Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

CLAUDE MELLAN 1598-1688 L est loin, hélas! le temps où la querelle entre classiques et romantiques passionnait le public tout entier! Si Lamennais revenait parmi nous, il pourrait écrire un beau livre sur l'Indifférence en matière d'esthétique. L'influence de la Renaissance a-t-elle été néfaste? Cette thèse paradoxale contient une petite part de vérité, mais avec une grosse part d'erreur; et comme on l'enseigne aujourd'hui presque partout, il ne sera peut-être pas inutile de la combattre. Au début du XVIIe siècle, il faut bien l'avouer, aucun artiste français, ni à Paris, ni en province, n'était capable d'offrir à de jeunes élèves un enseignement comparable à celui que donne la simple vue des chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne. — Ils le savaient bien, ces peintres, ces sculpteurs, ces architectes, ces graveurs français qui, tous, partaient alors en pèlerinage vers Rome pour y terminer leur éducation. Faut-il rappeler les noms de Callot, de Simon Vouet, de Poussin, de Claude Lorrain, Puget, de Brosse, Jacques Lemercier, puis Le Brun et tant d'autres? Les incomparables merveilles de la belle époque italienne produisent, sur l'imagination des jeunes artistes, l'effet d'une chaude journée de printemps sur les plantes, c'est une éclosion subite, une floraison instantanée. Ces faits indéniables excitent pourtant, jusqu'à l'exaspération, le chauvinisme des admirateurs fanatiques et exclusifs du style gothique. Que l'art français doive au contraire une profonde reconnaissance à la Renaissance italienne, c'est ce dont l'œuvre de Claude Mellan va nous fournir de nouvelles preuves. --- Né en 1598, Claude Mellan, fils d'un chaudronnier d'Abbeville, fut envoyé à Paris chez un oncle qui exerçait la même profession. Ses heureuses dispositions pour le

Page 2

L'ART DÉCORATIF dessin le firent placer en apprentissage chez un graveur, — probablement Thomas de Leu ou Léonard Gaultier. Bientôt le jeune artiste fut chargé d'illustrer quelques livres, mais ses premiers essais sont naturellement timides; l'exécution en est sèche et dure, comme celles de toutes les gravures françaises de ce temps. Puis il débuta dans le genre qui devait le rendre célèbre, il grava des portraits. (Nicolas Coeffeteau, le Président de Verdun, Louis d'Orléans, 1622). Il faudrait examiner avec soin ces œuvres d'un travail fin, délicat, mais encore raide et minutieux, pour bien comprendre le changement qui allait se produire dans le talent du jeune graveur. C'est en 1624 que Claude Mellan se rendit à Rome. Là, il passa une année dans l'atelier de Villamène, habile graveur qui a interprété avec intelligence quel- ques œuvres de Véronèse. Les progrès de l'élève furent étonnamment rapides; les yeux de Claude semblaient s'ouvrir. A l'école des grands italiens, il apprit la largeur du style, la science de l'anatomie et de la perspective, la beauté des proportions, la souplesse des formes, l'entente du clair-obscur et des valeurs, la hardiesse et la liberté de l'exécution. Si non amplexus gustasset Sanson amoris Dalila non virés abripuisset et C Mellan G.prix. et f Rome Sup. p.m. Samson et Dalila (1628). La tête de Samson est un portrait de Claude Mellan.

Page 3

--- SAINT PIERRE NOLASQUE (1627). --- S PETRVS Qua just Fundator et prim Mag Gener Regali ac militaris Ordo familia Ab ujatia pietate imperius vir factus in redimendi ad minus redimendi prefatum fundavit ordinem Virginitate quod cum iam estate et continui macerationib consectetur non velitabatur Obit funditate clarifimus Barchinen anno 372 N.F. famio forges i Am. Tenebra Miami effici Graeme Mac nobis. Nai F. Lethien, sanctus fide & Ida vixtis 2. 2. 20. --- NOLAS CVS Redemptorum E Mariae de Mercede natione Gall ex nobila captius, fac confumebat Ex specialis B Virginis M revolitione, perpetua Prophetiary done durist Bad omnino mirandum. profet in Charum ad officium verre Angelorum manibus illac 15 + 2, 5 6 cum prius fe ab officio obdicolet General Sapiens a S. 20th Nobila offic. Regula a 20th Gring a in Remedia (via Procurat) generalis provis sum. 2. 2. 20. ---

