Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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LES ARTS DU THÉÂTRE
UN MAITRE DU COSTUME ET DU DÉCOR : LÉON BAKST
Ceux qui ont fait le pèlerinage de Bayreuth se souviennent des misérables oripeaux du Prof. Thoma : du Loge, ridicule avec son morceau de gaze rouge, du Donner en homme sauvage avec son marteau de silex, de Freia mi-partie en Botticelli pour la coupe et Pompadour pour l'étoffe; et surtout des filles-fleurs, attifées à faire pleurer.
Lorsque ces nymphes, humiliées par l'accueil du pur ingénu, se dépîtent d'être dédaignées et vont dans la coulisse coiffer un chapeau de fleurs, pour se rendre plus séduisantes, il n'y a pas un Parisien qui n'ait déploré l'impuissance allemande à découvrir les formes et les couleurs orchestrales d'un chef-d'œuvre.
Car, le problème de demain, dans le rite dyonisiaque, sera la recherche des lignes et des colorations, propres à exalter l'esprit d'une fable.
Que ce besoin, de voir un tableau, quand la toile se lève, soit décadent; que plusieurs préfèrent une pièce réduite à la seule puissance verbale du dialogue; cela n'empêchera pas le goût public de s'affirmer dans le sens de la plus vive illusion possible. Si on revenait, pour la tragédie, au décor architectonique et uniforme de Taormina et d'Orange, le costume caractéristique s'imposerait encore, comme il s'imposa au surhumain Sophocle.
Quand un dessinateur a copié un bas-relief ou une statue antique, il croit toucher aux confins de son art. Cependant l'archéologie ne lui fournira ni les Euménides de l'Orestie, ni les Océanides de Prométhée, ni les oiseaux d'Aristophane ; et ce serait une sottise que d'habiller la Tempête et le Songe d'une nuit d'été, selon les modes d'Elisabeth.
Certains chefs-d'œuvre sont situés hors du temps, et Gentile da Fabriano a mieux rendu l'Adoration des Mages que M. James Tissot. Enfin, il existe un plan dramatique, celui du merveilleux où les génies et les fées doivent être conçus dans leur surnaturel.
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L'ART DÉCORATIF
Gustave Moreau en a trouvé de belles expressions. M. Léon Bakst est le Delacroix du costume. La saison russe de 1909 le révéla comme un prodigieux imaginatif. Sur le thème d'Une nuit de Cléopâtre, il composa une suite de tableaux qui surprirent.
L'emmailottement de la reine d'Egypte dans plusieurs voiles de couleur, et la bacchanale, avec ses trois troupes, de danseuses juives, d'hétaires grecques et de Silènes, produit un effet magnifique. On admira, mais sans donner des raisons. La première de toutes, c'est que M. Bakst habille un mouvement et non un mannequin. Voyez dans le théâtre de Manzi, les pages de maquettes, figurines au repos pour une histoire du costume. Ici le dessin représente un personnage au paroxysme de son attitude caractéristique. Que les Silènes rappellent ceux des vases antiques, que les bacchantes aient leur prototype dans les miniatures persanes, et d'autres dans les bas-reliefs connus, l'originalité de ces dessins consiste dans une vie intense de la draperie qui épouse le rythme corporel, l'amplifie, le colore, l'exalte. L'étoffe gesticule, elle multiplie, par ses envolées, l'accent des bras et des jambes, ou se plaque aux ventres et aux reins comme un vêtement fée. On peut dire que la vêture tient non seulement au corps, mais à l'âme du personnage qui s'y prolonge et la rend virtuelle.
Ici le vêtement vit, lyrique ou fatidique, voluptueux ou sévère. Et il ne vit point du seul mouvement physique, il extériorise l'âme, vibrante comme elle, et ses couleurs sont celles de la passion; il ne se borne pas au rôle d'ornement, il sert de drapeau au sentiment, il le proclame, et on sait ce qu'un personnage incarne, à ses couleurs.
Le blason servit autrefois de langue synthétique et décorative, M. Bakst a trouvé quelque chose qu'on pourrait appeler l'héraldique sentimentale. Chacun de ses costumes vaut à l'égal d'armoiries parlantes.
