Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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Coffret d'ivoire. Espagne, IXe-XIe siècle. Collection Wernher à Londres. L'ART MUSULMAN A L'EXPOSITION DE MUNICH 1910 Sous le ciel de Munich, où les monuments grecs et italiens prennent l'aspect noir et éploré que l'on connaît, il eût été bien vain, même en été, — et l'on sait l'été qu'il a fait, — de vouloir évoquer les splendeurs de la Perse ou les palais de Saladin: on eût misérablement échoué par simple défaut de lumière et d'atmosphère. C'est donc une preuve de goût et d'esprit, de la part des commissaires, d'avoir d'emblée renoncé à tout étalage fastueux. Nous n'avons d'ailleurs pas pu partager l'impression de tristesse et d'ennui, dont on a parlé, devant ces belles parois blanches où s'enlevaient de superbes fragments de frises bleues, des moucharabiés en bois culotté des xime et xive siècles (Musée ottoman, Musée Kaiser Friedrich), qui parlaient de harems claustrés et de visages blancs débarrassés du féridgé; tandis qu'à terre, les plus merveilleux tapis étalaient leurs couleurs douces ou somptueuses et l'inépuisable fantaisie de leurs arabesques. Que pouvait-il y avoir de plus proche d'un intérieur oriental, mosquée ou palais, et partant de plus suggestif?... Il ne faut pas oublier qu'en Orient les objets les plus précieux sont d'un usage constant, que les étalages pour la montre de notre pauvre luxe occidental y ont toujours été inconnus. Ceux qui n'ont pas encore l'habitude de l'aménagement sécessionniste des salles

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L'ART DÉCORATIF d'exposition, généralement adopté aujourd'hui en Allemagne et en Autriche, ont pu se figurer aussi que les organisateurs munichois s'étaient efforcés de tromper sur les apparences, de déployer et de clairsemer les objets pour « faire grand » dans des salles à peu près vides. Il n'en est rien. Le but de cette exposition, nous dit le catalogue officiel, (iv^e édition, revue, corrigée et augmentée), a été à la fois scientifique et artistique : faciliter l'étude de ces arts islamiques trop peu connus ou méconnus ; prouver que leurs créations ont droit à la même place que celles d'autres époques et d'autres civilisations ; par surcroît, apporter à l'art moderne le stimulant de ces beautés ornementales et de ces richesses de couleurs, dont l'influence s'étendit aussi bien en Chine qu'à Byzance et à Venise, et qui seraient encore capables aujourd'hui d'ouvrir à cet art de nouvelles voies. Ce fut là, en effet, un complément, peut-être inattendu, mais heureux, à l'Expo- Collection Van Gelder. Valence, XV^e siècle. Uccle.

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--- Tapis noué d'Asie mineure. XVIe–XVIIe siècle, fond bleu foncé, bordure jaune. Musée Ottoman. Constantinople

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L'ART DÉCORATIF Page 64 Text Content sition de 1908, la première manifestation collective d'un mouvement d'art désormais réfléchi et coordonné, dont l'apparition des artistes munichois au dernier Salon d'automne n'a encore pu vous donner qu'une très partielle idée. Mais de même qu'il s'était agi alors de fournir la preuve que cet art, conscient de ses moyens et de ses droits, pouvait dorénavant régir aussi bien l'architecture que le bibelot, quoi qu'en aient dit notre cher maître Péladan et d'autres, et par conséquent dominer de vastes ensembles décoratifs dont toutes les lignes se tiennent étroitement; de même, puisqu'il convenait avec cette exposition d'art musulman de faire apprécier par le détail les productions d'une culture étrangère, s'imposait une disposition des salles totalement différente. Autant l'exposition décorative devait satisfaire et flatter l'œil, convaincre par l'harmonie des proportions et des couleurs; autant la musulmane visait avant tout à satisfaire une curiosité qui s'attarde, à permettre l'approche gourmande et comparative de pièces rares qui ne seront plus de sitôt réunies côte à côte. M. le Prof. Benno Becker, et MM. les architectes Robert Rehlen, Ruppert von Miller, M. l'ingénieur Ernest Fiechter, ont organisé une exposition d'étude d'abord, sans pourtant qu'il soit loisible de les accuser d'en avoir négligé le côté artistique. Les objets, placés dans un cadre plus ou moins identique à ceux auxquels ils étaient accoutumés, sans cesser de servir au plaisir des yeux, tendaient avant tout à l'instruction des visiteurs, en majeure partie absolument profanes. Et les nombreuses études que l'on a consacrées à l'Exposi- Image Caption Pluvial de brocart d'or sur fond rouge. Étoffe turque. XVIIe siècle. (Dentelle rapportée.) Musée Stschoukine. Moscou.

