Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
EDGAR DEGAS.
Portrait de Henri Rouart et de sa fille.
LA COLLECTION HENRI ROUART
On ne se persuadera jamais assez de cette vérité que toute personne possédant des œuvres d’art, même de grand prix, ne saurait prétendre au titre de collectionneur. Il ne suffit pas d’acheter très cher des tableaux, des sculptures ou des dessins, pour avoir droit à cette appellation que l’histoire décernera avec parcimonie à quelques individualités d’élite. Et pour chercher dans les exemples récents que nous fournissent les ventes de l’an passé, nous ferons aisément la différence entre ceux qui furent de vrais collectionneurs et ceux qui n’étaient que des gens fortunés. Un Dollfus, par exemple, est dans la première catégorie; Mme Roussel ou Mme de Carcano, dont les collections se vendirent pourtant très cher, sont dans la seconde.
C’est que le véritable amateur, race de plus en plus rare, joue dans l’histoire de l’art un rôle important entre tous. N’en doutons pas, il a une mission. Il collabore pour ainsi dire avec les artistes qu’il a pris sous sa tutelle: il offre comme le résumé d’une
Page 2
L'ART DÉCORATIF
époque aux regards de la postérité; son influence peut être immense; grâce à lui des maîtres méconnus sortiront de l'oubli, et l'amateur — le vrai — peut et doit laisser derrière lui une œuvre comme le plus important des historiens d'art. Et qu'importe si elle disparaît après lui; elle a été vue et l'enseignement a porté.
Voyez ce que Goncourt a été pour le XVIIIe siècle, Spitzer pour le moyen âge et la Renaissance! De véritables précurseurs qui ont orienté vers un art tout le goût d'une époque. Avant eux, des hommes comme le maréchal d'Estrées, Quentin de Lorangère, le duc de Tallard, Mme de Pompadour, Julienne, Mariette, Randon de Boisset, Caylus, le baron Denon, le baron Taylor, Villot, d'autres encore — je ne prétends pas tous les citer — furent le corollaire essentiel des artistes d'un temps. A ces noms illustres il convient d'ajouter le nom d'Henri Rouart. Puisque sa collection va être dispersée le jour même où paraîtront ces pages, il semble juste d'essayer d'en dégager la signification et de jeter un coup d'œil sur les trésors qu'elle contenait.
Mais avant d'étudier l'œuvre, donnons quelque attention à l'homme qui la composa. M. Henri Rouart — il faut le dire d'un mot — a vécu toute sa vie pour un seul idéal: la Peinture. Ce fut toute sa préoccupation, l'objet de toutes ses pensées, la résultante de tous ses efforts. On comprend ce qu'un esprit tendu ainsi vers un seul but put réaliser de magnifique. Nous le montrerons tout à l'heure. Retenons seulement que dès sa jeunesse, M. Rouart, en vrai précurseur, sut comprendre, deviner l'œuvre des
EUGÈNE DELACROIX. Portrait de l'artiste à l'âge de vingt-cinq ans (1823).
Page 3
L'ART DÉCORATIF
plus grands artistes de notre temps. Belle leçon pour ceux qui s'imaginent qu'il faut, pour être collectionneur, dépenser des millions. Nullement ! si l'amour de l'art se double chez un homme d'un équivalent d'indépendance et de goût.
Peu avant la guerre, Rouart se prit à aimer l'œuvre d'artistes alors méconnus et qui s'appelaient Corot, Manet, Daumier, Degas, Millet, Monet, Renoir. Incompris, lui aussi, le collectionneur rencontrait autour de lui les plus vives oppositions. Il savait où était la vérité, et rien ne l'arrêtait.
Il fut l'ami de Millet avec lequel il allait assez souvent passer quelques jours à Barbizon. Il fut également très lié durant toute sa vie avec M. Degas, dont sa collection possède un ensemble admirable.
