Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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CART DECORATIF Revue mensuelle d'Art Contemporain LES PEINTRES DE VENISE PAR Gustave Soulier Numéro Exceptionnel avec 100 photographies, 10 planches en couleur S.-D. PROLETTI - VENEZIA - --- Administration: 24- RUE SAINT-AUGUSTIN - PARIS Téléphone: 298-49 Prix de ce Numéro: 3 Fr.

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LES PEINTRES DE VENISE L'EMPRESSEMENT de tous ceux qui vont aujourd'hui peindre Venise semble marquer un retour de l'art vers les suggestions du rêve, vers les privautés de la chaude lumière et de la couleur. On recherche cet ébranlement fécond de l'imagination et des sens en présence des spectacles qui ne leur sont pas accoutumés, et dont ils nous font percevoir aussitôt, avec une acuité non émoussée, le caractère spécifique, poussé jusqu'à son point le plus paradoxal. Pendant des années, n'a-t-il pas semblé que les peintres se croyaient tenus, par crainte du factice, à se confiner dans le cercle le plus étroit de leur entourage habituel? Ils mettaient leur volupté à peindre une nature aussi triste et aussi pauvre que possible, à retracer les intérieurs les plus mesquins, à fixer même de préférence les physionomies les plus disgraciées, comme si tous les charmes et tous les enchantements de la Nature ne lui appartenaient pas en propre et qu'il lui fallut les dépouiller pour se révéler dans sa véritable essence. Ce zèle pour la pénitence n'a heureusement pu durer, et l'heure est venue où les peintres aspirent de nouveau à la joie des belles et puissantes harmonies de couleurs, car c'est bien par ce sens que se décèle avant tout leur tempérament d'artiste. Le peintre qui ne serait pas sensible à la dé-couverte des harmonies colorées dans la nature, et au désir de les retrouver sur sa toile, ne serait peintre que par accident et n'en posséderait pas le caractère foncier. Venise offre aux peintres ce privilège, outre la beauté et la plénitude de ses spectacles de couleurs, de pouvoir nourrir leur esprit de saisissantes évocations sentimentales. Par le caractère unique de sa situation et les conditions de vie spéciale qui en La statue du Coleone P. FRANC LAMY

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L'ART DÉCORATIF découlent, aussi bien que par le décor de ses architectures et de ses eaux, elle demeure un des rares endroits du monde où l'on puisse être en contact avec un fantastique réel. Elle marque la première de ces stations magiques qui s'échelonnent vers l'Orient : Constantinople, l'Égypte, les Indes, où l'on a la possibilité de matérialiser le rêve. L'atmosphère, le décor y sont tout de féerie, d'une féerie que l'on s'étonne à tout instant de sentir palpable, où l'on est sans cesse émerveillé et surpris de pouvoir respirer et s'attarder. L'art doit aux Orientalistes d'avoir généralisé de notre temps le goût des visions nomades, enrichissant et élargissant dans les climats exotiques notre connaissance des ressources de la nature, élévant notre imagination par le sentiment de formes et d'accords nouveaux. Mais on peut dire qu'il y a en ceux qui se sentent entrainés à Venise une nostalgie spéciale, un désir particulier de mystère, d'éloignement de la vie, un besoin plus grand de songe et d'étrangeté. Beaucoup y ont pris leurs quartiers réguliers, et y reviennent fidèlement chaque année, pénétrant le caractère intime des lieux. Il est curieux de constater que les peintres étrangers dégagent mieux en général ce qui fait la qualité rare et unique des spectacles de Venise ; ils en font mieux sentir à la fois la séduction et la finesse de lumière, comme si ces qualités impondérables arrivaient à se faire percevoir moins nettement par l'habitude, et qu'il fallut pour les bien rendre une certaine surprise de l'œil. Les peintres vénitiens recherchent surtout le côté pittoresque de leur ville, les types et l'animation populaires, le coin à effet, le coup de lumière. Il est à noter aussi que plusieurs s'efforcent de trouver à Venise ce qui en change ou en détruit même l'in- ED. MANET F. LE GOUT-GERARD

