Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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FRANÇOIS KUPKA Depuis sept ou huit ans, les collectionneurs de publications illustrées pouvaient remarquer dans le Cocorico, le Canard sauvage, et l'Assiette au beurre, de curieuses compositions signées d'un nom sonore et bref : Kupka. Ces dessins, souples et serrés, affirmaient une recherche de composition décorative et de « caractère », assez rares, quel que fût le talent des collaborateurs ordinaires de ces feuilles, et un souci de symbole et de généralisation dépassant l'actualité immédiate. Ils dénotaient enfin un esprit averti, combatif, amoureux d'idées et de formes. Aussi bien, venu de Prague, sa ville natale — où il avait reçu l'éducation artistique la plus classique — le jeune peintre tchèque F. KUPKA. Frontispice pour les contes d'Edgar Poë. — Dessin.

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L'ART DÉCORATIF qui cherchait alors sa voie à Montmartre aux côtés de Willette, de Steinlen, de Roubille et de tant d'autres, devait subir des influences inévitables et contradictoires. Désireux de compléter sa culture, à l'encontre de certains « spécialistes », F. Kupka, en même temps qu'il travaillait à devenir lui-même et à acquérir complètement son métier (tout en méprisant l'habileté pure, si décevante et si vaine) se repaissait d'œuvres littéraires françaises, de philosophie et de sociologie. Le goût de l'étrange, dumystère, de l'inexprimable, — goût assez septentrional, contraire à ses affinités naturelles d'ornementation et de polychromie presque orientales — lui faisait tenter des essais d'illustration de Poë et des eaux-fortes en couleur qui s'apparentent aux premières œuvres d'Odilon Redon. On peut se souvenir, notamment, d'un commentaire du beau poème en prose Terre de songe: une sorte d'île désolée, un paysage en dehors du temps et de l'espace, et, assis sur un trône gigantesque, un personnage hiératique, levant vers les nuées un masque d'énigme. Parallèlement, il connut la tendance sociale et humanitaire dont la répercussion est si sensible depuis trente ans dans notre art et notre littérature. La lecture de Reclus, de Kropotkine et de Grave, la vue des conflits sociaux, lui inspirèrent des compositions âpres et symboliques dont l'esprit est tout différent de celui qui anime les œuvres révolutionnaires d'un Walter Crane, d'un Daumier, d'un Steinlen ou d'un F. KUPKA. Dessin.

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L'ART DÉCORATIF Grandjouan. Une haine vigoureuse de la ploutocratie avec, pour contrepartie, la foi optimiste dans la science de la jeune déesse Raison, au clair visage, éclatent dans les dessins de cette époque. Enfin, peintre fougueux et, s'il on ose dire, encore hennissant et rebelle, il laissait parler son atavisme un peu barbare et sa jeune exubérance en des toiles très curieuses, telles que ces deux femmes accroupies sur des chevaux trapus, au bord de la mer, et détachées sur un couchant d'apothéose, ou encore cette transposition parodique des Trois Grâces qui figurait à la Société Nationale, voici quelques années. Kupka s'est essayé aussi avec succès dans la peinture décorative où ses qualités font merveille. Peut-être un jour quelque Mécène, quelque future Maison du Peuple, lui demanderont-ils de parer leurs murailles de fresques vigoureuses et éclatantes. Maintenant, plus latinisé, sans renier aucune de ses sympathies et de ses curiosités, M. François Kupka délaisse un peu les dessins de périodiques pour des œuvres plus étudiées et plus chéries. Aussi, ayant eu la bonne fortune de rencontrer un éditeur avisé, M. Romagnol, vient-il d'achever une série d'illustrations remarquables pour les Erinnyes, de Leconte de Lisle. Cette tragédie, où le poète hautain des Poèmes barbares a condensé en vers éclatants, quoique un peu infidèles, l'Orestie, trilogie du vieil Eschyle, est une des plus émouvantes du théâtre grec, une de celles où planent le plus implacablement la fatalité, F. KUPKA. Dessin.

