvernement forestier de Vologda ; appartiennent à Mlle Ehrenbourg).
Page 4
L'ART DÉCORATIF
il les met en vente sur les marchés et elles s'adressent aux enfants des petits bourgeois. Aux enfants, car les parents en ignorent totalement la valeur artistique; leur goût, ainsi que celui de Pierre le Grand, reste insensible à la beauté des productions locales et l'idée d'en décorer leurs maisons leur paraîtrait absurde. Il semble cependant qu'il faille distinguer entre les jouets proprement dits et certaines petites sculptures en bois dont la fragilité extrême et le travail achevé font plutôt songer à des sortes de chefs-d'œuvre, dans le sens où l'entendaient les corporations et destinés à prouver l'habileté et le talent de leur auteur.
Poupées en terre cuite colorée. (Gouvernement de Vologda ; appartenant à Mlle Ehrenbourg).
Page 5
POUPÉES EN BOIS COLORIÉ
(GOUVERNEMENT DE MOSCOU; APPARTIENNENT A M. LE Dʳ ORCHANSKY).
Page 6
L'ART DÉCORATIF
Jouet. — Attelage en bois. (Appartient à M. le Dr Orchansky).
Quoique presque toutes ces poupées aient été faites récemment, la plupart sont d'un type déjà ancien. Le costume nous indique approximativement l'âge de chaque famille.
Les charmantes poupées à crino-line et à cabriolet du gouvernement de Vologda sont exécutées d'après un modèle qui doit dater du règne de Nicolas Ier. Elles sont moulées en terre, cuites au four, recouvertes d'un enduit blanc, puis coloriées et rehaussées d'or.
La forme des modèles est peu variée. Deux ou trois moules seu-
Jouet en bois blanc. Le lion et son petit. (Gouvernement de Moscou ; appartient à M. Dobouginsky.)
Page 7
POUPÉES EN CHIFFONS
(GOUVERNEMENT DE KALOUGA; APPARTIENNENT A M^me FALEEIEF).
Page 8
L'ART DÉCORATIF
Jouet. — Attelage en bois blanc. (Gouvernement de Moscou ; appartient au Musée d'art rural à Moscou).
Pains d'épice. (Archangelsk ; appartiennent à Mlle Ehrenbourg).
Page 9
L'ART DÉCORATIF
lement et qui ne diffèrent que par la dimension, par contre, les couleurs sont d'une richesse et d'une diversité étonnantes. Leurs coloristes, — sans doute des femmes, car ce sont elles qui colorent les images, comme ici, du reste, mais avec un peu plus de liberté, — ont un sens des rapports et de la couleur d'une justesse et d'un bonheur parfaits. Cobalts et citrons, vermil-lons et verts de prairie, lies de vin et verts véronèse se croisent, s'in-terpellent, se répondent et jouent, sans heurts et sans cacophonie. Nul ton gris, pas d'harmonies faci-les, mais des teintes fortes, fraîches, variées et bien d'accord.
On les trouve-ra sans doute très « ballets russes », mais peut-être re-tournera-t-on la proposition, quand on saura que les artistes à qui nous devons les excellents décors de ces ballets, sont précisément ceux qui ont interrogé de près les Koustari et qui ont compris que les vrais monuments de l'art russe n'étaient pas dans les musées,
Détails de rouets. (Gouvernement de Kostroma; appartiennent à Mlle Ehrenbourg.)
Page 10
L'ART DÉCORATIF
Ceinture de toile brodée laines. (Appar- tient à la Société d'Agriculture de Tamboc).
mais dans les œuvres traditionnelles de création populaire.
En terre également, mais d'un aspect tout autre, plus sveltes et plus hautaines, les figures du gouvernement de Toula nous initient aux élégances des classes aristocratiques. L'homme fait son apparition, ou plutôt l'officier, et nous voyons, à la ville et à la maison, des couples, indissoluble- ment unis. Ils sont au courant les usages, en ville l'homme occupe la droite, au bal il est à gauche. La raideur des dames, aux jupes très évasées et à volants superposés, n'est pas sans rappeler cer- taines statues pré-helléniques. Elles sont pourtant de création récente. Leur costume date de la fin du règne d'Alexandre III et des effusions de Kronstadt. Nous sommes cependant en présence d'un art plus raffiné, quoique d'un sentiment peut-être moins moderne que celui de Vologda. Ces chevelures bouclées, ces chapeaux hauts per- chés, ces volants plissés, rapportés après coup et recuits, révèlent un progrès technique. La couleur est plus sobre, ses applications sont plus variées; tantôt elle couvre de grands à plat, tantôt elle est striée de petites touches multicolores. Enfin, la fusion des sexes indique une civilisation plus récente. Le type est plus aristocratique, les pom- mettes des joues ont moins d'étendue, parfois même l'atmosphère des villes a eu totalement raison de leur fraîcheur, et la bouche est devenue si petite que l'artiste a jugé inutile de la tracer. Cependant, la race est au fond la même; chez les uns et chez les autres le visage apparaît rond comme une pleine lune, le traitement des yeux est iden- tique, le même, mais une ligne de cils renforce la ligne des sourcils et des prunelles, contiguës à se toucher, éclairent d'une vie singulière, impérieuse et tenace, ces figures lunaires.
Leur costume nous indique clairement qu'on peut faire remonter au règne d'Alexandre Ier le type original des belles poupées en bois peint prêtées par MM. Orchansky et Jacques Robiquet. Sculptées dans un bois dur, avec une décision et une sûreté qui laissent supposer une longue tradition, elles sont beaucoup moins élément-
Page 11
L'ART DÉCORATIF
taires que celles qui nous ont précédemment arrêtés. Le nez, les yeux, l'arcade sourcilière, la bouche, les plis de la robe sont taillés avec une fermeté pleine de maîtrise. Sans doute, elles sont moins saisissantes que leurs sœurs de Toula, mais une grâce plus souple, subtile et maniérée, les rend vraiment charmantes. Comme à Toula, nous rencontrons la femme et l'officier, mais nulle contrainte ne les unit, ils sont indépendants, les mœurs ont plus de légèreté et le hussard galant peut choisir et varier l'objet de sa flamme.
Un type unique caractérise les visages, ils sont massifs, le nez et la bouche sont très petits, ce qui sans doute pour le moujik est une marque incontestable d'aristocratie.