Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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BELLERY-DESFONTAINES Le 7 octobre dernier, mourait d'une fièvre typhoïde, le peintre Henri-Jules-Ferdinand Bellery-Desfontaines. La mort le surprenait sur la fin d'une villégiature aux Petites-Dalles (Seine-Inférieure), à l'âge de 43 ans ! Cet achèvement prématuré d'une carrière déjà très remplie, mais qui promettait davantage, fut une grande perte pour l'art. M. Bellery-Desfontaines, avec une fécondité surprenante, alliée à une scrupuleuse conscience, paraissait vouloir cumuler toutes les aptitudes : peintre, lithographe, illustrateur, architecte (1), affichiste, inventeur et décorateur de meubles, peintre d'enseigne et peintre verrier, dessinateur d'ex-libris, de tapis, de tapisseries et de broderies, habile à crayonner ou à brosser des portraits-charge, à composer des marques d'imprimeur, d'éditeur, d'administration, des (1) Il édifia un château gothique, dans la Creuse, selon les principes de Viollet le Duc, et la salle des industries françaises à l'Exposition de Liège, en 1906.

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filigranes de papier, des en-têtes de lettres, des billets de banque, des titres au porteur, des avis de naissance (1), des invitations à de graves mariages ou à de folles cotillonnées, il voulait tout connaître de sa profession d'artiste, ne rien laisser hors de son action dans les arts du dessin. En ces diverses matières, il a donné des preuves de la souplesse de son talent et de la qualité rare de son intelligence. Tempérament généreux, il a su se répandre sans s'éparpiller, empreindre tout ce qu'il toucha de sa griffe si personnelle. Il possédait ce don précieux d'une originalité native et naturellement disciplinée, qui s'accordait avec les lois de la matière et avec les nécessités de la destination de l'objet. Il avait le goût de la simplicité élégante, de l'ornementation sobre et appropriée, de l'exécution délicate. Il aimait les grandes surfaces nues qui se corrigent à point nommé par une décoration heureuse; il affectionnait les lignes droites, volontiers géométriques, qui donnent à la composition une si solide ossature architecturale, mais il savait cent manières de leur enlever leur sécheresse : il était épris de rythme, d'harmonie et surtout de clarté, — il avait, en outre, du style. Indiscutablement, M. Bellery-Desfontaines était styliste! Ses meubles, ses décorations de livres, ses peintures, même ses compositions à destination industrielle (diplômes, (1) Pour son premier enfant ; pour le Docteur Tissier, lettres de mariage pour lui-même, pour le Docteur Tissier, le Docteur Jayle ; cartes du bal des Quat'z'Arts, ex-libris d'Anatole France, etc.

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L'ART DÉCORATIF actions, billets de banque) le proclament. Partout, on retrouve l'ordre dans la composition, la netteté dans l'écriture et la mesure dans la fantaisie, qui sont l'apanage du styliste, c'est-à-dire de l'artiste qui recherche pour son œuvre les conditions qui la feront le plus longtemps comprendre et, par suite, accepter. Si l'on tente, un jour, une exposition d'ensemble des œuvres de M. Bellery-Desfontaines, on sera frappé de la variété de ses dons, aussi bien que de la haute tenue de ses productions. L'artiste était foncièrement probe; sa facilité n'excluait pas la recherche; il ne se contentait jamais d'un à peu près et voulait aller jusqu'au bout de son dessein. J'en trouve la preuve, entre tant d'autres, dans cette note placée au bas d'une frise décorative, onde, algue et poisson, destinée à être transposée en céramique: « Est-il possible de faire des différences de colorations, pour le grondin, en rouge,

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$\mathbb{Q}$ 172 $\mathbb{Q}$ L'ART DÉCORATIF $\mathbb{Q}$ Salle à manger (buffet) du Docteur d’Herbécourt. les algues en violet, et les bulles d’air en blanc? Est-il possible de faire le noir de l’œil du poisson avec un émail foncé, sans qu’il soit autrement indiqué dans la sculpture? « Que la tête du grondin soit nettement en haut relief, la nageoire dorsale très appliquée au fond, le corps tout à fait en médaille. « Enfin, pourra-t-on tenir compte de l’aspect cristallisé de la face du grondin dans la nature et l’imiter comme matière étoilée, rien que par l’émail, le modelé l’indiquant à peine. » Il appert, jusqu’à l’évidence, de cette note, que M. Bellery-Desfontaines ne laissait Le Lapin. — Motif de la cheminée du Docteur d’Herbécourt.