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L'ART DÉCORATIF tion. — M. Meyer-Riefstahl est un ceux qui se sont le plus dépensés dans les revues. — ont presque toutes bien fait remarquer que le temps était passé de pousser des exclama- tions d'enthousiasme romantique devant la richesse et les couleurs et la fantaisie des produits orientaux : qu'au contraire était venu celui de rendre justice à des artistes parfaitement instruits de leur art, dont l'habileté manuelle, acquise dans la pratique de règles dûment observées, ne faisait que servir un sens de la composition, mathéma- tique ou pittores- que, très développé et un sens de la beauté qui n'a pas été pour rien dans l'éducation du nô- tre. De sorte qu'on ne pouvait sortir de l'Austellungsge- boeude sans être pénétré d'une admiration toute nouvelle pour ces peuples, trop naïve- ment taxés de bar- bares, qui ont su pousser leur civili- sation jusqu'au merveilleux épa- nouissement d'art résumé là. En effet l'Expo- sition de 1910, à Munich, marque une date dans l'his- toire de notre con- naissance de l'art Oriental. Pour la première fois elle offrait. — on s'est plu à le reconnaître de tous côtés, — une « image presque complète des arts mineurs islamiques », sans qu'on ait précisé toutefois en quoi auraient dû consister, dans l'occurrence, les « arts majeurs », eût-on dressé, sous les halles de la Theresienhoëhe, des Alhambra et des Alcazar tout entiers. Ce sera même encore un des bénéfices sérieux de cette exposition d'aider à détruire la prétentieuse mandarinade qui sépare les arts en majeurs et mineurs, selon leur plus ou moins d'utilité immédiate, comme si la plus belle qualité d'un art quelconque Dame de Venise ex costumaturc. XVIIIe siècle. (Tableau à l'huile dans le style de Pietro Longhi.) Collection Sarre. Berlin.

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n'était pas d'avoir son but, le plus direct possible : une gourde de pèlerin, une reliure, un bol, suffirait à le prouver, quand il a passé par les mains d'un modeste artisan syrien, mongol ou persan ; et la débandade où courent aujourd'hui nos arts, les « grands », ferait aisément la même démonstration, mais en sens inverse, par l'absurde. Ce résultat magnifique n'eut sans doute jamais pu être obtenu sans le concours, toujours heureux, de ce hasard auquel président de longues patiences. Le plus artiste des princes de la maison de Bavière, amateur passionné d'art et d'art oriental en particulier, S. A. R. le prince Rupprecht eut la bonne fortune de découvrir dans les galetas de la résidence, un stock de tapis d'Orient, en rouleaux, qui n'avaient jamais été défaites. Cette trouvaille fut le point de départ de l'Exposition, la « boule de neige » de l'éblouissante avalanche. Sur l'intervention directe du prince, grâce à son appui personnel, il fut possible de convaincre les cours étrangères et les collectionneurs, les chapitres et les grands musées de se dessaisir, pour tout un été, de leurs inestimables trésors et de leur laisser courir les risques des longs transports et d'un étalage public. **Les tapis de la Résidence de Munich méritaient donc une place d'honneur : on la leur réserva au milieu de la halle principale, dans une salle de réception ou d'apparat, aménagée en manière de médressé, école de prières. Voilà trois cents ans qu'ils n'avaient pas revu la lumière ; ils étaient arrivés en la possession de la branche des Wittelsbach du Palatinat avec le reste de la dot de Constance (rien de l'Enlèvement au Séraïl), fille du roi Sigismond Wasa. Aussi ont-ils conservé toute leur fraîcheur, on pourrait presque dire une certaine crudité, qui détone dans l'ensemble et qui, au L'ART DÉCORATIF

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L'ART DÉCORATIF premier abord, déroute les notions habituelles sur la douceur de ces tapisseries patinées par le temps et l'usage. Ils appartiennent au genre dit tapis polonais, pour ce que les premiers exemplaires arrivèrent de Pologne et que ce royaume fut le premier intermédiaire par qui les princes chrétiens, ceux de Danemark, de Suède pour commencer (et ce détail est à retenir) firent en Perse des commandes de tapis spécialement destinés à des cadeaux. Des armoiries et écussons occidentaux, souvent mal interprétés, s'y mêlent aux arabesques originales. Les bordures vertes, l'association assez criarde du vert et du rouge, du vert et du jaune y dominent. Cependant, l'ornement demeure d'une grande finesse de dessin et l'on trouve également, dans les tapis noués et dans les tapis tissés (les fils métalliques sont toujours traités en haute lice), des accords de couleurs délicieuses, comme la bordure bleu clair et mauve du tapis Van Geldern (xvi^e-xvii^e siècle): les tons saumonés de ceux du Musée d'Art et d'Industrie de Vienne, du Musée National de Munich; ou le fond: or dans le champ et argent dans la bordure, où courent des ramures ténues, du Musée Czartorisky; ou encore le vert olive et bleu clair sur le scintillement or et argent d'un tapis de l'empereur d'Autriche. Panneau émaillé. Coll. Sarre. Perse, XVII^e siècle. Berlin. Panneau émaillé. Coll. Sarre. Perse, XVII^e siècle. Berlin.