M. Rouart, c'est M. Arsène Alexandre qui le raconte, allait chaque jour de sa vie rue Laffitte, alors le vrai centre de la vie artistique de Paris ; il s'y arrêtait dans un magasin alors célèbre et dont le propriétaire était connu sous le nom de Père Martin. Là M. Rouart rencontrait des amateurs avisés comme le comte Doria, et mieux encore des artistes comme Millet, Corot, Cals, Vignon, Degas; là il achetait pour quelques centaines de francs, et sans aucun souci de lucre ni de spéculation, des œuvres d'art, uniquement parce qu'elles lui paraissaient belles. On verra aujourd'hui comment le
EUGÈNE DELACROIX.
Page 4
THÉODORE ROUSSEAU
PORTRAIT DE L'ARTISTE
Page 5
JEAN-BAPTISTE COROT
BRETONNE ALLAITANT SON ENFANT
Page 6
L'ART DÉCORATIF
public, trente ans plus tard, ratifiera la sélection faite par lui.
Ce souvenir donné au grand amateur disparu, hâtons-nous de franchir une dernière fois le seuil de sa collection. Aussi bien des merveilles nous attendent qui parlent le langage le plus éloquent et le plus émouvant de la beauté. La grande figure de Corot domine tout cet ensemble. Les œuvres de Corot sont si nombreuses, si variées qu'elles forment à elles seules une petite collection dans la grande. Il y a là une série de quarante toiles que l'on voudrait garder devant ses yeux comme une vision divine!
Jusqu'à ces dernières années, ce que l'on cherchait avant tout chez Corot, c'était son inspiration française, c'était son œuvre peint à Ville-d'Avray. Ces toiles-là ont atteint jusqu'ici les prix records : c'est le tableau de la vente Desfossés (180.000 francs) ou la Danse sous les arbres de la collection Roussel (310.000 francs). Mais à côté de cette série de toiles, combien d'autres inspirations admirables se manifestent dans l'œuvre de Corot. Et à vrai dire, on fut longtemps injuste pour le Corot peintre de l'Italie et le Corot peintre de figures. Dans ce dernier genre, toutefois, l'Exposition de 1900 influa heureusement sur le goût du public et l'exposition des portraits et figures par Corot, organisée il y a quelques années par le Salon d'Automne, précisa davantage cette évolution et consacra le maître dans le genre. Aussi, l'an passé, avons-
JEAN-BAPTISTE COROT.
Jeune femme blonde à la tunique claire.
Page 7
L'ART DÉCORATIF
nous vu à la vente Dollfus un portrait de femme atteindre 150.000 francs, tandis que ses œuvres italiennes dépassaient les 100.000 francs. Ainsi donc s'établit un peu de juste équilibre entre les prix des diverses manières de Corot.
La collection Rouart — qui contient aussi quelques beaux paysages français — marquera le triomphe de ces paysages italiens qu'on pouvait, il y a peu d'années encore, avoir pour quelques billets de mille. Assurément dans ces dernières œuvres la virtuosité du maître n'est peut-être pas tout à fait aussi grande que dans les peintures postérieures, mais il y a ici une gravité de pensée, une largeur de style, une sincérité de l'expression qu'on ne retrouvera pas toujours plus tard.
L'une des œuvres typiques est ici le no 14 intitulé A Tivoli, villa d'Este. L'auteur y représente, dans les dimensions de 43 centimètres de haut sur 60 de large, un paysage italien d'une incomparable beauté. Au premier plan, on voit une balustrade en pierre sur laquelle est assis un petit paysan italien, seul détail dans cette œuvre, dont on se dispenserait et qui contribue peut-être à lui enlever son noble accent classique. Mais en dehors de cela, quel magnifique paysage! Au delà et à droite, un grand cyprès met sa note sombre sur le ciel clair; à gauche, à côté d'un acacia, voici un autre bouquet de cyprès, si bien que la partie centrale est pour ainsi dire encadrée entre ces deux puissants motifs.