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Repos P. FRAGIACOMO

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PIERETTO BIANCO Eau-forte RENOIR (Photographie communiquée par M. Durand-Ruel) téressant aspect : ils vont chercher derrière la Giudecca des entassements de gros navires, choisissent un bout du quai où se dressent des usines, crachant des fumées noires ; — bref, ils tiennent à nous donner un coin banal d'on ne sait quel port, à créer une équivoque avec Anvers ou Hambourg, — travaillés qu'ils sont par le souvenir de tel ou tel peintre du nord, — alors qu'ils ont ce privilège de pouvoir faire des tableaux de lumière, de se mouvoir dans un décor de vie transfigurée. Si c'est dans notre siècle peut-être que parmi ceux qui ont peint Venise — les plus synthétiques ou les plus visionnaires — on a le mieux dégagé ce caractère nostalgique que je notais, cette perception d'une contrée de rêve à travers la précision des formes réelles, — ce n'est pourtant pas d'aujourd'hui que se sont révélés des peintres de Venise, j'entends des artistes qui ont senti et rendu exactement cette atmosphère spéciale. Peut-être personne n'a-t-il plus justement retracé que les vieux peintres vénitiens un des côtés des aspects de Venise, son aspect des

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Gondoliers Photographie communiquée par M. Durand-Ruel. F. ZIEM

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L'ART DÉCORATIF jours froids et un peu gris. Gentile Bellini, Carpaccio ou Mansueti nous ont donné de Venise non seulement des perspectives de places, de ponts et de canaux, où l'on retrouve dans ses détails les modes de construction vénitienne, la forme observée des campaniles ou des fenêtres, les cheminées à tromblon, l'usage de la brique rouge; on y sent encore non ce qui la différenciait des autres lieux du monde, mais ce qui l'en rapprochait. C'est dans les riches harmonies de Giorgione, du Titien, des Bonifazio, de Paris Bordone qu'il faut trouver une transposition du ciel et des colorations des paysages vénitiens. Mais déjà les peintres sont plus attirés par les spectacles de la vie que par TURNER « Le Soleil de Venise » (National Gallery, Londres) cette netteté de dessin, cette vigueur du ton local si caractéristique, et comme cette atmosphère confinée des canaux, où les voix résonnent ainsi que dans une chambre. Les grandes peintures qui font partie de la série des Miracles de la Croix, et celles de la Vie de sainte Ursule par Carpaccio, à l'Académie, sont très probantes à cet égard. Il est assez intéressant de remarquer que ce sont encore les effets ternes et gris que Canaletto et Guardi se sont plu à rendre dans leurs vues de Venise. La belle lumière orientale de Venise, celle qui y éclate en été ou même au printemps et à l'automne, ne les a pas séduits. On dirait qu'ils ont cherché à rendre de Venise ceux de la nature, et c'est dans le déploiement des pompes et des fêtes qu'ils transportent le sentiment des orchestrations puissantes inculqué par le décor qui les entoure. Tiepolo développe sur les murs du Palais Labia les ordonnances d'une imagination avant tout décorative; et chez Guardi ou Longhi, nous ne voyons plus que des mascarades ou de menues scènes d'intérieurs. Le sentiment grandiose de Venise semble alors se perdre tout à fait. Les mieux doués mêmes n'en tirent qu'une impression de sentimentalité fade, un romanesque de ballade, la sensation la plus extérieure et la plus théâtrale où le clair de lune et la gondole

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LES PEINTRES DE VENISE F. ZIEM Gondoliers sur le Grand Canal (Photographie communiquée par M. Durand-Ruel) forment tableau à musique. On dirait qu'il ne flotte plus sur la lagune que des refrains de gondoliers, et Venise apparaît à chacun comme une ville d'éternel carnaval. Venise pour le bal s'habille, écrit Théophile Gautier, et Musset lui-même n'a su rimer sur le quai des Esclavons que des chansonnettes. N'est-ce pas là une curieuse incompréhension ! Et pourtant, on était en pleine époque romantique, où l'on aurait dû, semble-t-il, pénétrer avec une profondeur particulière l'étrange léthargie de cette ville de palais s'alignant au bord de l'eau muette. Pourtant encore, Musset ne se contentait pas de se promener ; il vivait à l'hôtel Danieli des heures passionnées, et cela eût dû établir entre son être intime et cet entourage expressif de poignantes concordances. Il y a là pour la littérature et pour l'art une heure inexplicable. A moins que cette stérilité devant un des spectacles les plus éternellement suggestifs, les plus propres à nous mai- triser tout entiers et à faire jaillir en nous une inspiration profonde, ne soit la condam- F. LEGOUT-GERARD

