Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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Sacré-Cœur. Frise extérieure du Campanile.
L' "Ave Maria" sur un champ de roses
(M. LUCIEN MAGNE, arch.)
PIERRE SEGUIN
Monsieur Lucien Magne fut chargé, quelques années après la mort de Charles Garnier, de continuer les travaux de l'église du Sacré-Cœur. Ces travaux comportaient la construction du campanile et la décoration intérieure et extérieure de l'église.
Nous pouvons admirer déjà la belle ordonnance des parties du campanile qui viennent d'être achevées. La base du campanile emprunte sa forme à la chapelle de la Vierge. Cette chapelle est comme une châsse précieuse, et pourtant l'architecte a su lui garder un grand caractère de force. La chapelle de la Vierge porte en effet le campanile. Elle en fait le soubassement et c'est de ses œuvres que jaillit le campanile.
Nous devons encore aux dessins de M. Lucien Magne l'ensemble et les détails de la décoration de l'église. Il a dessiné la frise du campanile, ce grand retable du maître-autel où des mosaïques d'émail enrichissent si bien les marbres, le ciborium qui est une si belle œuvre d'orfèvrerie, les vitraux du transept et de la chapelle de la Vierge, les mosaïques de cette chapelle, et les grilles qui sont dès à présent posées à quelques-unes des chapelles de l'église.
Il s'élève donc à Montmartre une grande œuvre, d'ailleurs bien française, à laquelle
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travaille toute cette école d'artistes et d'artisans que forme M. Lucien Magne à l'Ecole des Beaux-Arts et au Conservatoire des Arts et Métiers.
Seguin est un des élèves du maître. Il a collaboré à l'œuvre d'autres architectes : Pradelle, Deglane, Chiffiot, Brunet, Marquet, du Bois d'Auberville, Barret, Sorel, Legriel. Et il a renouvelé avec eux la décoration florale de nos maisons.
Cependant c'est au Sacré-Cœur, sous la haute direction de M. Lucien Magne, en sculptant ses chapitaux et ses corbeaux, qu'il a donné toute sa mesure.
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Tous les métiers qui travaillent au monument sont subordonnés au plan de l'œuvre. Avant tous, la sculpture. Je dis qu'un sculpteur doit s'y soumettre et je loue Seguin de s'y être soumis.
Le sculpteur dépend trop intimement de l'architecte et sa sculpture est trop liée à l'ensemble d'un monument pour qu'il soit jamais libre. Je ne hais rien tant qu'un sculpteur qui prétend s'affranchir des lois de l'architecture, si ce n'est peut-être l'architecte qui lui permet d'être libre. Un monument est une œuvre de raison dont toutes les parties concourent à la réalisation d'un plan de l'esprit. Rien n'y peut être laissé à une
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CAMPANILE DU SACRÉ-CŒUR DE MONTMARTRE
M. Lucien Magne, architecte.
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initiative qui en compromettrait l'ensemble et les fantaisies de l'ouvrier n'y sauraient apporter que le désordre. La pensée vient de l'architecte : elle descend de lui jusque dans les plus humbles parties du monument. Toutes les formes lui en sont soumises, car c'est lui qui est le maître de l'œuvre et les métiers et les arts qu'il appelle à réaliser les détails de son œuvre sont faits pour le servir.