Devant nous, dans une noble ordonnance digne du Poussin, mais traduite par un œil moderne, se développe la vaste plaine, bordée par les lignes lointaines et harmonieuses des montagnes romaines. Voilà vraiment du grand paysage!
HONORÉ DAUMIER.
A l'audience (aquarelle).
Page 8
L'ART DÉCORATIF
HONORÉ DAUMIER.
La vue du Pont et de l'Ile San Bartolomeo, à Rome, intéressera par sa grande simplicité de moyens. Là encore la composition est extrêmement harmonieuse et les masses balancées avec un rare bonheur. Il est assez plaisant de comparer cette œuvre avec une vue presque identique, par Joseph Vernet, qui est au Louvre. On sentira alors tout ce que le paysage français a gagné en profondeur et en émotion d'un siècle à l'autre. Une impression particulière de grandeur se dégage de ce beau morceau. Notons, au point de vue de la technique, que sa matière est ici extrêmement riche et grasseet l'effet obtenu devient ainsi singulièrement saisissant.
On pourrait objecter à ces tableaux d'être souvent des esquisses. Ne nous en plaignons pas ! Il semble ainsi que Corot a jeté ainsi bien plus directement sur la toile le meilleur de son âme et de sa sensibilité. Toutes ces œuvres sont de belles visions de la nature italienne. Voici donc parmi les principales : Marino, avec son horizon méditerranéen, paysage qui a inspiré plusieurs fois Corot et dont la collection Dollfus possédait une bonne variante ; Aqueducs dans la campagne, qui rend si bien la désolation sublime de la campagne romaine (2/4 cent. sur 44) ; Volterra, une route pittoresque descendant vers la ville ; le Colisée, une petite impression d'un modernisme aigu, analogue à une étude du Musée du Louvre, et représentant le cirque vert de la basilique de Constantin ; les collines de Genzano, une vision plus familière ; la Vasque de l'Académie de France à Rome où, dans un cadre si restreint, Corot a fait entrer toute la grandeur de la ville
Page 9
L'ART DÉCORATIF
éternelle; le Velino, une de ces vues de lacs italiens que Corot comprenait si bien; Collines boisées dans la campagne de Rome, avec d'admirables perspectives de monuments et de ruines.
Enfin, citons un morceau extrêmement important: Baigneuses aux îles Borromées, œuvre maîtresse qui a figuré, en 1875, à l'Exposition des œuvres de Corot à l'Ecole des Beaux-Arts. Au premier plan, entre un rocher et un îlot de verdure, de grands arbres émergent du lac où se baignent deux femmes. Dans le fond des îles Borromées mettent une tache lumineuse semblable à ce village italien dans le tableau de la collection Cardon. Ce tableau très important mesure 78 centimètres de haut sur 57 de large. Il date sans doute du dernier voyage de Corot en Italie (1842). C'est devant une toile d'une pareille signification que M. Gustave Geoffroy a pu dire que cette œuvre «tient à la peinture du passé, et annonce par des nuances, par toute une richesse cachée, les recherches hardies et les trouvailles heureuses de l'avenir.»
Les œuvres de Daumier se détachent également comme l'un des ensembles importants de la collection. Le Michel-Ange de la caricature française était, il y a quelque trente ans, complètement négligé par les amateurs de peinture, mais quelle revanche aujourd'hui où ses œuvres sont enlevées à prix d'or par les musées et les collections étrangères. Les treize tableaux de Daumier que contient la collection Rouart affirment tous quel grand peintre fut Daumier. Des œuvres comme le Porteur d'eau, Crispin et Scapin les Avocats, le Liseur-peintre dans son
HONORÉ DAUMIER.
Les Avocats (peinture à l'huile).
h. Daumier
Page 10
JEAN-FRANÇOIS MILLET
LE COUP DE VENT
Page 11
JEAN-FRANÇOIS MILLET
LA FIN DE LA JOURNÉE (L'HOMME À LA VESTE).