Page 4

L'ART DECORATIF Villamène étant mort en 1626, notre graveur, bien que déjà âgé de 28 ans, demanda modestement des conseils à Simon Vouet qui était alors à Rome. C'est d'après une peinture de son nouveau maître, que Claude Mellan a gravé le portrait du pape Urbain VIII, le protecteur et l'ami du Bernin. Le cuivre est attaqué avec franchise en tailles pures et bien suivies. Claude Mellan nous a laissé un charmant portrait du peintre Virginie de Vezzo, superbe Italienne, élève de Simon Vouet qui la prit souvent pour modèle et l'épousa. Il reproduisit aussi par la gravure plusieurs tableaux de son maître : Sainte Catherine, La Vierge à la Rose, L'Allégorie de la Volonté, L'Intelligence et la Mémoire. Puis, lorsqu'en 1627 Simon Vouet eut quitté Rome, Claude Mellan osa enfin graver ses propres compositions : le Saint François de Paule couché dans son cercueil est une très belle estampe, et le Saint Pierre Nolasque (1) un vrai chef-d'œuvre. Exténué par les jeûnes, le vieux saint a compris qu'il allait mourir. Il demande au ciel d'être transporté une dernière fois à l'église, et sa prière est miraculeusement exaucée. Deux jeunes anges robustes portent dans leurs bras le corps affaissé du vieillard. Ce groupe plein de naturel et de vie est d'un excellent réalisme. Le graveur élargit et simplifie de plus en plus son style. On peut déjà prévoir le moment où il renoncera aux tailles entre-croisées, pour adopter le procédé à une seule taille dont il est l'inventeur et (1) Saint Pierre Nolasque est le fondateur de l'ordre de Notre-Dame-de-la-Merci. Le P. Louis Apparitius, procureur général de cet ordre, commanda cette planche à Mellan et voulut y être représenté : c'est le premier des religieux qui se tiennent debout dans le fond. Les bonnes épreuves sont devenues très rares parce qu'on n'en tira qu'un petit nombre avant d'envoyer le cuivre à Barcelone, au monastère du chef de l'ordre. La planche eut à souffrir de la négligence des moines. Rongée de vert-de-gris, elle ne put servir à de nouveaux tirages. Mariette ajoute : « Les curieux qui en possèdent des premières et bonnes épreuves peuvent être assurés de n'avoir rien de plus précieux dans leur collection, ou qui mérite davantage leur attention et leurs soins. » Louis d'Orléans (1622). LUDOVICUS DORLEANS Mino Estatus 79. J. Mérion Pôle paris 16 x 2 C. Mellan faly

Page 5

L'ART DÉCORATIF qui lui est resté très particulier. Mais avant d'avoir arrêté définitivement sa manière, le maître passa par une période de recherches. C'est ainsi que sa Madeleine couchée dans une grotte est gravée en partie au pointillé. On peut supposer que Mellan avait eu à se plaindre de quelque belle Romaine. Lorsqu'il nous montre Dalila coupant les cheveux de Samson endormi sur ses genoux, il semble avoir donné au héros ses propres traits. Une inscription très morale nous apprend que « s'il n'eût pas goûtées étreintes de l'amour, il n'eût pas perdu ses forces ». Parmi les estampes originales de Claude Mellan, l'une des plus justement célèbres est celle qu'il exécuta en 1629, Saint Jean-Baptiste dans le désert. Au bord d'une source vive, au pied de roches abruptes où grimpent quelques plantes, le jeune saint assis, les jambes croisées, le menton dans la main, semble méditer profondément. La figure tout entière, à l'exception de quelques rares filets de lumière qui l'éclairent d'en haut, est baignée dans une demi-teinte transparente. Le travail rugueux des rochers fait un heureux contraste avec la souplesse des chairs et l'enveloppe de la peau. Hieronimo Frescobaldi, organiste de la basilique de Saint Pierre, était Virginie de Vezzo, peintre (1626). Jérôme Frescobaldi (vers 1629).