Il a déterminé les mesures du monument en donnant un équilibre aux volontés contraires de la matière. Les métiers qu'il appelle à le servir ont à se contenir dans ces limites : l'architecte leur fixe leur place et les ordonne dans une pensée générale. En venant collaborer à l'œuvre dont il est le maître, ils sont obligés de se rattacher à cet esprit qui est partout présent pour les retenir d'une faute de mesure ou d'un écart d'inspiration. Il faut qu'ils obéissent à une raison humaine qui elle-même s'est soumise aux fatalités de la nature. C'est notre rêve de faire une nature qui nous ressemble et nous élevons avec les éléments de la nature de Dieu, mais nous ne pouvons lui assurer ces alternatives de mort et de renaissance par où passe périodiquement la nature de Dieu; nous devons au contraire l'empêcher de se détruire et nous pensons la bâtir pour l'éternité, quand nous essayons d'y perpétuer nos songes. Nous employons à la construire les lois de la géométrie où s'expriment pour nous les données mêmes du monde et comme elles seules nous permettent de croire à la solidité de ce que nous élevons, nous ne voulons pas qu'une fausse initiative renverse ou compromette les lignes qui nous viennent de ces lois éternelles. Voilà pourquoi l'architecte se soumet si étroitement la pensée des artistes qui collaborent à son œuvre. Un monument dont l'esprit de l'architecte a vivifié toutes les parties est un dogme. Nous ne pouvons rien y reprendre, rien en modifier. Nous n'avons qu'à accepter ou à refuser le dogme, suivant qu'il convient ou non à notre esprit; c'est ainsi que se font les styles de l'architecture : chaque style satisfait une des tendances profondes de l'esprit humain de manière que les parties de l'humanité qui sont de tel ou tel esprit trouvent à s'élargir et à se justifier dans les monuments que ce style leur élève.
J'insiste sur cette question de l'architecture, parce que c'est une question primordiale. Tous les arts décoratifs procèdent de l'architecture et nul ne peut jamais s'en séparer. L'architecture les précède, les enveloppe et les ordonne puisqu'elle est un art d'ensemble. Aujourd'hui les arts décoratifs se vantent d'être libres et chacun d'eux croit se suffire à lui-même. Depuis que nous avons pris en dégoût les arts industriels et que nous recommençons à pratiquer les arts de la main, nous louons les artistes de relever les métiers et nous les éloignons de l'architecte quand eux-mêmes se ramènent inconsciemment à lui pour reprendre leur place dans l'œuvre. Nous avons introduit la division dans l'art, nous avons voulu rompre l'unité de l'œuvre qui était autrefois assurée par tous ceux qui s'enthousiasmaient à y collaborer. Nos critiques aident encore à ce morcellement et je m'étonne que des hommes intelligents puissent renforcer l'erreur des artistes. Les artistes ne doutent pas que leur art ne possède ses fins en lui-même. Ils s'y renferment et dans les limites qu'ils lui imposent, aveugles et sourds aux pensées d'ensemble qui les appellent encore, ils ne craignent pas de demander notre admiration pour leur effort solitaire. J'estime que nous leur donnons trop d'orgueil en les louant de s'isoler d'un ensemble. Nous sommes encore bien plus coupables de ne pas vouloir d'ensemble. En vérité, nous avons trop aimé les ruines. Les débris que
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19 Octobre 1905
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nous arrachons aux restes du passé sont si beaux que nous ne pensons plus à les rattacher à leurs monuments. Nous croyons qu'ils se suffisaient à eux-mêmes et comme ce sont toujours des débris que nous entassons dans les faux musées que nous habitons, nous demandons à nos artistes, quand nous leur demandons quelque chose, de nous fabriquer de petits morceaux de sculpture et de peinture qui nous donnent encore l'illusion de posséder des ruines, car nous voulons retrouver dans les œuvres de nos artistes la beauté que nous avons aimée dans les œuvres de ceux qui sont morts.
Je connais nombre d'artistes qui continuent de faire leurs petits travaux, mais ils gémissent de ne pas être contraints de participer à l'ensemble d'une architecture. Et ce ne sont pas seulement des sculpteurs. Ce sont aussi des statuaires qui voudraient que leur marbre ou leur pierre fit partie de la construction, des peintres qui souffrent que leur toile ne soit pas enfermée dans un mur. Ceux-là qui rêvent de rendre l'art à ses destinées qui sont de s'adapter à un ensemble monumentaire sont obligés pour travailler à leur œuvre de concevoir le plan d'un palais ou d'une église où leur œuvre trouverait sa place, mais le palais ou l'église qu'ils imaginent ne seront jamais construits, et sans pouvoir satisfaire leur désir naturel de servir une idée directrice, ils se rattachent dans le vide à l'illusion d'impossibles monuments.
