Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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RIPA DE ROVEREDO.
Pointe Nord-Ouest (Ile de Batz).
(Aquarelle.)
TROIS ARTISTES
Mlle RIPA DE ROVEREDO, ANDRÉ WILDER ET NAOUM ARONSON
T vient de s'ouvrir aux Galeries Malesherbes une exposition extrêmement intéressante par la diversité des envois et des tempéraments qui s'y affirment. Cette exposition nous présente des œuvres de Mademoiselle Ripa de Roveredo, de M. André Wilder, du sculpteur Naoum Aronson et du graveur P.-E. Vibert.
Mlle RIPA DE ROVEREDO
Mademoiselle Yvonne Ripa de Roveredo est une jeune artiste qui ne sait pas seulement voir, dessiner et peindre, mais qui s'efforce de montrer ce que signifie pour elle un visage, une attitude ou un site. Je ne dirai pas : C'est une intellectuelle employant son art à s'exprimer elle-même au moyen d'un paysage élu par sa sensibilité, ou d'une figure, d'un corps d'homme ou de femme. Je ne dirai pas cela, parce que ce serait amoindrir l'artiste en la subordonnant à l'être d'imagination et de pensée, qui, heureusement, n'est pas le maître, mais l'associé ou plutôt le frère, le grand frère aimé, écouté, du dessinateur et du peintre. Plutôt encore : les deux personnages
Y.-R. DE R.
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s'impressionnent mutuellement avec une force égale ou à peu près égale, d'ordinaire. C'est, entre eux, par des actions et réactions constantes, une sorte d'équilibre instable, aboutissant à l'œuvre — qui les met d'accord, nous offre le résultat de leur double travail enfin et vigoureusement unifié.
Certes, « penser » n'est pas nécessaire à un artiste. Il ne lui est même pas nécessaire d'être très intelligent. On pourrait citer de forts ou de charmants artistes qui furent — ou sont — uniquement des sensitifs ayant le don de traduire ce qui frappait — ou frappe — leurs sens. Et, d'autre part, il est certain que la peinture a ses limites naturelles. Ses moyens d'expression font d'elle un art essentiellement différent de la poésie ou de la musique. Ce n'est pas directement qu'elle peut rendre des idées ou des sentiments; et même, à trop vouloir interpréter la nature ou l'humanité visible en la représentant, à être trop « subjective », elle court le risque des risques : celui de n'être plus de la peinture, mais de la littérature peinte. Mademoiselle Ripa de Roveredo ne s'y trompe pas. Elle sait à merveille où commence le péril, et que l'art du peintre se dénature et s'affaiblit, au lieu de s'étendre. « s'il essaie d'exprimer des choses abstraites ». Elle-même me le disait, il y a quelques jours, en ces termes. Seulement, c'est pour le peintre un droit, sinon un devoir, de ne point s'arrêter au spectacle qu'il a sous les yeux : il est libre, en vérité, de n'avoir pas que des yeux et une sensibilité, en quelque sorte, organique, mais une âme et, dans cette âme frémissante, une intelligence ouverte.
Il est libre d'éprouver, avec des sensations, des émotions, et de celles-là qui, toutes morales, se transforment aisément, parfois, en idées, — ou arrivent à l'idée comme à leur floraison dernière. Et, dès lors, il peut justement chercher à nous communiquer ce qu'il éprouve : à nous faire voir ce qu'il voit, lui, sous les couleurs et les formes de tel ou tel paysage, de tel ou tel visage. Et cette juste ambition est celle qui anime Mademoiselle Ripa de Roveredo, parce que rien n'est sans âme pour son âme, à elle, si ardente, si vibrante ; parce que rien même, parmi les plus humbles choses, fleurs, plantes, n'est sans quelque embryon de pensée pour sa vivante pensée infiniment sympathique.
