Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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P.-E. VIBERT
Gros-Rouvres. — Bois.
PIERRE-EUGÈNE VIBERT
Graveur sur bois
Le gravure sur bois est le mode d'illustration typographique par excellence. C'est là une vérité que connaissent tous les bibliophiles et tous les amateurs d'art.
Cependant bien rares sont aujourd'hui les volumes embellis par des bois. Les procédés engendrés par la photographie ont, par leur facilité, leur rapidité et leur bon marché d'exécution, supplanté le vieux travail sincère et artistique des burineurs de buis.
Le livre, le journal, la revue, le prospectus, toute la production imprimée de notre époque est envahie par un mécanisme à outrance qui supprime de plus en plus la liberté d'exécution et l'invention personnelle.
Dans le domaine de l'image, nous ne voyons que simili-gravure, photogravure, héliogravure, ce qui revient à dire photographie sous les formes et dans les utilisations les plus diverses.
Lorsque le bois est appelé à concourir à l'ornementation d'un texte, il est lui aussi
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L'ART DÉCORATIF
P.-E. VIBERT.
Les Faméliques (Estampe en camaïeu.)
victime du même mal et nous ne le reconnaissons plus. Les belles tailles expressives des gravures d'autrefois sont loin ! Le bois moderne s'évertue à se rapprocher d'aspect des procédés photographiques et n'est d'ailleurs qu'une photographie gravée.
Je n'hésite pas à déclarer qu'à ces bois dénués de tout frisson d'art, quelle que soit l'habileté parfois déconcertante de leur auteur, je préfère de beaucoup une simili-gravure du moins parfaitement exacte, puisqu'il ne s'agit plus ici que de scrupuleuse reproduction.
Dans cette lutte pour la copie intégrale, la xylographie sera toujours fatalement vaincue par les moyens mécaniques. Elle n'a aucun intérêt à se survivre dans d'aussi inférieures conditions, cette inégalité évidente devant conduire à une disparition complète à brève échéance.
Son emploi dans la librairie est aujourd'hui si restreint qu'elle a conservé peu de fidèles parmi les exécutants. Y a-t-il à l'heure actuelle en France un quarteron de graveurs sur bois dignes de ce nom? Je ne le crois pas, et dans un nombre pourtant si minime il faudrait encore compter des adeptes occasionnels, des artistes passagèrement tentés par une technique élégante et pittoresque.
Il y a quelques années, un groupement s'était formé dans le but de créer un mouvement de retour à la gravure sur bois dans la décoration du livre.
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Mécislas Golberg.
La minuscule mais ardente phalange eut un organe où le bois était souverain maître. Ce fut L’Image ; cette superbe publication, éditée par Floury, parut un an. Ce laps de temps avait suffi à démontrer que les quelques créateurs qui avaient donné là le meilleur d’eux-mêmes et qui avaient contribué à la confection d’un recueil qui reste un véritable monument d’art, n’avaient à compter que sur une absolue indifférence de la part du public.
Après cette savoureuse tentative, suivie d’un si décevant résultat, les énergies se découragèrent, l’élan fut rompu et ce brillant ensemble, où comptaient Lepère, P.-E. Vibert, Perrichon, et maints artistes probes et vaillants, s’émieta. Chacun s’en fut retravailler dans le silence et presque sans espoir de secouer jamais l’apathie contemporaine.
Cette perspective sans agrément n’entama point la foi vivace que P.-E. Vibert avait dans son art. Graveur sur bois il était par tempérament, graveur sur bois il resterait, envers et contre tout, même contre la mévente et l’insuccès.
Il n’eut pas à subir le pénible destin auquel il s’exposait de gaieté de cœur. Son œuvre en effet s’imposa rapidement, non aux éditeurs qui restent les séides d’une époque où la vapeur et l’électricité sont reines et où le labeur patient n’a plus sa part, mais à quelques amateurs frappés de ce que cette œuvre comportait
P.-E. VIBERT
Gentilly.
Cimetière de Gros-Rouvres.
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ARNOLD BOCKLIN
P.-E. VIBERT.
Arnold Bocklin (Estampe en camaïeu.)
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de puissant lyrisme et de grâce délicate.
Notre graveur put ainsi continuer à élaborer — avec la tranquille sérénité de celui qui ne recherche point les lauriers de l'heure et qui sait cependant que son jour viendra — des séries de xylographies émouvantes, riches de pensées, frémissantes de lumière, étrangement évocatoires, tout imprégnées d'un je ne sais quoi troublant et poétique.
