Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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AU PAYS DE LA MER : L'ADIEU (triptyque) CHARLES COTTET Il est, au Luxembourg, occupant tout le fond d'une petite salle, à l'extrémité des galeries, un tableau devant lequel ne manquent jamais de s'arrêter les visiteurs, avec un premier sentiment de surprise grave qui se convertit bientôt en attention émue. Le touriste de passage, l'ouvrier des dimanches qui vient promener sa petite famille, aussi bien que l'artiste curieux ou le dilettante un peu détaché, tous, quels qu'ils soient, suspendent leur marche lorsqu'ils arrivent à ce tournant des salles, pour contempler longuement la scène représentée sur ce vaste panneau. Ce tableau, c'est la grande composition de Charles Cottet : « Au pays de la mer : l'adieu. » Elle est conçue en triptyque, forme symphonique adoptée volontiers par les peintres contemporains pour renforcer la signification du sujet principal par une sorte d'accompagnement expressif. Au centre, une table est servie, une table bien modeste, celle d'une famille de pêcheurs d'un de ces petits coins perdus de Bretagne, où l'existence des hommes se passe en luttes perpétuelles contre la mer, où celle des femmes se résume à attendre ou à pleurer. Ils sont là, tous, groupés, une quinzaine de personnages, sous la lumière forte du quinquet de pétrole rabattue violemment sur la nappe blanche des grandes solennités par l'abat-jour de tôle émaillée. Ils sont là, tous, la vieille mère songeuse, qui a tant vu de ces départs et qui revoit toujours en elle-même celui d'où l'on n'est pas revenu; les jeunes couples d'époux ou de fiancés qui échangent les dernières paroles ou plutôt les dernières pressions de mains et les derniers regards; car le silence règne dans la petite assemblée familiale, l'émotion serre toutes les gorges. L'un d'eux, pourtant, s'est levé, le verre à la main, et l'on sent qu'il va traduire en quelques mots brusques et lents l'angoisse qui étreint toutes ces poitrines. Il dit l'adieu de Ceux qui s'en vont, de ceux que nous voyons, dans le compartiment de gauche, fuir dans l'ombre sourde de la nuit, sur le dos des vagues turbulentes, à travers l'immense étendue de cette mer, éternelle tentatrice et éternelle ennemie, qui aligne sa nappe d'indigo triste le long de la composition qu'elle semble embrasser, et qu'on perçoit, sombre et mauvaise, derrière les montants éclairés de la fenêtre. Il semble dire l'adieu de ceux qui partent dans la nuit et aussi répondre à la pensée poignante de Celles qui restent, de celles que nous voyons, maintenant, dans le

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L'ART DÉCORATIF SALAMANQUE compartiment de droite, auxieuses ou résignées, les vieilles mères, les épouses ou les promises, les yeux brûlés à interroger vainement la mer. On oublie un instant qu'on est dans un musée, on ne pense plus ni à la peinture ni au peintre. On entre en plein dans le sujet, on partage l'émotion simple et profonde de ces êtres humbles et vaillants. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'œuvre et de l'artiste, et cela montre quelle est la puissance communicative de sa pensée. Il nous place non seulement dans la réalité, mais dans l'atmosphère des sentiments qu'elle fait naître. Il s'adresse non seulement à nos yeux, à notre esprit, à notre réflexion, mais il force la porte des régions secrètes de l'âme, des sanctuaires cachés du sentiment et de l'émotion. C'est une œuvre pittoresque, assurément, et même essentiellement pittoresque, car l'effet n'est obtenu par aucun artifice étranger à l'art du peintre ; la force de suggestion est exclusivement due à des moyens loyaux de peintre ; c'est par le caractère de la composition, la gravité des harmonies, la simplicité austère de l'exécution, l'accent vigoureux de vérité locale et de vérité morale, l'imposante unité de tous les éléments constitutifs du tableau, qu'elle agit sur notre imagination. Mais c'est une œuvre avant tout générale et humaine, une œuvre qui est faite pour tous et qui peut être comprise de tous. Telle est bien sa principale originalité et ce qui explique cet attrait auquel

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CHARLES COTTET Deuil à Ouessant

