Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

TH. LAMBERT. Façade au Salon. (Simili Buckert et Cie.) Le Salon des Arts décoratifs français à l'Exposition de Bruxelles Peut-être serait-il préférable d'employer le terme « arts appliqués », car la puissance du mot a toujours eu en France une influence singulière et néfaste. Les efforts remarquables de quelques vrais artistes contemporains ont été méconnus pendant de longues années, uniquement parce qu'on les rangeait sous l'appellation d'art moderne et que ce vocable, détourné de son véritable sens, avait, à un certain moment, servi de drapeau aux essais pseudo artistiques les plus baroques. Jamais on n'a fait d'une expression un usage plus malencontreux et plus faux (très souvent, d'ailleurs, volontairement) à tel point que maintenant encore, la plupart des gens, quand on leur parle d'art moderne, voient se dresser devant leurs yeux un fauteuil aux pieds apocalyptiques ou une entrée de métropolitain. Il est à remarquer d'abord que le terme art moderne fut restreint, dès l'origine, à ce qu'on peut appeler l'art décoratif et qu'il ne vint à l'esprit ni de ceux qui essayaient de lancer quelques meubles bizarres, ni de ceux qui les critiquaient de classer aussi sous cette épithète les œuvres de sculpture et de peinture, même les plus en rupture des traditions académiques. C'est qu'il était impossible de soutenir, en effet, que tel canapé biscornu sorti d'un magasin de nouveauté franco-anglais était inspiré par le même mouvement artistique que les innovations hardies de Manet ou de Steinlen.

Page 2

L'ART DECORATIF Or, quand des artistes courageux commencèrent à lutter pour ce grand mouvement de rénovation de l'art décoratif français qui s'affirme chaque jour, leurs adversaires eurent bien soin de conserver au terme art moderne son sens étroit et, comme il avait servi à abriter de malencontreuses fantaisies précisément dans ce domaine, on continua à appeler l'art décoratif de ce nom, qui était déjà une condamnation. Il y a aussi une raison d'un autre ordre : c'est que les grands arguments des plus féroces ennemis de l'art décoratif sont tirés du passé et que, par une singulière aberration, c'est au nom de celui-ci que l'on condamne le réveil d'une des branches de l'art français les plus anciennes et les plus traditionnelles. Il faut reconnaître qu'il se trouve parmi les adversaires a priori de toute tentative nouvelle en art des gens d'esprit fin et de goût délicat : ceux-là sont victimes d'un phénomène très curieux, très complexe et qui mériterait d'être étudié à part, car il a, en réalité, des causes politiques et sociales profondes. Il y a chez eux comme transposition de l'impression artistique en impression plutôt littéraire. Ce qu'ils cherchent avant tout, c'est la résurrection d'un temps qui n'est plus, et quand ils voient un Philippe de Champaign ou un Watteau, ce n'est pas au point de vue de l'art seul qu'ils l'admirent : des fragments de mémoires — si abondants dans notre littérature contemporaine — leur reviennent à l'esprit, des noms TH. LAMBERT. Salle à manger (détail). (Simili Ruckert et Cie.)

Page 3

L'ART DÉCORATIF connus sont comme murmurés à leurs oreilles: tel, devant le Portrait de la mère Angélique, cherche la mélancolie hautaine de ces messieurs de Port Royal; tel autre sourit à l'Embarquement pour Cythère en songeant à certaine anecdote piquante du chevalier TH. LAMBERT. Salle à manger (détail). (Simili Ruckert et Cie.) de Boufflers et tandis que ses yeux rêvent devant quelque pastel de Latour, ou quelque tapisserie fanée, les vers de F. Gregh s'élèvent doucement en lui: La tristesse des menuets Fait chanter mes désirs muets Et je pleure D'entendre frémir cette voix Qui vient de si loin, d'autrefois Et qui pleure. et font revivre un moment ces temps disparus et qu'au fond de l'âme tous regrettent un peu comme une très ancienne jeunesse. C'est un plaisir très fin, très délicat, mais quel contraste entre ce jeu littéraire et

