Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LÉON LAUGIER Décorateur Océanographe Il ne se passe guère de jour sans qu'on entende retenir ce cri désolé : nous n'avons pas de décorateurs vraiment modernes ! Sans doute si l'on considère seulement les pontifes connus et patentés d'un art qu'ils exploitent comme un fonds de commerce, cette appréciation, pour être dénuée de bienveillance et se montrer un peu trop générale, ne laisse pas que d'être assez justifiée. Mais il n'en serait plus de même si ceux qui regrettent de voir indéfiniment pasticher les arts du Passé, et appréhendent de choir sans trêve du style « Henri II » dans l'antique de pacotille dit « Empire », en passant par les grâces surannées du xvm° siècle, voulaient bien s'incliner vers les talents moins connus et surtout se donner la peine de les découvrir. Mais voilà : rares sont les revues et les journaux qui consentent un tel effort et se soucient de risquer une telle partie ; et les bonnes volontés restent impuissantes. Il est si commode, voire si profitable, de servir en l'honneur des hommes arrivés les tranches de banalités habituelles, et d'accorder pour eux toutes les lyres et toutes les cithares! Point de crainte de voir le grand public — du moins le croit-on — protester contre de tels dithyrambes : n'est-il pas, ce bon public, l'éternel satisfait, qui ne demande qu'à être conduit par la main à travers les chemins largement ouverts, et son œil n'est-il pas habitué à certaines formes comme son oreille à certains sons? L'honneur de l'Art Décoratif est justement de ne pas suivre de telles traditions et de se pencher avec bienveillance et ave

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L'ART DÉCORATIF joie vers tous les talents d'où qu'ils viennent, en dédain des gloires usurpées et du tapage qui leur fait cortège. C'est ainsi qu'en décembre 1907 nous avions le plaisir de faire connaître ici le dessinateur Séverin Rappa, qui sera célèbre un jour et dont les œuvres s'arracheront à prix d'or... quand il ne sera plus. Aujourd'hui je parlerai d'un autre artiste, digne de Rappa, et comme lui pas assez connu encore, le décorateur Léon Laugier. Tout jeune, Laugier, comme les vrais artistes, se vit entraîné vers la Beauté par une vocation irrésistible ; au lycée Saint-Louis, où il faisait ses études, son amour du dessin lui attira même nombre de petits ennuis : on l'accusait, en effet, de dessiner vraiment trop aux cours où cet art n'a que faire. Mais cette passion n'était point la seule à remplir son âme d'artiste ; son cœur était encore possédé par une fée tenace et merveilleuse, sachant mieux que toute idôle retenir à jamais jalousement et délicieusement captifs ses dévots et ses fidèles, la reine des étendues infiniment mouvantes et colorées : la Mer. Une partie de la vie de Léon Laugier s'était écoulée dans l'intimité de la Sirène, et pour l'avoir entendue chanter il ne pouvait plus se passer de son chant. Un instant, il songea même à préparer sérieusement l'Ecole Navale de façon à ne plus quitter l'enjoleuse ; mais son autre amour — l'Art — réclamait sa part. Finalement, notre artiste, ballotté entre deux appels si véhé- LÉON LAUGIER. Études de poissons.

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L'ART DÉCORATIF 195 ments, prit une décision élégante à souhait et bien propre à ravir le digne roi Salomon lui-même. L'Art était sa passion : il se fit artiste ; la Mer hantait son esprit : Il la prit pour modèle, elle et tout ce qui vit, vibre et rayonne en elle ! Après avoir travaillé chez différents décorateurs et avoir suivi en particulier les cours de Grasset qu'il considère comme son maître et dont il ne cesse de célébrer les théories puissantes et rationnelles, Laugier est arrivé lui aussi à affermir sa personnalité et aujourd'hui, à peine âgé de 29 ans, il est devenu l'égal des meilleurs. Ses premiers essais originaux avaient été inspirés par la flore et la faune marines ; séduits par la sincérité de son talent et par son vif désir de compléter ses connaissances zoologiques, les professeurs d'océanographie apprirent au jeune artiste à différencier les groupes et les familles et à saisir leurs caractères particuliers. Mais l'artiste ne peut se passer de l'observation de la vie et la science ne lui suffit point; aussi, les professeurs qui s'intéressaient à lui, lui donnèrent-ils accès dans leurs laboratoires de Roscoff, de l'île Tatihou, de Wi-mereux, et il put enfin achever de se documenter par l'étude des collections incomparables qui proviennent des explorations marines aux grandes profondeurs, dirigées par S. A. S. le prince de Monaco. Léon Laugier avait trouvé sa véritable voie ; le premier, il avait compris tout le parti déco-