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L'ART DÉCORATIF rien au hasard et qu'il ne se contentait pas de faire, à l'imitation de nombre de ses confrères, un dessin agréablement colorié dont l'ouvrier d'art tirerait ce qu'il pourrait. Il entendait prendre toute la responsabilité de ses œuvres, ne pas la rejeter sur ses colla-

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borateurs, des artistes eux-mêmes : Jorrand, Robert, Jallot, Gagnant, Szabo, etc. Suivons le, maintenant, dans les étapes de sa production décorative. Une de ses premières œuvres fut l'affiche de la Revue Artistique, lithographie en noir représentant une femme vue à mi-corps, penchée en avant et le menton dans la main, derrière laquelle se profilait Paris et Notre-Dame. Cette affiche date de 1897. Une des premières lithographies fut Jeunesse (1), publiée par l'Estampe Moderne bientôt suivie de Wolan, importante pièce, en huit couleurs, à destination nettement ornementale (1897). Il publiait, l'année d'après, une autre lithographie en couleurs, l'Enigme, ayant le même caractère. Sa première illustration fut celle de deux contes de Jean Lorrain, à la Revue Illustrée, en 1896 (2), et sa première décoration de livre, celle de l'Almanach des Bibliophiles pour l'année 1898 (Pelletan, 1898), 28 compositions décoratives, en-têtes, culs-de-lampe, en (1) Le même sujet a été exécuté en peinture, mais le bras de l'homme, tendu dans la lithographie, est à demi ployé dans le tableau. Cette variante a été conseillée à l'artiste par ses amis médecins qui trouvaient que, dans la nature, la tête de la femme aurait été gênée par le beeps de l'homme. Est-il besoin de dire que Bellery avait mieux vu que les docteurs, qui, eux, raisonnaient a priori. (2) En 1895, il avait exécuté pour Le Quotidien Illustré l'illustration d'un roman-feuilleton (La Dégringolade du Diable, par Jules Méry), illustration qui n'est à retenir que pour mémoire. Bibliothèque du Docteur Tissier. --- L'ART DÉCORATIF ---

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L'ART DÉCORATIF Cadrements de pages et lettres initiales, plus une marque terminale pour l'éditeur (le Temps portant une pelle). La même année, il exécutait, pour le Sonnet de Sully Prudhomme à Alfred de Vigny, un entête très florentin d'allure et un cul-de-lampe; en 1900, il décorait la Prière sur l'Aeropole (22 compositions et ornements); collaborait à la décoration du Gutenberg (3 compositions); en 1901, il décorait les Poèmes en prose de Maurice de Guérin (15 compositions), en 1904, Le Roi des Aulnes (17 compositions en couleurs); en 1905, l'Ode à la lumière, d'Anatole France (4 compositions); en 1908, Sur une Urne

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L'ART DÉCORATIF 176 Grecque, de Keats (12 compositions), tous volumes édités par Edouard Pelletan, enfin, il venait d'achever une charmante décoration pour le Livre de Cuisine, de Mmes Tissier et Coquelet (1). Entre temps, il avait dessiné la marque de Pelletan, marque qui parut pour la première fois, en 1899, sur la Mandragore, de Jean Lorrain, et l'année d'après, il exécutait la nouvelle marque de l'Imprimerie Nationale. Il faut nous contenter, ici, faute de place, de cette sèche nomenclature, bien que quatre volumes, au moins, fussent requérir notre attention : La Prière sur L'Acropole, les Poèmes en prose, le Roi des Aulnes et Sur une Urne grecque. Mais qu'il soit bien entendu qu'il s'agit moins, en ces œuvres, d'une illustration que d'une décoration proprement dite et que l'artiste, tout en s'inspirant librement du texte, a surtout voulu orner la page et réaliser pour le livre, considéré comme un tout, un ensemble décoratif qui se tint. Il entrait, ce faisant, dans les idées (1) Ce livre, qui n'a pas encore paru, portera la firme de Pelletan, sera tiré à 500 exemplaires et vendu au profit de Mme Bellery-Desfontaines et de ses enfants. Portrait d'Henri Martin (peinture et cadre.)