Page 6

EMINENT ET PRINCIPI FRANCISCO S.R.E. CARDINALI BARBERINO Claudio Mellen, 10. 10. SAINT JEAN-BAPTISTE (1629).

Page 7

L'ART DÉCORATIF âgé de trente-six ans, lorsque Mel- lan dessina et grava ce beau portrait. Tout dans ce visage respire une vive sensibilité : les narines sont dilatées; les yeux, voilés d'ombre par de grandes paupières, semblent humides de tendresse ou d'émotion. Si l'on compare cette image pleine de vie avec les premiers essais de l'artiste, on reconnaîtra combien son style a pris de liberté, combien l'exécution a gagné de chaleur, de souplesse et d'éclat. Sandrart, peintre, graveur et écrivain (né à Francfort en 1606), vint à Rome vers 1627. Cet artiste, distingué par son instruction et par l'affabilité de ses manières, eut bientôt pour amis Poussin, Claude Lorrain et Pierre de Laer. Le marquis Vincenzo Giustiniani le chargea de dessiner les statues antiques de sa galerie et de faire graver ses dessins. L'ouvrage parut en 1640. Ce sont deux in-folio avec ce titre : Galleria Giustiniana. Claude Mel-lan eut soin d'indiquer qu'il avait exécuté ses gravures d'après ses propres dessins. De retour à Paris, Claude Mellan dessina et grava une série de très beaux portraits (1). Il ne s'y montre pas seulement virtuose du burin, il ose reproduire les traits de ses modèles dans toute leur individualité. La sincérité absolue de l'artiste donne à ces portraits une haute valeur documentaire et historique. On conçoit la sympathie que Claude Mellan dut éprouver pour l'art du Poussin. C'est d'après les dessins de ce maître qu'il grava les frontispices de quelques livres, et jamais peut-être la gravité et la noblesse simple du Poussin ne furent mieux interprétées. En 1641, l'Imprimerie royale publia une édition des œuvres de Virgile avec le titre que nous reproduisons. A droite, Apollon debout, entièrement nu et tenant sa lyre, va poser une couronne de laurier sur la tête du poète. Celui-ci, vêtu d'une ample draperie dont la disposition (1) M. Gonse les a décrits excellemment dans la Gazette des Beaux-Arts, 1er juin, 1er septembre et 1er octobre 1888. Détail de l'encadrement d'une thèse.

Page 8

L'ART DÉCORATIF rappelle très librement celle de la toge, apporte un livre. Entre les deux personnages voltige un petit génie qui tient une serpe et une flûte de Pan (1). Pour les œuvres d'Horace, Poussin a figuré une Muse qui, d'une main, tient la lyre, et de l'autre un masque de satyre, qu'elle pose devant le visage du poète. Celui-ci tient un rouleau de parchemin. Un enfant ailé lui apporte une couronne. Chargé de composer le titre d'une Bible, Poussin a montré l'Ancienne Loi, la tête mystérieusement cachées sous un grand voile. Les mains, qui disparaissent aussi sous un manteau, portent un livre sur lequel est couché un sphinx. La Nouvelle Loi se tient debout, un pied posé sur une pierre. Son genou relevé supporte un livre sur lequel elle écrit, tandis qu'elle retourne la tête, comme pour écouter la dictée d'une voix divine. En haut, dans une gloire, plane le Père Éternel, (1) Cette estampe ne porte ni le nom du graveur, ni celui du peintre. Poussin s'en plaignit et crut voir dans cette omission une nouvelle preuve de la malveillance de ses rivaux qui cherchaient à l'éloigner de la Cour. Son nom figure dans les deux frontispices suivants. Titre d'une Bible, d'après Poussin (1642).