Page 4

L'ART DECORATIF J. DUNAND. Vase bronze ciselé. Simili Ruckert et Cie. l'enthousiasme brutal d'un peuple vraiment artiste tel que celui de Florence portant en triomphe les portes du Baptistère que Lorenzo Ghiberti venait de terminer. On oublie trop de nos jours que l'art doit être fait de sensations. L'esprit y a pris dans notre société contemporaine une place démesurée et néfaste. Il y a quelque cinq ans, un Italien, M. Benedetto Croce, s'est efforcé, dans son livre intitulé L'Estetica, de démontrer la déplorable influence de l'intellectualisme dans l'art, mais sa critique sévère et pénétrante n'a guère eu d'écho chez nous et pour cause. En ce qui concerne la plupart des détracteurs de toute tentative faite par nos plus vrais artistes d'aujourd'hui, la raison de cet ostracisme est beaucoup plus simple et plus brutale : c'est une simple et complète incompréhension de l'art. Combien de gens se doutent que l'homme menant la vie la plus modeste peut chaque jour, au cours du chemin familier qui mène à son travail, avoir d'admirables sensations d'art ! Mais combien de gens voient ? Ceux-là mêmes qui admirent bruyamment le jeu des muscles d'une statue antique ont-ils jamais regardé dans la rue l'effort d'un homme traînant une charrette ? Aperçoivent-ils davantage les admirables lumières s'accrochant aux choses les plus prosaïques et qui, à chaque tournant de rue, à chaque heure, varient à l'infini ? Mais non, ces gens-là ne voient même pas le soleil, et quand on leur montre une toile dans laquelle a été emprisonnée magiquement toute la vibration chaude et violente d'un jour d'été, ils crient au scandale. Dédaigneux de toutes les beautés qui les entourent, ils passent indifférents, la tête farcie de lectures ; mais le soir venu, habillés plus ou moins ridiculement, assis dans un fauteuil Louis XVI-imitation, tenant entre leurs mains une monstrueuse tasse à café, aussi insensibles à la laideur des choses qui les envi- DUNAND. Vase en acier repoussé au marteau. Décor nacre, anses fer forgé. (Simili Ruckert et Cie.)

Page 5

L'ART DÉCORATIF ronnent qu'à leur beauté, ils font figure d'amateurs d'art pour avoir cité à propos — ou même hors de propos, cela n'a aucune importance — quelques fragments d'un cours du Louvre ou d'une conférence artistique pour jeunes filles bien élevées. Ce qui a nui le plus en France aux véritables artistes, c'est cette mode qui s'est emparée de la société d'aimer (ou de croire aimer) les œuvres d'art. Ce n'est pas là un paradoxe. Il est devenu de bon goût d'admirer avec une émotion attendrie les tapisseries, les pastels, les gravures, etc.; seulement un snobisme ne crée pas un tempérament et, comme ces braves mécènes improvisés sentaient au fond leur incompétence absolue, ils se sont raccrochés désespérément au passé. Devant les œuvres modernes, ils prennent des airs guindés, moroses, du plus haut comique et finissent par rejeter tout en bloc : ils ont si peur de se tromper... Quelle abomination si un critique officiel leur déclarait un beau jour que tel tableau ou tel meuble « payé très cher », ne vaut rien ; tandis qu'en achetant chez quelque bric-à-brac élégant et supposé de tout repos, un J. DUNAND. Vase en cuivre monté au marteau d'une pièce, repoussé et ciselé, anses cuivre forgé. (Simili Ruckert et Cie.) J. DUNAND. Vase en cuivre, argent et or mat monté au marteau d'une pièce. (Simili Ruckert et Cie.)

Page 6

L'ART DÉCORATIF Bureau. (Simili Buckert et Cie) PIERRE SELMERSHEIM ET EDOUARD BÉNÉDICTUS.