Non, sa peinture n'est pas de la littérature ; mais il y a dans l'artiste un poète, et celui-ci, qu'attire et trouble l'invisible, excite naturellement celui-là (ou celle là), devant le papier, la toile ou le bois, à nous procurer le frisson de cet invisible. Disons mieux : Mademoiselle Ripa de Roveredo veut simplement et magnifiquement que les images parties de sa main possèdent pour nous la même puissance de suggestion ou d'évocation qu'eurent pour elle les objets représentés — ou les personnes... Et je ne crains pas de le déclarer, en outre : ce haut mais très légitime idéal, elle l'a souvent réalisé.
Elle l'a réalisée à force de travail, et grâce à de très remarquables dons. Elle était, en effet, très bien douée : c'est évident ! Mais, dès l'âge de quinze ou seize ans, elle eut le mérite de comprendre que les dons ne suffisent pas : qu'un grand savoir technique est indispensable, et qu'il faut pour l'acquérir de longs efforts ; — et ces efforts, elle les a faits.
Elle a eu, d'ailleurs, pour professeur un homme dont elle vénère la mémoire comme celle d'un véritable et très « personnel » artiste, — elle n'hésite pas à dire, elle : d'un grand artiste, — Frédérick-Anselme Lottin, mort trop tôt pour avoir pu répandre son nom, connu seulement d'une élite, après une vie d'incessant combat contre les nécessités matérielles.
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RIPA DE ROVEREDO.
Crépuscule.
(Peinture.)
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J'ai là, sur ma table, de Mademoiselle Ripa de Roveredo, une lettre, admirable de gratitude, sur le talent, et l'enseignement de ce malheureux et noble peintre, tué, c'est le mot, à trente-neuf ans, par l'inclémence du sort, « au moment où il allait enfin pouvoir récolter et donner la mesure de sa valeur » (1907). Il n'en a pas moins laissé, assure encore sa reconnaissante élève, « quelques œuvres magistrales d'exécution et de pensée ». Et, pendant les six ou sept années qu'elle l'eut pour guide, s'il ne lui « passa rien », ajoute-t-elle, il « n'entrava jamais » son « indépendance », s'appliqua, au contraire, à « la développer » ; ayant toujours présent à l'esprit le principe esthético-éducatif qu'il avait ainsi formulé : « Un élève est un instrument dont il faut savoir jouer ». Bref, confesse-t-elle hautement, « je lui dois l'éducation solide, méthodique, sur laquelle je m'appuie aujourd'hui... »
RIPA DE ROVEREDO.
Portrait d’Ida Rubinstein.
(Dessin)
fesse-t-elle hautement, « je lui dois l'éducation solide, méthodique, sur laquelle je m'appuie aujourd'hui... »
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Et la voilà donc, maintenant, toute jeune femme, en possession à la fois d'un « métier » sûr, d'un métier qu'aucune difficulté d'exécution ne saurait plus embarrasser longtemps, et d'une originalité de vision et de conception accrue par les années de labeur opiniâtre où elle apprit à se parfaitement connaître en apprenant son art. Toutes les ressources de cet art lui sont familières ; notamment celles qui peuvent le mieux l'aider à manifester son tempérament, à déployer ses tendances. Personne ne pourrait mieux qu'elle-même l'analyser comme artiste, tant elle a réfléchi sur ses dons propres et sur les moyens d'exercer, de développer ces dons avec le plus d'intensité. C'est une conscience de peintre entièrement lucide, et une volonté aussi disciplinée qu'énergique. Elle sait toujours ce qu'elle veut (bien entendu, je parle uniquement du peintre, qui seul, en
Tête coupée de Iochanaan. (Cire.)
RIPA DE ROVEREDO.
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elle, relève de notre étude), et elle veut toujours ce qui s'accorde avec son « moi » intellectuel et esthétique. Elle se plaît même à théoriser. Et sa parole est nette, comme est claire sa pensée, toute riche et complexe qu'apparaît celle-ci.