Page 9

L'ART DÉCORATIF les bras ouverts, vu de face dans un savant raccourci. La sobriété, la noblesse et la largeur du style font oublier ce que ces compositions peuvent avoir de trop froidement symétrique. Mellan composa lui-même et grava d'autres frontispices pour les immenses thèses in-folio qu'on publiait en ce temps-là. Il a fait aussi un grand nombre de fleurons, de culs-de-lampes et de lettres ornées, toujours d'une exécution large et franche. La mort d'Adonis. — Le jeune chasseur est gisant, renversé au pied d'un arbre. Vénus accourt, mais son visage manque un peu d'expression. Peut-être cette froideur est elle voulue; ce serait alors une exagération de la sobriété antique. Dans le fond, quelques petits Amours poursuivent le fatal sanglier. Le frontispice composé par Jacques Stella pour l'Introduction à la vie dévote (1641) est une œuvre charmante dont le graveur a bien compris la grâce et la poésie. Au milieu de rochers arides, une douce jeune fille est agenouillée en extase. Elle lève la tête et étend les bras vers quatre jeunes anges qui lui montrent un rayon descendu du ciel. C'est avec une légèreté merveilleuse que voltigent dans l'espace ces divins oiseaux et l'arrangement des lignes est aussi heureux qu'imprévu. Dans une autre importante série d'estampes, Mellan a figuré des saints ou des saintes en prière, les uns dans des paysages solitaires, les autres dans quelque édifice d'une noble architecture. Je citerai par exemple: Le grand Saint François, figure expressive et d'un dessin savant; la Sainte Scolastique à genoux devant un autel, le corps tout droit, merveille de jeunesse, de grâce naïve et de ferveur sincère. Ici la pureté de la pensée et du style rappelle les meilleures œuvres de notre grand Lesueur. La douce Sainte Geneviève de Mellan est assise au pied d'un arbre, dans un frais vallon qui semble baigné d'une lumière printanière. La bergère rêveuse appuie sa

Page 10

L'ART DÉCORATIF jeune tête sur une de ses mains, et del'autre elle tient sa houlette; quant à ses brebis qui paissent l'herbe tendre, elle ne s'en occupe guère, absorbée qu'elle est par la lecture de quelque pieuse légende. Un calme délicieux, une impression de silence et de recueillement se dégage de cette image blonde et sans ombres. Comment ne pas reconnaître une sorte de parenté entre ce rêve poétique de Mellan et certaines peintures murales de Puvis de Chavannes? Même noblesse naturelle et comme inconsciente, même élévation de sentiment, même esprit de large synthèse, même intensité de vie exprimée par les procédés les plus simples, par le choix voulu de quelques caractères essentiels, avec un dédain superbe pour tout le reste. C'est là ce que certains peintres de genre ne parviennent pas à comprendre. Les arts décoratifs, tout en s'inspirant de la nature, sont limités par les nécessités techniques et contraints de s'en tenir à une imitation très simplifiée. Les maîtres qui ont orné de leurs fresques les monuments de l'Italie travaillaient selon le même principe : choisir ce qui est essentiel dans les formes ou les couleurs et négliger le reste. Titre des œuvres de Virgile, d'après Poussin (1642).

Page 11

L'ART DÉCORATIF Ne pas tout dire, c'est souvent dire d'autant plus fortement ce qui vous a frappé ou ému. Cet art abrégé, très spécialement et très profondément humain, diffère radicalement de l'interprétation photographique et lui est assurément supérieur. C'est ce qu'on appelait autrefois « le grand style ». Claude Mellan, à mesure qu'il avançait dans l'intelligence des anciens chefs-d'œuvre, se sentait attiré de plus en plus vers cette manière synthétique et résumée. Son talent grandissait et mûrissait. Dédaignant l'analyse minutieuse des petits détails peu intéressants, il finit par s'attacher uniquement à ceux qui manifestent la vie propre et individuelle de chaque être, son essence particulière. Par un raffinement peut-être excessif, dans sa dernière manière, Mellan supprime presque entièrement les contours. Il conduit ses tailles de façon à ce qu'elles viennent mourir sur les extrémités des formes, qu'elles dessinent pourtant avec une précision moelleuse, exprimant ainsi à la fois les reliefs des corps et l'enveloppe de l'atmosphère. La facilité de notre graveur était devenue prodigieuse. Il lui fallut moins de six semaines pour composer et graver l'une des deux grandes thèses dédiées au cardinal Mazarin. On trouva exorbitante la somme de seize cents livres qu'il avait demandée