Page 7

L'ART DECORATIF Bureau. (SimilBuckert et Co.) PIERRE SELMERSHEIM ET EDOUARD BÉNÉDICTUS.

Page 8

L'ART DÉCORATIF J. COUDYSER. Garniture. (Simili Ruckert et Cie.) secrétaire Louis XVI ou une psyché Empire, fabriqués d'ailleurs, en général, le mois précédent dans un faubourg, ils se sacrèrent eux-mêmes amateurs d'art. La sottise des petites jeunes filles qui se croient artistes parce qu'elles ont suivi pendant deux mois un cours d'archéologie à la Sorbonne serait, en somme, plus amusante qu'autre chose si elle restait dans la limite inoffensive d'un dédain envers les prétendus barbares. Malheureusement ces petites jeunes filles — oui, même celles-là — se marient; dans l'installation de leur « home » elles apportent la même pose puérile et c'est, de nouveau, la joie des fabricants de vieux-neuf. Allez donc faire comprendre à des gens de cette mentalité qu'une femme qui compose une toilette en harmonie avec sa beauté, fait plus œuvre d'artiste qu'un collectionneur achetant à coup de billets de banque dans un Hôtel Drouot quelconque un éventail Empire, une tabatière Louis XV et un vieux livre du xvie siècle, qu'il aura grand soin ensuite d'emprisonner pèle-mêle dans la même vitrine ! Car c'est une chose remarquable, ces gens qui parlent d'art à tout propos ont comme la honte de toucher de belles choses; on dirait qu'ils ont le vague instinct qu'ils les violent et, de même que les paysans mettent leur pendule sous verre, eux enferment leurs prétendues trouvailles. Pour eux, une œuvre d'art est un phénomène qui doit avoir une place à part. ÉCOLE DE NANCY (WIENER : reliure.) (Simili de la Revue "Art et Industrie" à Nancy.)

Page 9

J. COUDYSER. Store. Simili Buckert et Cie.

Page 10

L'ART DÉCORATIF Page 130 LÉON LAUGIER. Décoration d'assiette. (Simili Ruckert et Cie.) Et alors on arrive à cette contradiction d'une amusante cocasserie : ces amateurs qui se piquent tant d'aimer les choses artistiques, qui ont dépensé des sommes folles pour posséder un meuble signé Riesener ou une tapisserie, dépouille de quelque vieux château, s'entourent d'objets familiers affreux : vaisselle, verrerie, argenterie, clefs, etc. Qu'un objet utile puisse être en même temps une œuvre d'art, c'est une chose qui leur paraît insensée. E. SCHENCK. Chenets. (Simili Ruckert et Cie.)

Page 11

L'ART DÉCORATIF Pour eux, le monde est divisé en deux parties: d'un côté, le domaine de l'art, c'est-à-dire certains sujets dits artistiques qu'ils autorisent les peintres, les sculpteurs, les poètes à interpréter; de l'autre, la vie — rien que cela — qui est a priori considérée comme une chose grossière et dont la vue est indigne d'une âme raffinée. Si leur fanatisme pour les vieilles choses les a forcés à admirer les œuvres d'art appliqué, c'est à la condition expresse qu'elles aient leur petit siècle d'existence et ils conservent, au fond de l'âme, un vague mépris pour ces arts qu'on a qualifié absurdement de secondaires. Ce sont ces faux amoureux d'art qui ont propagé ce fanatisme du musée si nuisible. Certes, le musée peut être un enseignement précieux; mais enfin il faudrait bien se mettre dans la tête que ce n'est qu'un pis aller, qu'une statue faite pour être vue dehors, se détachant sur le ciel ou comme une lueur attirante, au lointain d'une allée, et qu'on flanque de compagnes disparates dans un éclairage restreint, qu'un éventail destiné à prolonger les gestes, à sentir le contact de mains gracieuses et qu'on emprisonne dans un musée, ne sont plus que de tristes fantômes. LÉON LAUGIER. Interprétation décorative. (Simili Ruckert et Cie.)