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L'ART DÉCORATIF 6 l'horreur tragique des meurtres familiaux (1). Par ses études pour l'Homme et la Terre de Reclus, Kupka était très préparé à la tâche qu'on lui demandait. Cet ouvrage avait été pour lui l'occasion de magistrales compositions, toujours très livresques — ce qui est un éloge assez rare (se reporter par exemple au Rotta, de M. Desvallières; il semble bien que ce soit une erreur absolue). La tâche était ardue de symboliser en des culs-de-lampe et têtes de chapitre soit une époque, soit une abstraction. Sauf en quelques planches moins bien venues, plus lourdes, dans la mauvaise manière de J.-P. Laurens, l'artiste tchèque a donné là des images saisissantes d'histoire, qui vont des anthropopithèques aux plus récentes forces et aux plus ingénus espoirs d'avenir. L'illustrateur trouva, d'ailleurs, en son graveur, M. Deloche, un interprète compréhensible et raffiné. Les quelques reproductions qui figurent ici donneront une idée de sa manière savante et sobre. En ce qui concerne la tragédie d'Eschyle, artiste inquiet, scrupuleux jusqu'à l'excès, il voulut s'imprégner de l'atmosphère de cette œuvre et la « situer », autant qu'il était possible, dans son vrai milieu. Aussi est-il superflu de dire que dédaignant un grec de fantaisie, l'illustrateur tint à compulser tous les documents, et les plus récents, sur Argos et cette époque mycéniennne, déjà légendaire au temps d'Eschyle. Tous les culs-de-lampe, titres, encadrements et ornements (dont on a pu admirer au Salon d'Automne l'archaïsme savant, la barbarie savoureuse F. KUPKA. Étude de lutteurs. (1) Il est très regrettable que, pour laisser le lecteur ou le spectateur sur une impression théâtrale d'angoisse, Leconte de Lisle ait cru devoir sacrifier la dernière partie de l'Orestie, Les Euménides. On y voyait comparaître Oreste, les mains sanglantes et poursuivi par les hideuses Erinnyes, devant Minerve et l'Aroepage. Ce tribunal l'absolvait comme n'ayant été que l'instrument du destin et celui qui devait accomplir les oracles d'Apollon. On se rend compte, aussi bien au point de vue théâtre qu'illustration du parti saisisissant à tirer de cette confrontation.

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L'ART DÉCORATIF Étude de lutteurs. F. KUPKA. recrée par un artiste subtil) restituent une période d'art grec, quasi oriental et persan, des plus curieuses et des moins connues. Mais l'écueil d'une illustration purement documentaire, si ingénieuse et si raffinée qu'elle pût être dans sa rudesse, eût été de tomber dans le pastiche exclusif. Or il semble bien qu'un livre édité au xx° siècle devait commenter l'action et les décors de la tragédie, sans affectation de fausse naïveté et par des moyens d'expression moins rudimentaires. En sorte que, pour les grandes compositions hors texte et les en-têtes en noir qui s'opposent heureusement aux archaïques bois tirés en citron et noir, Kupka choisit l'eau-forte d'accord avec son éditeur. Il abordait ainsi une difficulté nouvelle, possédant relativement peu la technique du cuivre et du burin. Sa modestie d'ailleurs lui fait dire que ce sont là des « caux-fortes de peintre ». L'expression implique peut-être un grand éloge et à ce propos on pourrait rappeler les planches magistrales gravées par Besnard lui-même, entre autres, pour l’Affaire Clémenceau de Dumas fils. Le large parti avec lequel M. Kupka aborda ce procédé merveilleusement riche et varié, son intuition des blancs et des noirs, l'accent vraiment puissant, émouvant avec lequel il a interprété les meurtres d'Agamemnon et d'Egisthe, l'effroi ou la lassitude des vieillards argiens, la grâce lumineuse déployée dans la représentation des Choéphores, un sens architectural très rare, enfin le souci constant du style et de l'unité, — tout cela fait de cette édition des Erinnyes, un des plus beaux livres de bibliophiles parus depuis vingt ans. D'une façon générale, d'ailleurs, il faut reconnaître que le livre d'amateurs tend de plus en plus à s'affranchir de certaines tutelles surannées. Un éditeur, voici quelque

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trente ans, s'estimait tenu de faire illustrer éternellement les Contes de la Fontaine, Manon Lescant, Paul et Virginie, par de mauvais pastiches des xve et xvme siècles. L'art d'Eisen, de Tony Johannot, de Doré s'était affadi notablement. On était loin alors de la verve primesautière d'Holbein jetant des croquis dans les marges de l'Eloge de la Folie ! Les lignes suivantes de feu J.-K. Huysmans, écrites en 1883 (bien avant qu'il ne s'instituât l'historiographe des lupus des Foutles de Lourdes), sont amusantes à relire à notre époque où — en dehors du domaine du livre — la seule expression «dix-huitième» F. KUEKA. Tête de chapitre pour l'Homme et la Terre. (Gravée sur bois par Deloche.) fait tomber nos snobs en pâmoison... Aujourd'hui, il faut recommencer les mièvreries du dernier siècle, frapper d'élzéviers les papiers chamois, associer les petits fleurons et les petits culs-de-lampe, les colombes se becquetant dans des lettres ornées, les amours brandissant des torches et tendant les fesses, les volutes, les chicorées, les coquilles, les tortillons imprimés en noir, en sanguine, en bistre, le tout cousu dans une boîte à dragées dont les plats sont munis de ces voyantes étiquettes si chères aux industriels du bonbon en France! Depuis cette virulente constatation, nous avons eu le précurseur Grasset dont les Quatre fils Aymon firent sensation, Bellery-Desfontaines (Prière sur l'Acropole, le Roi des Aulnes, le Centaure), Dinet, Maurice Denis, et bien d'autres qui frayèrent la voie et restituèrent au livre son unité décorative. Que la gravure sur bois, ainsi que le croit fermement M. Edouard Pelletan, soit le mode d'illustration qui se marie avec autant de saveur que de raison, à la typographie, cela semble assez certain. Cependant, à côté de Steinlen, de Lepère, Merson, Lunois, etc.,