Cependant les architectes sont malheureux. Ils voudraient ramener sur le chantier les bonnes volontés qui sont éparses dans les ateliers, mais beaucoup d'artistes ont si longtemps vécu loin du chantier qu'ils prétendent régler les pensées de l'architecte. Ils empiètent sur la pensée du monument, et les architectes, découragés, s'abandonnant de plus en plus, comme si l'architecture devait finalement abdiquer, luttent mal contre les prétentions de leurs ouvriers. Ils se demandent s'ils pourront jamais élever leur monument comme faisaient les vieux maîtres du passé. Parfois même, il leur semble que la pierre est près de ne plus intéresser personne, et en effet, pendant que l'architecture tombait, l'art de l'ingénieur s'élevait à sa place. On nous montait partout du fer et du verre, et ces matières sans forme et pas même solides l'emportaient si vite sur les anciens matériaux que l'architecte paraissait condamné à ne plus monter sa pierre. D'aucuns l'ont cru jusqu'à nous prophétiser des villes de fer et de verre. Cependant ce n'est encore que le travail industriel qui vient s'abriter sous les fermes de l'ingénieur et l'ingénieur n'a élevé de bâtisses que pour faire suer les travailleurs. Quand nous sommes sortis de ses gares et de ses usines, nous entrons encore dans les monuments de l'architecte : c'est sous la pierre que nous allons dormir, c'est sous la pierre que nous prions, c'est sous une pierre que nous serons des morts. Nous bâtirons toujours des maisons, des églises et des tombeaux. D'ailleurs nous ne serons pas toujours vains de calculs qui nous enlèvent au souci de la forme, nous ne mépriserons pas toujours les lignes qui la contiennent. L'ingénieur construit trop scientifiquement ses voûtes pour que nous ne voulions pas encore de voûtes où la nature soit présente. Peut-être serons-nous las un jour de ce monde d'imaginaires que nous nous ouvrons en dehors de la nature. Peut-être reviendrons-nous au monde de la réalité pour imiter encore ses plans géométriques. Alors l'architecte reprendra la place que lui dispute l'ingénieur. Je ne puis croire à la disparition d'un art qui procède des pensées même de la nature. Ces pensées s'expriment suivant des plans géométriques qui ne changent jamais et qui assurent sa forme à la création. Or l'architecte n'élève pas autrement ses monuments depuis que
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ses monuments s'élèvent et son art semble participer à l'éternité des lois de la nature. Je ne puis douter qu'il ne dure aussi longtemps qu'elle, et je ne pense pas que la nature ait cessé d'obéir aux lois géométriques que nous imposons à nos monuments. L'homme est devenu algébriste, mais Dieu est resté géomètre.
Seulement, quand les architectes auront reconnus leur place, qu'ils reprennent en main les destinées de l'art. Car voilà votre faute, à vous, architectes! Vous avez laissé les artistes et les ouvriers vous échapper. Vous avez ouvert la main, et tous ces hommes sont devenus libres. Ils se sont répandus loin de vous. Beaucoup se sont perdus, mais
Cichés Lemery.
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d'autres commencent à revenir vers vous et veulent vous ramener ceux qui vous fuieraient encore. Quand vous les aurez repris, pour qu'il ne s'échappent plus, fermez la main !
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Seguin est le sculpteur qui a le mieux compris l'étroite dépendance de son art avec l'architecture. Aussi ne cherche-t-il pas à se substituer à l'architecte et il ne veut jamais passer qu'après lui ; même, le sentiment de sa dépendance lui donne une humilité qui
Clichés Lemery.
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