Pierre-Eugène Vibert est en effet poète et il l'est foncièrement. Alors qu'il emploie au lieu de mots la précision des lignes et des volumes, il arrive à rendre l'inexprimable, le mystère des choses dont quelques âmes élues ont seules surpris le frisson surnaturel. Un rien lui suffit pour atteindre notre sensibilité dans ses plus intimes retraites et quelques-uns de ses rapides croquis font songer par leur lointaine répercussion à ces courtes strophes de Verlaine qui ouvrent à nos associations d'idées des horizons sans limites.
J'ai souvenir d'une humble série qui tient place minime dans l'œuvre de l'auteur, je veux parler de quelques notations confiées à M. Georges Bans pour ses « Maîtres de la Carte Postale. »
Nous sommes évidem-
Berger sacoyard.
P.-E. VIBERT.
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P.-E. VIBERT.
Couverture du « Sagittaire » (bois.)
ment là en présence d'une production de circonstance, sans prétention au définitif et au chef-d'œuvre, et cependant on ne saurait s'imager quels trésors d'invention et de verve lyrique se trouvent dépensés sur ces quelques bouts de carton. C'est bien là qu'apparaît une des plus belles prérogatives de la gravure sur bois, celle de sauvegarder l'esprit du croquis, celle de conserver dans la sincérité de l'expression toute l'indépendance de l'artiste. Ici la présentation de quelques coins de nature suffisent à Pierre-Eugène Vibert pour se mettre en communication avec ce que chacun de nous porte en soi de plus impressionnable et de moins défini.
Quelle simplicité pourtant dans ces sujets si intensément dramatiques. Voici la lune apparaissant entre les saules, spectacle souvent rencontré. Mais ici, c'est une lune fascinatrice dont la lumière semble doter d'une humaine existence des troncs étranges courbés au-dessus des eaux en une sorte d'affolant conciliabule. C'est toute la vie hallucinante des soirs qui émane pour nous de ce petit tableau, de même que la pénétrante
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Le Chemineau, d'après un dessin de M. Vibert.
Appartenant au Dr Fildermann.
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$\Omega^{\text{me}}$ et P.E.Vibert
vous font part de la
venue de Jean-Rul
le 28 avril au matin
Il vint dans la plus
grande simplicité —
dregard à tout d'un
œil profond — serra
un doigt de sa mère
avec force — et conquir
sans coup férir
l'estime de tous les
siens —
Paris Mai 1906
mélancolie qui nous surprend l’âme
en certains passages solitaires, se
trouve condensée sur cette carte inti-
tulée La Porte du Jardin.
Il n’y a ici qu’un arbre malmené
par le vent, un sentier désert, un mur
nu, une palissade de bois formant
huis. Sujet banal, œuvre émouvante.
Pourquoi demeurons-nous à songer
devant cette porte close, comme si
elle s’était refermée sur quelque chose
de notre destinée? Pourquoi la con-
templons-nous ainsi qu’il est arrivé à
chacun de nous de s’attacher, un jour,
à une heure donnée, sans une autre
raison qu’une subite emprise de l’in-
connu sur notre être, à quelque site
que l’on quitte avec un serrement de
cœur en y laissant une part de soi-
même? C’est que Pierre-Eugène Vibert
a le don de recueillir et de rassembler
dans ses visions les monades errantes
de l’angoisse, de l’effroi, de l’indécise
tendresse et de l’universelle pitié,
toutes les imprécises sensations qui
peuplent pour nous les paysages mé-
lancoliques comme les oégipans et les
nymphes peuplaient les forêts païennes.
C’est sans doute ce besoin pan-
théiste de saturer l’Univers d’intellectu-
alité qui a conduit Pierre-Eugène
Vibert à animer certaines de ses com-
positions de divinités d’autrefois,
symboles éternels de l’éternel rêve
humain.
Vous rencontrez au cours de ces
pages un prodigieux centaure, fan-
tôme d’un soir préhistorique, cabré,
tirant de ses flèches sur le soleil ago-
nisant, dressant dans le crépuscule une surhumaine révolte des asservis contre la force,
de la souffrance injustifiée contre l’implacable. Superbe page d’une philosophique
envolée.
Ses semblables ne sont point rares dans l’œuvre de notre graveur. Regardez ces
planches magistrales : Les Faméliques, Le Cheval de remonte, L’Arbre brisé. Quel souffle
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large et vivifiant les anime! L'auteur par sa compassion partout exprimée, rapproche de nous les animaux qu'il met en scène, et les choses elles-mêmes sous son bu-rin ou son échoppe prennent figure d'êtres souffrants ou ravis.