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nation d'une époque et ne décele la pauvreté factice de l'inspiration romantique, incapable d'aller au delà de la défroque historique ou du décor truqué, de discerner la signification secrète des choses. Il faut attendre quelques années encore pour voir une véritable révélation se produire, car c'est bien une découverte de Venise qu'apporte Turner à l'art contemporain ; et cette fois, c'est la Venise rayonnante, celle des couchers de soleil magnifiques, dégorgeant par le grand canal en vaste coulée d'or et de feu, éclaboussant le ciel de trainées éclatantes. La splendeur aérienne de Venise n'a jamais été rendue A. BESNARD avec plus d'intensité; c'est cette enveloppe d'or que Turner a avant tout saisie, et il n'a eu garde d'omettre l'appareil triomphal des barques de pêche, ces voiles bariolées qui donnent aux vues de la lagune vénitienne une étrange saveur d'Orient, qui évoquent le souvenir de toutes les antiques relations avec les pays barbaresques. Les tableaux vénitiens de la National Gallery, — «Le Soleil de Venise», barque de pêcheur arborant tout son pavoi et sa voilure, et Près de Venise, — indiquent tout à fait cette vision de Turner. C'est cela qu'il faut aller chercher chez lui, ce développement de gazes éblouissantes palpitant dans l'air, qui donnent à la lumière de Venise une qualité unique, faite à la fois de transparence et de moiteur, où se combinent la H. FAULKNER Le Palais de Desdémona (Dessin)

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LES PEINTRES DE VENISE M. BOMPARD Effet de brume, lagune situation déjà orientale de la ville et son voisinage de la mer. C'est cela, et pas autre chose. Car il est bien évident que Turner, séduit par cet enchantement de l'enveloppe lumineuse, aux heures les plus ardentes et les plus féeriques, en a tout éclaboussé, y a comme roulé sa vision idéale de Venise: aucun site déterminé ne se précise; les palais, les églises, les perspectives de canaux et de lagune, tels qu'ils se présentent réellement, ne viennent pas y laisser leur portrait attentif. On peut dire qu'on ne retrouve sur ces toiles ni la silhouette des monuments, ni surtout leur densité. Il y a tout un côté d'intimité assourdie qui, dans Venise, a échappé à Turner. On saisit chez lui le visionnaire qui reste ébloui de l'apparition, et qui, après l'avoir absorbée et enregistrée, de toute sa puissance de sensation et après s'en être M. DETHOMAS Rialto (Appartient à M. Hessèle)

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L'ART DÉCORATIF rempli les prunelles, rentre chez lui et cherche à retrouver par sa peinture l'évocation de ces splendeurs. Ici intervient la part de restriction qu'il y a presque toujours à faire devant l'œuvre de Turner : ce sont là des pochades géniales, des maquettes de décors grandioses, mais où demeure toujours ce caractère d'improvisation et d'inachevé. N'est-ce pas assez, pour la gloire aussi de tout le souvenir d'un passé dont la trace fraîche est encore sensible partout. Il a senti, à une époque où tous les autres ne montraient encore devant ces merveilles qu'un étonnement banal ou la plus épaisse inintelligence. On ne voit guère qu'artistes et poètes eux-mêmes aient sensiblement dépassé, à ce moment-là, l'état d'âme du Président Des Brosses. Près de Venise (National Gallery, Londres) Turner, lui, a retrouvé la compréhension de Venise qu'avaient dû avoir les maîtres vénitiens pour en retirer leur conception d'art, et le peuple même de la République pour concevoir l'ordonnance de ses fêtes et de ses cérémonies. Mais si Turner est le peintre qui s'est le premier et les plus complètement pénétré du caractère de Venise (certaines aquarelles antérieures de Bonington, fort intéressantes, ne doivent pourtant pas être oubliées), il ne nous appartient pas d'omettre un peintre français qui demeure aussi un initiateur : c'est Ziem. En effet, si les tableaux vénitiens d'un artiste, que d'avoir ainsi fixé des spectacles contemplés ce qu'ils offraient de plus impondérable, quitte à négliger leurs parties plus consistantes. Turner n'en a pas moins découvert la vraie et rare magnificence des paysages vénitiens ; il restera assurément un des peintres les plus prestigieux de Venise, et il a ouvert une voie à la vision des coloristes. Il a la gloire d'avoir senti et compris, en un lieu où tout semble vous exhorter à un sentiment puissant et subtil, fait de l'étrangeté déconcertante du site, de la beauté souveraine des harmonies de nature et d'art,