Vous pouvez évoquer les costumes de mascarades de Pisannello, les croquis de fêtes de Léonard qui sont à Windsor et ce merveilleux album de Bérain, le Carrousel. Vous ne trouverez pas une plus brillante imagination que celle de Bakst, car il unit à la vision asiatique faite de rêves, la vision attique faite de logique et de sensibilité.
D'après ce qu'il a produit jusqu'ici, à la lumière des rampes parisiennes, c'est l'homme des féeries des Mille et une nuits, qui peuplerait l'Alhambra et referait pour nous les prestiges que le Vieux de la Montagne prodiguait à ses fédavis.
Si je songe à un second Faust, costumé par M. Bakst, je demeure ébloui devant l'évocation! de même si je pense au Mercutio et Bénédict, de Berlioz. Ce que nous avons vu de cet artiste ne permet pas de le juger: la note sensuelle domine trop, ardente ou lascive. Un ballet a toujours été fait pour réveiller les sens et de là vient son infériorité. Charmé comme un autre par une Schéhérazade, dois-je dissimuler la relative basse de cette volupté! Les œuvres illustrées par M. Bakst, jusqu'ici, sont dans toute la portée du terme, des œuvres de chair. Il a merveilleusement rendu l'étouffante atmosphère du harem, la gesticulation érotique des almées et tous les jeux de la lubricité, et il l'a fait sans vulgarité, presque toujours au-dessus de son sujet, et sauvant par son style même l'ambiguïté inquiétante du Saint Sébastien et ses dessous inavouables.
En appelant M. Bakst, le Delacroix du costume, j'entends aussi bien que son sens du mouvement dramatique, la pathétique de sa palette, et ses valeurs sentimentales.
En voici un exemple: le blanc est la plus froide des couleurs, symbolique de la mort, de l'innocence, de ce qui n'est plus ou de ce qui n'a pas encore été; il n'existe
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$\text{ПРЕЗАНИК}$
$\text{(9)}$
$\text{BAKIT}$
$\text{BACCHANALE DE CLÉOPÂTRE}$
$\text{BALLET RUSSE}$
$\text{red. 1930}$
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dans la nature que sous les formes hivernales ou sous celle de nuages. Or, M. Vaudoyer a remarqué que dans le ballet de Schéhérazade, il n'y avait pas un blanc au décor, ni au costume. Tout était vert, bleu, rouge, orangé; c'est-à-dire instinctif, sensuel.
M. Bakst manie étonnamment les timbres de la couleur. On est même stupéfait qu'il obtienne ces harmonies réelles, avec une palette aussi bruyante.
Qu'il s'agisse de la musique de Rimsky Korsakow ou de la marqueterie byzantine de M. d'Annunzio, l'art de M. Bakst s'impose : dans le premier cas il orchestre en mouvements colorés la partition ; dans le second, il découvre les formes hybrides et perverses qui illustrent les vices latents du poème, et sa vision donne une prestigieuse réalité à des imaginations confuses et malsaines.
Schéhérazade, l'Oiseau d'Or, Cléopâtre et le S. Sébastien et le Narcisse sont des œuvres tellement lascives et impures qu'on pourrait croire M. Bakst un avatar de Catulle Mendès à sa façon, comme M. d'Annunzio l'est devenu à la sienne. Nous allons voir qu'il n'en est rien. Le costume et le décor ne peuvent être que des amplifications.
L'auteur de Sainte-Thérèse, en défi à l'histoire avait mêlé un nom d'homme au nom de Jésus, sur les lèvres de la sainte d'Avila expirante ; l'auteur de la Nave s'est plu à mettre en scène la callipédie, à propos d'un sujet aussi pur et sévère que celui de Polycucte. L'idée de faire danser la Passion, par un hiérodile phénicien, est une conception à la fois sacrilège et absurde que rien ne justifie.