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L'ART DÉCORATIF 177 maintes fois exprimées, de l'éditeur, mais il a apporté à l'exécution de ce plan toutes les ressources de son imagination plastique, la pénétration de son intelligence, sa réelle puissance d'évocation, la qualité de sa factur. C'est à l'atelier de P.-V. Galland que M. Bellery-Desfontaines avait appris la décoration (1), c'est dans les ateliers L.-O. Merson et J.-P. Laurens qu'il apprit la peinture. A l'enseignement de ces professeurs, et surtout de ce dernier, il dut sans doute ce dessin précis et cette vigueur dans la touche qui marquent ses productions. Mais cette précision ne va jamais jusqu'à la sécheresse, ni cette vigueur jusqu'à la dureté. Ces qualités demeurent des qualités. Son tableau Entre amis, qui figura à la Nationale de 1907, est une remarquable composition et une excellente peinture, pour la distribution de la lumière, le jeu des demi-teintes et l'adroite opposition des masses sombres aux masses éclairées. C'est un tableau qui frappe par son accent de vérité, un tableau où l'on ne rencontre rien de brutal, mais où les tons se dégradent, se fondent et se transposent, avec une rare finesse. D'autres tableaux seraient à citer : Portraits des frères Tissier (1895) (3e médaille A.F.), OEdipe-Roi (1901), La tristesse du Départ et Vieux Amis(1904), la décoration pour le réfectoire de Pont-aux-Dames (1905), nombre de paysages, de portraits, etc. Beaucoup de ces toiles sont serties dans des cadres de (1) Il fut chargé de l'exécution des bordures qui encadrent, au Panthéon, les peintures de Maillot, Bonnat, Humbert et J.-P. Laurens. CENTENAIRE DE L'INTERNAT 1802 SOIRÉE du 25 MAI 1902 À L'OPÉRA-COMIQUE 1902 PROGRAMME

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L'ART DÉCORATIF Dessin pour une casque en grès exécutée par Bigot. (Exposition de Liège.) M. Bellery-Desfontaines (1) lui-même, tel le portrait d'Henri Martin, celui de Mme Hérard, le sien propre, appartenant au Dr Tissier. Ces cadres, sobres, composés d'éléments aux tons sourds, comme le noyer, le chêne, associés au fer forgé réveillé par l'éclat d'un clou ou d'un fleuron de cuivre, accompagnent sympathiquement la peinture qu'ils font valoir, et à laquelle ils laissent la première place, malgré l'intérêt que présente leur originalité. Vers 1900, M. Bellery-Desfontaines exécuta une vaste décoration picturale pour l'hôtel Silhol, à Marseille, mais son œuvre la plus importante est certainement sa décoration de la salle de chirurgie du Dr Pozzi, à l'hôpital Broca. Là, dans cette claire salle, deux vastes panneaux se font vis-à-vis, coupés l'un et l'autre par une haute porte. Dans le premier, l'artiste a représenté un vaisseau antique, tout blanc, s'avancant sur une mer démontée et portant sur sa proue un génie ailé. Sur un rocher, en face, une figure drapée de rouge : la douleur physique ; le navire, le génie, sont la science et la pitié qui viennent la secourir. Dans le second panneau, nous voyons une convalescente marchant soutenue par deux compagnes, tandis que devant elle, la troupe joyeuse de ses amies déploie une farandole dans le vallon semé de fleurs. Ces deux compositions décoratives sont fort belles et c'est un sentiment de noble générosité qui les addictées. À l'adoucissement de la peine, l'artiste convie de lui-même, (1) Au Salon des Artistes Français de 1908, le portrait de Mme Viviani, par Henri Martin, était également encadré dans un cadre de Bellery-Desfontaines, M. le Dr Tissier, M. le Dr d'Herbécourt, M. Stern, le maître ferronnier Robert, etc., possèdent des cadres de cet artiste. Clos de la villa du Puits, Petites-Dalles, où est mort Bellery-Desfontaines (Peinture).

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L'ART DÉCORATIF il devientle collaborateur moral du médecin, il apporte le réconfort de sa gaité au chevet où s'asseyait la tristesse. L'art à l'intérieur, les jardins au dehors, l'hôpital moderne redevient le lieu d'espoir qu'il est par destination — et qu'il fut au temps de la Renaissance italienne, alors quel'humanisme triomphant voulait partout de la beauté. M. Bellery-Desfontaines a encore décoré un second hôpital : la Charité. Mais là, il a obéi à un autre sentiment. Il ne s'agissait plus de parler à des malades, mais d'amuser des internes. Alors il a jeté quatre-vingts compositions et portraits charge de carabins, devenus depuis des maîtres, sur les trumeaux, sur les retombées des voûtes, sur les portes des armoires. C'est un défilé humoristique de figures d'une ressemblance parfaite, toutes observées par un esprit alerte, et toutes peintes avec une extraordinaireprestesse(1). Elles ont été exécutées de 1892 à 1900 et forment comme une préface à la frise du Théâtre des Auteurs Gais, de l'Exposition Univer- (1) Il y a un portrait de carabin en fureur, qui a été peint entre le moment de la dispute et celui qui suivit, de près, la reconciliation. Quand les internes vinrent prendre leur repas, moins d'une heure après l'incident, celui-ci était fixé, en bonne couleurs, sur un panneau et leur surprise ne fut pas moins grande que la dextérité de l'artiste. Falaises d'aval aux Petites-Dalles (dessin). Étude pour un vitrail (dessin).