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L'ART DÉCORATIF Musée d'Art Décoratif. Dusseldorf. La merveille des merveilles avait aussi été envoyée par S. M. Impériale : le célèbre tapis de chasse de Schoenbrunn n'avait encore jamais quitté le palais que pour l'Exposition de tapis de Vienne. Il passe pour un cadeau de Pierre le Grand à la maison de Habsbourg. Il date de la meilleure époque classique et sort vraisemblablement de la manufacture même d'Ispahan. Sa dimension, la richesse exquise des couleurs, le nombre des figures, tout concourt à le mettre hors pair. La rosette et les coins, d'un vert délicat qui se répercute à l'extrême bord, autour du tapis, portent des monstres, dragons et phénix, où l'influence chinoise est évidente. Sur le fond, orange rosé, se déroulent les scènes de chasse les plus variées : les cavaliers persans poursuivent, de l'arc ou de la lance, des gazelles, des panthères, des sangliers et des dragons, et parfois l'un d'eux porte la main à la poitrine, atteint d'une flèche mal intentionnée, image de ce qui se passait dans les grands parcs des satrapes déjà mentionnés par les historiens grecs comme chez les ripuaires des Nibelungen ; la chasse devait fournir l'occasion la plus favorable de se défaire, comme par mégarde, d'un rival encombrant. La bordure est formée d'un

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L'ART DÉCORATIF Moitié de pluvial, soie de Perse, couleurs sur fond bleu. Seconde moitié du XVIe siècle. Musée Autrichien d'Art et d'Industrie. Vienne. groupe silencieux de deux génies ailés, dont l'un assis semble servi par l'autre qui lui présente un plat, groupe régulièrement répété entre les délicats festons des branchages. Cette régularité, ce hiératisme font un singulier contraste à l'animation de la chasse centrale, où l'on ne peut assez admirer le naturel des attitudes des personnages, de leurs chevaux cabrés ou lancés, des bêtes traquées ou fléchissantes.

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L'ART DÉCORATIF C'est le seul tapis de chasse en soie ; mais d'autres racontent avec plus de charme la paix des intérieurs, et le recueillement des heures pendant le khief ; car les tapis-jardin ou tapis-prairie furent créés et réalisés évidemment tout exprès pour rappeler, entre les quatre murs passés au lait de chaux, la joie des printemps et des vergers fleuris, la poésie des parcs plantés de pêchers et d'amandiers, les canaux peuplés de cyprins, et faire penser, devant ces « paradis » en images, à celui que le Prophète promet aux élus. Non pas que ces tableaux d'un très réel sentiment de nature fussent appendus devant les yeux, en face ou au-dessus des divans de repos ; en Perse, les tapis ne s'employèrent jamais en décoration murale ; on s'asseyait dessus et l'orientation même du dessin était combinée de manière à présenter du côté de la place d'honneur le champ à la rêverie : la grande ingéniosité dépensée à multiplier les tours et les détours des traits principaux dans une certaine symétrie de l'ensemble plus ou moins dissimulée, servait à favoriser la distraction des yeux sans brouiller l'attention : raffinement d'un art destiné à la délectation des sens. Le tapis-jardin constitue sans doute le type primitif, en tout cas le plus ancien dont il soit fait mention, puisqu'il remonte jusqu'au légendaire Printemps de Khosroës, brodé en pierres précieuses, dont les Arabes s'emparèrent à Clésiphon et qu'Omar distribua par lambeaux à son armée. Les deux exemplaires du genre, exposés à Munich, présentent comme le plan d'un jardin persan, avec des canaux rectilignes où nagent des poissons et des bassins ou miroirs d'eau au centre et aux Collect. Schulz. Berlin. Prince et derviche, par Rizza-Abbasi. XVIIe siècle.

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Tapis polonais, noué. Soie et argent. Perse, XVIe siècle. Collect. du Prince Lichtenstein. Vienne.