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L'ART DECORATIF ont fourni à des graveurs et aquafortistes l'occasion d'interpréter des œuvres fort intéressantes. Il y faudrait joindre Rochegrosse avec sa Salammbô, son Poison des Pierreries, encore que les gravures en couleurs qui ornent, d'après ses plus récentes aquarelles, F. KUPKA. Terre de songe. — Eau-forte pour les Contes d'Edgar Poë. la Tentation de saint Antoine, soient d'un fâcheux papillotement. Par une curieuse coïncidence, Georges Rochegrosse s'est justement attaqué, avant Kupka, à l'illustration des Erinnyes. Il a tout au moins dessiné plusieurs en-têtes pour la jolie petite édition Quantin. Ces compositions, d'ailleurs élégantes, sont d'un « grec » assez quelconque — ceci dit sans attacher une importance exagérée à la vérité archéologique, peut-être impossible à réaliser rigoureusement. Si la place n'était un peu mesurée, il serait intéressant de montrer à quel point

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L'ART DÉCORATIF Kupka est un artiste national et jusqu'où il s'est francisé. On sait que la Bohême possède actuellement des artistes qui ont su exprimer son charme triste et très particulier, M. Kalvoda, par exemple, et d'autres fortement influencés, par Munich, Vienne et l'école allemande. Prague, dont M. Camille Maucclair a célébré le goût, si différent — hélas ! — du nôtre en matière de décoration, Prague est un centre artistique où d'ailleurs les œuvres françaises sont admirées très sympathiquement. On a déjà fait connaître au public parisien le sculpteur Kafka ; ici même on a parlé avec éloge de ses groupes du Salon d'Automne. Peut-être un autre statuaire, Sucharda, dont les bas-reliefs paraissent très remarquables, même d'après de simples reproductions, ambitionnera-t-il aussi d'obtenir le suffrage de notre élite. Parmi les peintres, F. KUPKA. Tête de chapitre pour l'Homme et la Terre. (Gravé sur bois par E. Deloche.) outre le paysagiste Kalvoda qui peint les petits villages moraves aux bouleaux argentés, et le portraitiste Svabinsky, l'un des plus curieux semble M. Jean Preissler, influencé à la fois par nos peintres de rêve et de fresque, et par Bœcklin et les Italiens divisionnistes. Faire ressortir le lien qui peut unir ces artistes fort dissemblables, et leur compatriote Kupka, dépasserait le cadre de cette étude. Il peut suffire de constater que la saveur des productions du Bohême déraciné dont nous nous occupons, provient de ce qu'il a conservé certaines des façons de voir et de sentir, propres à sa race et à son climat. Au contact de notre pays et de nos dessinateurs montmartrois, il s'est humanisé, si l'on peut dire, et dépouillé un peu de la lourdeur germano-autrichienne. Son dessin s'affirme aussi distant du froid académisme d'Institut que du tachisme « synthétique » en vogue. Il

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L'ART DÉCORATIF Livre Troisième F. KUPKA. Frontispice pour l'Homme et la Terre. (Gravé sur bois par E. Deloche.) connaît la joie de la ligne pure, mais il la veut souple et vivante. Serait-ce enfin le dessin moderne prédit par les Goncourt dans Manette Salomon ? Pourvu d'un tempérament d'illustrateur aussi mâle et aussi personnel, François kupka nous doit et se doit à lui-même d'affirmer et de cultiver ses dons.

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L'ART DÉCORATIF Les œuvres auxquelles il travaille ne décevront certes pas les espoirs fondés sur lui. Aussi bien il est à l'âge où l'artiste, jeune encore, mais en pleine possession de ses moyens, se simplifie, s'épure et se fortifie. Et, pour rester dans le domaine du livre, déjà la Force de Paul Adam, les romans préhistoriques de Rosny, tels poèmes véhéments d'Emile Verhaeren, semblent des thèmes parfaits à offrir à l'invention de F. KUPKA. Les Erinnyes. (Eau-forte hors texte.) Edition Romagnol.

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--- LES PRÉCÉDENTES, ÉLEKTRA --- ÉLEKTRA --- FEMMES de la maison, douces à ma jeunesse, Conseillez mon cher cœur amèrement troublé. Sur ce tertre où mes pleurs ont tant de fois coulé, Où gît sans gloire, hélas, celui que je révère, Que faut-il que je dise à son Ombre sévère? Que l’Épouse m’envoie à l’Époux? Ah! grands Dieux! Ou faut-il que, muette et détournant les yeux, Ayant versé trois fois la libation due, --- F. KUPKA --- Les Erinnyes. — Page du texte. (Eau-forte.)Edition Romagnol. ---