M. Bakst livré à lui-même, n'est ni blasphémateur, ni érotomane : c'est un artiste de réelle santé et d'inspiration hellénique. On m'a dit que son livre de chevet, sa lecture de prédilection, était Homère. Il a fait du reste la mise à la scène de l'Hippolyte d'Euripide et de l'Œdipe à Colonne, à Pétersbourg, et sans succès. Je gage que ces partitions-là dépassent trop le goût russe. Bornant l'étude aux aquarelles pour le ballet de Narcisse, j'y découvre sans effort le même caractère déjà vu dans les Silène de la Bacchanale (Cléopâtre), c'est-à-dire un art qui a la valeur du bas-relief.
Un des Béotiens de Narcisse écarte ses fortes jambes dans un mouvement de pyrrhique : il porte une tunique jaune à ronds noirs et semble avoir des ailes, de phalènes, noires à ronds jaunes ; c'est à la fois imprévu et juste, précieux et viril.
Un autre Béotien se montre avec une tunique, en deux tons, ayant le même caractère.
Un troisième, le joueur de double flûte qui souffle un genou en terre, l'autre jambe tendue, constitue à lui seul un tableau, par la justesse du mouvement et le joli imprévu de la tunique où la disposition hésite entre la plaque des peaux de serpent et la tache des robes de félin.
La nymphe violette du même ballet dépasse de beaucoup cette dénomination : c'est quasi une de ces divinités d'Eleusis imprécises en leur attribut.
De tout ce qu'on présente ici au lecteur, les figures du ballet de Narcisse, où l'auteur a été plus libre que dans tous les autres, donnent sa meilleure physionomie.
Si ce dessinateur n'avait que de la fantaisie, il ne m'étonnerait pas ; il a le sens du classique et la notion des règles. Le costume de Mme Ida Rubinstein dans Schéhérazade atteint a une complication précieuse et subtile que Gustave Morcau n'a jamais obtenue. Il y a là un enchevêtrement de soie et de perles, une succession de de parties qui bouffent ou qui collent, à ravir les raffinés.
Cet artiste ne conçoit pas le costume en dessinateur, mais en peintre, et pour
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MARCISSÉ
BÉOTHISN
BAKST
1911
Hors-texte de l'Art Décoratif. — Juin 1911.
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BAKST
1910
Diseau de feu
Hors-texte de l'Art Décoratif. — Juin 1911.
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L'ART DÉCORATIF
employer le mot habituel, en peintre d'histoire. Les seins de ses danseuses ne sont pas des poncifs; lourds et vivants, ils ondulent avec le corps; et les jambes, qui éparpillent leur basquine curieusement découpée, sont fortes et réelles. S'il habille un torse d'un rideau de perles, il ouvre et ferme ce rideau avec un style imprévu; et, marque de son inspiration, l'écharpe ou la draperie prend incessamment un rythme d'aile. Personne ne retrousse une tunique à mi-cuisse avec un sens plus dyonisiaque, personne ne sait à la fois voiler et montrer la chair, ni trouver des couleurs plus étroitement liées au caractère de la fable. Les aquarelles qui vont passer sous les yeux du lecteur ont une valeur propre, en dehors de leur destination: feuilles de costume sans doute, mais où le corps vivant joue un rôle décisif, où le geste vaut autant que le choix de l'étoffe et les motifs.
Les costumes du Saint Sébastien ont soutenu une pièce inintelligible pour les uns et scandaleuse pour les autres.
Qu'est-ce, je vous prie, qu'un homme orphique, ou une femme orphique? Comment les habiller? En même temps qu'il résolvait heureusement un problème aussi nuageux, le dessinateur réussissait les malades, les esclaves, avec des accents de réalisme médiéval; et surtout les costumes du saint archer répondent à l'intention perverse.
Considérez le mouvement si étendu des almées dont le buste souple jaillit d'im-menses pantalons, l'ampleur luxuriouse qu'incarne la sultane, les silhouettes si imprévues d'adolescents, la sultane au voile noir, l'odalisque aux reins et à la croupe si bizarrement décolletés, et vous accorderez que, depuis Rops, personne n'avait ainsi manié la feuille de vigne décorative, comme l'auteur de Schéherazade et de la
ESQUISSE DU DÉCOR DE "CLÉOPATRE"
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SILÈNE
BALLET DE "CLÉOPATRE"
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CLÉOPATRE
"Bacchanale"
BAXST
1910
BACCHANTE
BALLET DE "CLÉOPATRE"