Les masures mi-écroulées, les arbres rompus par l'orage, les clôtures déla-brées, les vieux abris de planches disjointes... En tout cela qu'il aime à placer dans ses compositions, le graveur-poète a mis tant de son cœur pitoyable que cette émotion se com-munique au specta-teur et l'étreint.
Avec ténacité, Pierre-Eugène Vi-bert n'accèsédepuis vingt ans d'œuvrer selon sa loyale pensée et sans avoir cherché autre chose que la satisfaction de sa conscience, il est devenu un maître de la taille d'épargne. Son œuvre, parfaitement originale, ne rappelle en rien celles qui l'ont précédée. Un bois de Vibert se reconnaît entre tous, que ce soit une planche importante ou un de ces riens qu'il a semés sans compter, une de ces petites pièces dont il a comblé ses amis, ex-libris, faire-part, cartes de visite. Dans ses menus travaux, comme dans ses productions pour la publicité ou pour la librairie, affiches, couvertures, vignettes ou culs-de-lampe, Pierre-Eugène Vibert a dépensé une ingéniosité toujours renouvelée, un talent plein de tendresse et d'ardeur.
Puisque je parle de la collaboration de Vibert avec les éditeurs, je ne puis passer sous silence une innovation extrêmement importante au point de vue bibliotechnique. Cette année même la Société du Mercure de France a publié un album de dessins inédits
Ex libris P.E.Vibert
MAM PERIÈRE RUIZ
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de Rouveyre, intitulé Le Gynécée. Ce recueil est précédé d'une préface due à Rémy de Gourmont et dont le texte a été entièrement dessiné et gravé sur bois par P.-E. Vibert.
Tous ceux qui se sont occupés d'impression savent la valeur et la difficulté du choix d'un caractère, ils n'ignorent point combien il est malaisé d'inventer un type de lettres harmonieux et lisible, formant un alphabet homogène dans sa nouveauté.
Or le texte du Gynécée est d'une netteté et d'un équilibre parfaits, ainsi que d'une richesse exceptionnelle. L'aspect de la page est gras, somptueux, reposant. Des lettrines ornémentées adjoignent à l'écriture, ici et là, la grâce sœur de leur élégante silhouette. Nulle typographie n'obtiendrait un si intime et si pur résultat esthétique. Si notre graveur ne dédaigne point d'appliquer son art à des besognes un peu terre à terre, mais qui ne sont modestes qu'en apparence, il se permet par contre des incursions dans l'art appliqué, et là encore il innove heureusement.
Connaissant dans ses plus secrètes pratiques le travail du bois, il a utilisé cette réelle science en confectionnant en acajou, en buis, en gaïac, des vasques, des cendriers, des boîtes, des récipients de toutes formes et de tous usages, dont les parois s'ornementent de gravures de la plus délicate inspiration. Nous avons reproduit
P.-E. VIBERT.
Au bord de la Bièvre (Estampe en camaieu).
Bord de Bièvre (Bois).
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dans notre numéro d'octobre plusieurs de ces bibelots précieux dont la forme et la décoration sont également fastueuses dans leur sobre simplicité.
Ainsi conduit par son art et son tempérament à choisir la belle matière du bois pour exprimer ses plus diverses sensations. P. E. Vibert devait être amené tout naturellement à faire plus qu'égratiner et sillonner les planches de buis ou de poirier. Insensiblement le désir le prenait de pousser plus avant sa sculpture, d'ajouter aux lignes et aux masses de la gravure le modèle et les volumes de la statuaire, et c'est ainsi qu'il exécuta d'exquis et véridiques médaillons. Celui que nous reproduisons, dont la fillette du sympathique éditeur, M. Eggimann, fut le charmant modèle, est bien le type de ces productions où l'art du graveur et du sculpteur se combinent pour magnifier la vérité avec une délicate précision.
Cette halte dans le domaine du bas-relief, ou l'observation scrupuleuse des plans successifs et fuyants de la forme est essentielle, nous prouve surtout que Pierre-Eugène Vibert n'est pas seulement un évocateur de contrées fabuleuses ou d'émoi-vante nature. Il n'est pas que le traducteur des paysages mystérieux, hantés par les divinités mythologiques ou par l'immatérielle présence
Les Genévriers (Bois).