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ratif que l'on peut tirer de cette prodigieuse flore et de cette faune fantastique que recèle la mer, flore et faune parfois si semblables que l'on ne sait plus où commence l'animal et où finit la plante. Et les cartons de Laugier sont devenus l'asile de tout un monde merveilleux et inconnu, observé et saisi dans les manifestations de sa vie même. La caractéristique du talent de cet artiste, c'est en effet le souci constant de la vérité, et toutes ses compositions décoratives sont tirées directement de la nature. Jamais son esprit ne s'égaré dans le domaine de la fantaisie irrationnelle ; choisissant uniquement ses modèles parmi les innombrables études qu'il possède, il décompose LÉON LAUGIER. Étude de spirographes. ses animaux et ses plantes en leurs éléments essentiels par le procédé d'une stylisation qui respecte leur caractère, et son imagination n'erre point aux dépens de la sincérité et de la vie. Quelle que soit leur stylisation, ses types gardent toujours dans la déformation décorative tous les éléments qui constituaient leur individualité aux jours où ils s'ébattaient librement parmi les flots tumultueux. En puisant la majeure partie de ses compositions dans le domaine océanographique, la personnalité de Laugier avait à redouter un dangereux et séduisant écueil : l'imitation des artistes chinois et japonais ; par leurs interprétations éblouissantes et raffinées de la faune et de la flore complexes des mers du soleil levant, ces artistes ont souvent en effet réalisé des chefs-d'œuvre dont un décorateur eût pu se souvenir ; mais l'analogie des sujets n'est point redoutable pour un esprit original.

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L'ART DÉCORATIF 197 Et d'abord les sources d'inspiration où puisait Laugier étaient infiniment plus riches et plus variées; les nombreuses expéditions scientifiques de ces dernières années, en particulier celles du prince de Monaco, ont révélé nombre d'êtres organiques nouveaux, dont le royaume s'épanouisait à des profondeurs où l'on n'eût jamais soupçonné auparavant que la vie pût encore s'y manifester avec une telle fougue et une telle splendeur. Mais Laugier ne se contente point d'opérer en un domaine décoratif plus vaste que celui des artistes chinois et japonais ; il se sépare encore nettement d'eux par sa manière. Au lieu de se complaire en leurs complications parfois exagérées et maladives, il cherche avant tout à faire simple, aussi bien au point de vue de la ligne que de la couleur, et c'est dans son œuvre que les procédés du pochoir et de la stylisation donnent toute leur mesure. Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur ses travaux, l'évolution de sa manière se révèle nettement, et l'on constate que sa tendance est de produire des compositions de plus en plus pures de lignes, de plus en plus harmonieuses de colorations, avec le minimum de tons et de motifs ; et c'est là tout son secret. Enfin, chose que l'on a peu l'habitude de voir en des œuvres qui empruntent leurs effets principaux à la stylisation, Laugier parvient en ménageant habilement des espaces libres, à baigner d'air ses décorations, et ses animaux, LÉON LAUGIER. Étude de trigles. LÉON LAUGIER. Étude de colin.

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$\mathbf{198}$ $\mathbf{L} \mathrm{ART} \mathrm{DÉCORATIF}$ LÉON LAUGIER. « Blennie. » Vase en grès. tout shématisés qu'ils sont, semblent vraiment frémir encore de vie ; voilà certes un prodige auquel nous ont bien rarement habitués les décorateurs en renom. Cet art si particulier et si souple peut se prêter avec bonheur à toutes les matières et à tous les objets, même les plus usuels : ameublements, mosaïques, tentures, étoffes, papiers, carrelages, appliques, céramique, cuirs, bronze, etc., etc. ; et en fait, il n'est guère d'objets que Laugier n'aît point encore traités, avec ce goût et ce sens décoratif qui lui sont propres. Les assiettes que nous donnons ici, et qui font partie d'un service de 116 pièces exécuté pour M. Jean Goulden et exposé actuellement en partie à la Nationale des Beaux-Arts, les vases, les carrelages, etc., ne peuvent donner qu'une faible idée des différentes faces de son talent. Un certain nombre de ses œuvres les plus remarquables, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire faute de place, sont d'ailleurs déjà dispersées dans des collections particulières, nous nous contenterons de citer ici le paravent qu'il exécuta pour Mme Davidoff la cantatrice, le buvard appartenant au peintre Michel Tkatchenko et le paravent en cuirs patinés qui figura au Salon d'Automne de 1907, ses frises décoratives du Salon des Indépendants de 1908 (propriété de Mme M. Hennequin et de M. A. Guy), le coffret bois sculpté l'Epane appartenant à M. Staub, le buvard les Argonautes exécuté pour Mme Waldeck-Rousseau, et le sous-main le Fond de la mer, propriété de Mme Coquelin, ses décorations pour l'antichambre de M. Barbarin, ses reliures pour MM. le baron R. de Rothschild et le D Liouville, la couverture de livre et l'affiche les Pingouins exécutés pour le Dr Charcot, etc., etc. D'ailleurs ses innombrables documents le mettent à même de se renouveler sans cesse, et le charme qui s'attache aux compositions décoratives de Laugier ne le cède qu'à leur prodigieuse variété. Bien qu'il ait su se créer une spécialité par ses décorations océanographiques, cet