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L'ART DÉCORATIF n'échappe aucun visiteur. Elle ne flatte pas seulement notre sensibilité organique ou notre curiosité intellectuelle. Elle va plus loin. Dans l'ensemble de l'œuvre de l'artiste elle occupe une place exceptionnelle et, quelle qu'ait été la progression du talent de Charles Cottet, depuis cette date de 1898 où elle fut exposée, elle continue à résumer, plus qu'aucune toile, la nature exceptionnelle de son tempérament. Elle résumait, du reste, tout son effort antérieur depuis près de dix années, depuis le jour même où il affrontait les grandes expositions publiques. Dès 1889, en effet, date de son premier Salon, on voit se former, se développer, et se poursuivre jusqu'au jour présent cette grande série bretonne à laquelle il reste si profondément attaché et qui, par-dessus tout, lui offrira ses inspirations les plus profondes et les plus personnelles. C'est à l'occasion d'un voyage accompli en Bretagne, l'année précédente, un de ces voyages de curieux avide de voir du pays et surtout de voir la mer. Cottet fut immédiatement saisi par le pathétique de ces existences primitives, si distantes de tout ce que nous concevons dans la vie moderne, rivées à ces côtes si sauvages et nous dirions si romantiques, tant elles sont découpées, escarpées, déchiquetées en silhouettes abruptes et pittoresques; il fut pris par cette nature étrange, lointaine et mélancolique, qui est bien le terroir pauvre et rocailleux sur lequel devaient naître ces êtres enfantins, songeurs et tristes, et le décor le plus grandiosement simple qui convint aux gestes de leurs aventures humbles et héroïques. Il fut ému et conquis à jamais. Il sentit une secrète et mystérieuse correspondance entre cette nature et le

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L'ART DÉCORATIF fond propre de sa pensée. La Bretagne devint son pays d'élection. Au début, il hésite, il tâtonne, il cherche, il étudie, il essaie de s'insinuer dans les singularités de la race et de pénétrer les caractères du pays; il dégage un à un tous les éléments expressifs comme s'il les découvrait successivement. Mais il arrive bientôt à déterminer les types individuels et il ne tarde pas à trouver pour le paysage une formule déjà si simple, si juste, si éloquente et on peut ajouter si inattendue qu'elle fit fortune. Ses Départs pour la pêche, ses Crépuscules à Camaret et, en particulier, ses Rayons du soir, dans le petit port de pêcheurs, avec son église basse que nous verrons désormais apparaître si souvent à l'horizon de ses compositions marines, mirent spontanément Cottet en évidence. Ce dernier tableau fut acquis par le Luxembourg (Salon de 1893) et, à la suite, on vit jaillir — marque suprême de popularité — tout un pullulement de marines bretonnes avec les mêmes dispositions ingénieuses de barques et les mêmes grands effets vibrants et solennels des nuages cuivrés. Ses paysages lui avaient donc fait une certaine réputation. L'année suivante, en 1894, le Conseil supérieur des Beaux-Arts lui décernait une bourse de voyage. Mais ses tableaux de figures déconcertaient nombre de bons esprits et Cottet passait pour un révolutionnaire d'un nouveau genre. On bataillait dans les commissions autour de ses tableaux, notamment en 1895, lors de son Enterrement, aujourd'hui au Musée de Lille. Il fut néanmoins acquis par l'Etat. Mais on accusait déjà l'Administration d'aller de l'avant et le moment approchait où on l'accuserait de tous les crimes pour avoir accepté la collection Caillebotte. Cottet, cependant, n'avait rien ou, si l'on veut, plus rien d'un impressionniste. Ses toiles, au contraire, tranchaient, avec celles de quelques camarades qui tentaient, eux aussi, de réagir contre la veulerie de la technique à la mode, au milieu de la monotonie grisâtre et blanchâtre de la vision courante. C'était, justement, cette vision anémisée qui, elle, était issue d'une compréhension mesquine des recherches atmosphériques et luministes de l'impressionnisme et de ce qu'on appelait «l'école du plein air». La peinture de Cottet était fortement montée de tons et elle proclamait hautement la beauté souveraine du noir, à cette heure où le noir était universellement exclu de la palette. Il avait, d'ailleurs, lui-même débuté par là et rien n'est plus curieux que l'évolution de sa personnalité, de la veille au lendemain de ce voyage en Bretagne. De 1885 à 1888 à peu près, Cottet, qui a commencé à se débrouiller à l'atelier Maillard, puis à l'Académie Julian, rôde seul aux environs de Paris, et pousse même une pointe jusqu'en Hollande, sa boîte à couleurs sous le bras et avec une palette qui semble avoir été chargée légèrement par quelque Lépine. Il est, comme toute la jeunesse de sa génération, imbu des principes d'analyse aiguë de l'impressionnisme, tourné, du reste, avec toutes les intelligences avides d'apprendre, vers ce milieu d'indépendants et de proscrits qui, pour lors, semblent les véritables initiateurs. Mais cette période préparatoire, on le voit, est très courte. Si délicates, si subtiles que soient ces précieuses notations, Cottet revient à une gamme profonde, chaude, colorée et mordorée qui lui est tellement propre, qui est tellement la marque de son idiosyncrasie morale et visuelle qu'on la retrouve déjà, avec toutes ses caractéristiques de rareté dans la composition du ton, sur une peinture enfantine, exécutée d'après une image de journal, à l'âge de quatorze ans. Elle devrait, cette peinture première, être