Elle aurait pu écrire, je crois, si le dessin et la peinture n'avaient eu pour elle le charme qui l'entraîna. Elle a, du reste, beaucoup lu. Sa culture littéraire est très supérieure à l'ordinaire culture des peintres que le livre attire de temps à autre, mais comme une distraction ou parce qu'ils ont besoin de renseignements — ou pour n'avoir pas l'air trop ignorants, trop peu « au courant », devant certains snobs. Elle lit pour la joie de lire et de s'instruire. Pareille en cela, aussi bien, à son ancien professeur, dont la curiosité d'esprit était « universelle ». Universelle avec des préférences, je n'en doute pas, et de très vives ! comme sont également celles de Mademoiselle Ripa de Roveredo, tout le monde en jurerait d'après ses œuvres, si caractéristiques d'une nature de flamme et de foi, tendre et grave, librement mais profondément religieuse (au sens le plus large de l'épithète), et non moins romantique, par deux ou trois côtés, que moderne par ailleurs.
Voyez ce hibou pensif — « le penseur ailé », dit l'auteur —. C'est vraiment un hibou, même un hibou d'une certaine espèce, un Kétupa, non point un oiseau à moitié fantastique qui tiendrait du hibou. L'artiste que j'étudie ne demande pas ses effets à une fantaisie plus ou moins transformatrice du réel. Avant tout, la vérité ! l'observation patiente et le ferme propos de ne rien négliger pour rendre exactement l'objet ou l'être à peindre, quel qu'il soit. Mais tel objet ou tel être peut revêtir à nos yeux — aux yeux de notre imagination, si vous voulez — une valeur symbolique ; et la conviction de Mademoiselle Ripa de Roveredo, conviction qui devrait être celle de tout
RIPA DE ROVEREDO.
Repos après la pose.
(Peinture.)
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RIPA DE ROVEREDO.
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Le penseur ailé.(Bessin.)
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RIPA DE ROVEREDO.
Douleur.
(Peinture)
artiste, est que cette valeur appartient à l'art, au même titre que l'être ou l'objet.
Il n'est pas mauvais, cependant, d'être un peu romantique pour avoir bien en soi des convictions de cet ordre : c'est pourquoi Mademoiselle Ripa de Roveredo les a bien. Je gagerais quelle fut, aujourd'hui, frappée, en regardant un Kétupa, de ce que l'immo-bilité silencieuse et comme hiérati-que d'une telle bête au repos semble exprimer (je dis : semble), et peut donc figurer dans une œuvre d'art, d'inquiétante tristesse méditative. Et tout de suite, probablement, elle eut envie d'exécuter cette œuvre. Tout de suite, au moins, elle la conçut et se promit de l'exécuter dès qu'elle le pourrait. Et elle eut bien raison... Mais je vais plus loin. L'idée de représenter par une bête-type ce qu'il peut y avoir d'obscurité et douloureuse méditation dans le monde animal, eût elle précédé le fait que j'imaginais, le spectacle du Kétupa rencontré, je ne vois pas au nom de quel principe d'art indiscutable on se croirait le droit de blâmer l'artiste.
Blâme-t-on Lafontaine d'avoir confié à des animaux presque tous les rôles de son ample comédie humaine ? Or il profitait là d'une liberté, traditionnelle assurément, mais bien plus grande et même tout autre que celle d'un peintre s'attachant à susciter en nous telles ou telles réflexions par la représentation fidèle et philosophique, tout ensemble, d'un animal. Ce « penseur ailé » n'est qu'un oiseau qui pense, si l'on veut ; et si l'on veut qu'il symbolise toute la vague pensée de nos « frères inférieurs », — c'est
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encore dans son « règne », et là seulement, qu'il est un symbole, au moins direct.
Mais voici du symbolisme humain — et, en plus, mystique ; et plus que de la tristesse : du désespoir ! Voici, en même temps, une curieuse application, dans ce mysticisme symbolique, de l’ascétique dessin des primitifs. C’est Madeleine, après la mort du Christ; une Madeleine émaciée, livide, au pied d’un tronc d’arbre, où s’arrête un lourd filet de sang qui seul rappelle le supplice. Elle est agenouillée, et néanmoins tout élancée de son buste rigide, la tête en arrière, la face close, les bras tombés derrière le dos et collés au corps, dans un paroxysme de douleur qui fait d’elle une sorte d’emblème extatique de la plus hautesouffrance humaine.Cela, contre un ciel bibliquement terreux…
Et c’est la tête coupée de Jean-Baptiste, tête à la fois d’ascète et de prophète, au long visage, au front démesuré,— peinture à la cire en brun, vert, rouge et noir, d’un effet puissamment dramatique.