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L'ART DECORATIF 199 artiste nes'en est pas tenu là, et il exploite lui aussi le vieux fonds d'inspirations constitué par la faune et la flore terrestre ; en ce domaine plus banal, d'où ses confrères ne sortent guère, il sait encore rester lui-même et s'inspire du même idéal. Et voici que Léon Laugier, dont la venue date d'hier, commence déjà à retenir l'attention des amateurs éclairés, en quête d'art nouveau : bien plus, le Musée des Arts Décoratifs vient de lui acheter son exposition de la Nationale des Beaux-Arts, et beaucoup de ses autres œuvres, sans doute, sont appelées à devenir elles aussi des pièces de musée. LÉON LAUGIER. « Centrisque Bécasse, Barbier et Vive. » Vases en grès. Je viens de prononcer le mot d'art nouveau : il est bon que le lecteur ne confonde point. Bien que moderne et personnel à souhait, l'art simple, vivant et logique de Laugier se garde bien des erreurs et des fantaisies irraisonnées de cet art si improprement appelé Art nouveau, et qui paraît déjà caduque. Il sait en effet que pour faire neuf, il ne s'agit pas de bouleverser ce qui existait auparavant, mais qu'au contraire tout art vraiment nouveau ne peut naître que de l'étude réfléchie des arts qui le précédèrent et de la compréhension des raisons qui décidèrent de leur succès. Les arts du Passé, eux

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L'ART DÉCORATIF aussi, ont été à un moment nouveaux ; leur triomphe n'est né que de leur logique et de leur à-propos, et parce qu'ils surent approprier aux goûts et aux besoins de leur époque un ensemble de conceptions logiques qui lui est éternel. Car en dehors de la vérité et de la raison, c'est-à-dire de la Nature, il n'est point d'art possible, et pour tomber dans l'incohérence on n'en crée pas pour cela un style nouveau. Elèves des grandes traditions qui ont fait les grands artistes, Laugier ne s'est jamais révolté contre son principal maître, la Nature, et c'est en elle seule qu'il est allé chercher la source de ses inspirations. Mais comme l'avaient si bien compris ses

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L'ART DÉCORATIF 201 devanciers dont les noms sont demeurés au livre de la gloire, il a su, lui aussi, plier son art aux besoins de son temps ; et c'est en cela qu'il mérite de figurer au nombre des rares décorateurs qui ont créé quelque chose de nouveau. Tous les hommes de goût, tous les chercheurs qui appellent en vain l'artiste qui saura renouveler les vieux thèmes et vivifier les arts décoratifs moribonds, ne peuvent donc que s'intéresser grandement à l'œuvre si personnelle de Léon Laugier. Leurs rêves les plus étonnants aimeront à se mouvoir parmi les enchantements de ses forêts marines aux profondeurs obscures et lumineuses, et à se baigner en ses symphonies de couleurs rares et de formes délicates et fantastiques. Et ceux pour qui l'horreur n'existe point, mais qui veulent que l'Art s'intéresse également à tous les êtres animés et ne traite pas les uns en parias pour dresser aux autres des trônes, trouveront dans une œuvre aussi vaste des sensations singulièrement heureuses. Car Laugier a réhabilité l'horreur. En un petit coin de son immense musée, il est une salle où les araignées les plus velues, les chenilles les plus maladives, les limaces les plus visqueuses, les pieuvres les plus gluantes, semblent s'être donné rendez-vous. Et, chose étrange, ces animaux qui jouissent par ailleurs d'un discrédit si LÉON LAUGIER. « Poulpe. » Dessin d'étoffe.

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L'ART DÉCORATIF absolu, apparaissent ici comme de simples enfants de la Nature, dignes de leurs frères moins décriés, et beaux à leur façon eux aussi, comme tout ce qui est vrai, comme la vie même! Car à l'évocation magique de Léon Laugier, toutes ces horreurs semblent soudain « Zée forgeron. » Panneau de cuivre repoussé. vêtu es de splendeurs insoupçonnées, Fleur de Mal sans doute mais fleurs encore, qui eussent enchanté l'âme raffinée, inquiète et somptueuse que fut l'âme de Charles Baudelaire. MAURICE PÉZARD.

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MAIGNAN. Ensemble à vol d'oiseau. UN PALAIS DES FÊTES A PARIS $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ Projet de M. Maignan $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ $\mathbb{Q}$ I. — La poussée vers l’ouest inquiète la ville, et d’autant plus que nous nous trouvons à la veille de voir niveler les fortifications. Il faut déjà envisager et organiser cette extension, aussi bien pour l’intégrité du bois limitrophe que pour l’ordonnance de ses abords. Consultez un plan en relief de la région menacée, vous découvrirez toute l’importance du plateau qui continue Paris entre Auteuil et Passy. La butte Mortemart qui en surélève l’extrémité se présente comme le centre organique des agglomérations qu’entraînerait l’exode parisien. Bientôt, le déblaiement de la zone militaire va exagérer l’aride étendue de cette autre barrière, le champ de courses d’Auteuil, dont la désaffectation s’imposera afin de relier la cité au Bois sur plus de 1.200 mètres. Cette désaffectation rendrait disponible la butte Mortemart, seule éminence digne de commander toute la décoration qui rayonnerait par l’étoile de ses avenues vers les merveilleuses perspectives des lacs, du Ranelagh, de Boulogne et du Bois !... II. — En 1900, la Salle des Fêtes, dans la Galerie des Machines, attesta le besoin