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L'ART DÉCORATIF SOIR DANS LE PORT DE DOUARNENEZ

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L'ART DÉCORATIF accrochée, dans son exposition présente, à côté de ces toiles bretonnes, tant elle est significative, tant elle prouve que l'artiste n'avait point cherché ces accords d'une façon préméditée, en vue de se créer une originalité à l'écart, mais par la force de sa nature propre, de son tempérament instinctif. La tristesse de la Bretagne avait donc ramené Cottet vers ses origines et l'avait fixé dans son vrai chemin. En 1895 sa personnalité était déjà nettement constituée. C'est le moment où il distingue clairement le sens de ses contemplations et le grand parti artistique qu'il en devra tirer. Ce salon comprend déjà sous ce titre générique : Au pays de la mer, dix toiles, dont deux sont consacrées à ces « Deuils » qui s'échelonneront régulièrement à travers toutes ses expositions jusqu'au moment présent, et cinq autres disent les beautés tragiques et toujours imprévues de l'Océan. A quelques exceptions près, que nous verrons tout à l'heure, toute l'œuvre future de Cottet est en germe développé à ce Salon de 1895. C'est le moment, d'ailleurs, où sa personnalité peut s'appuyer sur un groupe d'autres individualités sympathiques et comme consanguines. Le mouvement de réaction instinctive qu'il avait courageusement produit en allant à l'encontre des données unanimement acceptées, était sensible également chez quelques autres figures isolées, qui protestaient contre la chlorose de la peinture et l'anémie cérébrale de l'école. On percevait, de-ci de-là, dans la clarté indifférente des cimaises, quelques toiles plus ardentes, plus colorées, voire plus audacieusement sombres. On y voyait sans doute plus d'un ancien ou d'un aîné, qui restait sur la brèche, sans avoir atténué en rien sa manière. On les respectait comme des originalités solitaires et, de plus, ni Whistler, ni Carrière, pour ne prendre que les deux plus en vue, n'étaient encore considérés à la mesure de leur importance classique. Mais on trouvait non loin de ceux-ci et près des cadres de Cottet, des toiles signées de noms, sinon nouveaux, du moins peu connus encore, toiles qui se distinguaient par une chaleur inusitée. Ils étonnèrent d'abord, eux aussi, les camarades, et la malignité des confrères les réunit tous sous un vocable dédaigneux : la bande noire, au moment même où leurs affinités mutuelles opéraient les attractions réciproques et préparaient cette Société nouvelle qui devait grouper jusqu'à aujourd'hui Cottet, Lucien Simon, René Ménard, Aman-Jean, Jacques Blanche, Dauchez, etc. Les liens qui devaient unir Lucien Simon et Charles Cottet eurent plus spécialement une influence certaine sur l'un et sur l'autre. Entraînés vers les mêmes sujets, doués de la même culture profonde et générale, partageant pour l'ensemble la même somme d'idées, ils étaient, cependant, essentiellement différents par le tempérament. Le comprirent-ils avec la susceptibilité délicate de leur esprit critique, le sentirent-ils tout simplement d'instinct, mais chacun des deux, au lieu de tenter la voie de l'autre, s'avança plus avant dans la sienne propre, avec cette nouvelle force morale des encouragements d'une intelligence fraternelle. Tandis que Lucien Simon allait fixer les survivances ethniques, les types locaux et les caractères professionnels des pêcheurs de la côte bretonne, avec les accents inoubliables de sa vision objective si sérieusement clairvoyante et sa large et sobre manière de fresquiste nerveux et enfiévré, Cottet, plus subjectif, sans cesser d'être sensible à cet exotisme local si savoureux, si pittoresque et à son point de vue si expressif, cherche

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L'ART DÉCORATIF FEMME D'OUESSANT TENANT SON ENFANT MORT DANS SES BRAS

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L'ART DÉCORATIF DOULEUR AU PAYS DE LA MER

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L'ART DÉCORATIF LES FEUX DE LA SAINT-JEAN AU PAYS DE LA MER