RIPA DE ROVEREDO.
Femme à sa toilette.
(Dessin.)
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Car Mademoiselle Ripa de Roveredo possède le sens du drame. Elle a aussi, et de façon éminente, le sens décoratif.
Elle l'a dans les tableaux que la légende ou son imagination lui suggèrent. Et elle l'a dans le paysage.
Son grand paysage, la Pineta de Ravenne — cette merveilleuse forêt que Dante a chantée — est d'une séduction décorative irrésistible. Sous un ciel d'automne, doucement bleu, dans une sérénité voluptueuse, des lignes de grâce molle et grave; les beaux pins verts et dorés, l'eau tranquille et pâle d'une espèce de lagune... — Seulement, il flotte parmi tout ce calme, on ne sait quelle invisible menace de fièvre meurtrière ou, pour le moins, terrible.
C'est vraiment un paysage virgilien,—d'une harmonie qui semble vouloir se faire plus enchanteresse de sa perfidie même.
Et ce sont d'autres paysages, d'un caractère très différent : petits paysages bretons, âpres, sauvages, étonnamment décoratifs aussi : l'Ile de Batz, un Coucher de Soleil dans la même île, un Moulin dans cette île encore, et des Rochers... qui ressemblent à une tapisserie d'énormes pierres sous un ciel mélancolique, au bord d'une mer cruelle qu'on ne voit pas mais dont se devinent les fureurs. — Tous ces petits tableaux sont « composés » et les spectacles de terre et d'eau qu'il nous présentent dans leur réalité la plus exacte, ont été cependant comme « symbolisés » par l'amour du style qui est une des vertus et un des charmes du talent si pénétrant de l'auteur. Tous, en effet, nous disent l'âme farouche et tendre, l'âme pitoyable et redoutable de cette île d'extrême-monde, de cette île désertique où les maisons basses ont l'air d'un campement oublié là, dans la brume et le froid, sous le vent du large.
Une immense poésie se dégage de ces toiles si petites mais si évocatrices.
RIPA DE ROVEREDO.
Héros moderne.
(Dessin à la pierre.)
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N. ARONSON
Portrait de Mlle D....
(Pierre.)
La femme qui les a peintes est une artiste de race autant que de science; une artiste sensible aux voix les plus tristes de la nature, aux plus déchirantes, — comme elle l'est, ailleurs, aux plus séduisantes, aux plus perfidement ensorceleuses.
Et, si la nature lui parle de près jusqu'à lui révéler, pour qu'elle les exprime, ses mystères les plus émouvants, de joie ou de désolation, le personnage humain, pareillement, le personnage qu'elle n'a plus à inventer d'après la légende, mais qui posa devant elle, lui tient un langage révélateur qu'elle traduit pour nos yeux, pour notre pensée et notre sensibilité, en des portraits aussi particuliers, dans leur vie individuelle, qu'ils ont de valeur expressive générale.
Comment ne pas admirer, sous ce double point de vue, le portrait de l'extraordinaire Ida Rubinstein? Ce front qui fuit sous la chevelure abondante et fine, savamment disposée; ces yeux profonds qui semblent toujours guetter quelque chose, en leur rayonnement bleu, comme ceux d'une sirène: cette jolie bouche entr'ouverte, aux dents brillantes, bouche également de sirène attentive, et tout ce que nous découvre, enfin, de subtile cérébralité, ce profil aigu et pur de femme trois fois femme, de Slave ardente, troublante, captivante et qui sait à quel point elle l'est..
Il faut à cette image de magicienne opposer celle d'une autre Russe, anonyme, celle-là, pour nous, mais qui fut une nihiliste et que le peintre appelle discrètement une