Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'ART DÉCORATIF
Revue mensuelle d'Ari Contemporain
Directeur, Gustave Soulier
6e Année
Numéro 73
Octobre 1904
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Sommaire
- SANTIAGO RUSIÑOL (8 illus.), par HENRI FRANTZ.
- LOGEMENTS HYGIÉNIQUES ET MAISON DE RAPPORT (13 illus.), par EDMOND UHRY.
- LA FABRICATION NOUVELLE DES SERVICES DE TABLE (16 illustrat.), par YVANHOË RAMBOSSON.
- ŒUVRES DIVERSES D'EDGAR BRANDT (10 illustrat.), par ROBERT DE SOUZA.
- LES FIGURES SCULPTÉES DE LÉON DELAGRANGE (7 ill.), par TRISTAN LECLÈRE.
- L'ART RUSTIQUE (6 illustr.), par PIERRE ROCHE.
Lithographie en couleurs d'après Frantz Waldraff.
PETITES NOUVELLES. — EXPOSITIONS. — CONCOURS. — LIVRES NOUVEAUX.
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Administration - 24, rue Saint-Augustin - Paris
Téléphone 298-49
le numéro, 2 Fr.
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L'ART DÉCORATIF
Sommaires des derniers numéros
Août 1904
- N° 71
- Henri le Sidaner (9 illustrations) — Camille Maucclair
- Maison à Paris (14 illustrations) — Edmond Uhry
- Rembrandt Bugatti (14 illustrations) — Émile Sedevn
- Le sentiment décoratif des primitifs français (8 illustrations) — Charles Saunier
- Concours de la Société d'Encouragement à l'Art et à l'Industrie : une écrivaine (4 illustrations) — Léon Riotor
- Petites Nouvelles. — Expositions. — Concours.
Septembre 1904
- N° 72
- Notes sur James Whistler (12 illustr.) — Camille Maucclair
- Maison de Rapport à Paris (15 illustr.) — Edmond Uhry
- Le sculpteur Domenico Trentacoste, (29 illustr.) — Gustave Soulier
- La Maison de Diriks (6 illustr.) — Léon Riotor
- Francisco Durio (8 illustr.) — Charles Morice
- Portrait du sculpteur Drouet, eau-forte de Whistler.
- Petites nouvelles. — Exposition. — Concours.
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ABONNEMENTS:
FRANCE
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UN AN
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SIX MOIS
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20 FR.
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10 FR.
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ÉTRANGER
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UN AN
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SIX MOIS
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24 FR.
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12 FR.
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RAGUEL
Fass de Fauch [XI]
Installations complètes en style Moderne
Hotels Magasins Villas Appartements Sculpture Décoration
MEUBLES SIEGES
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JARDI DEL FAUNE (MAJORQUE)
L. RUSINOL
L'ART DÉCORATIF.
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SANTIAGO RUSIÑOL
LE PEINTRE DES JARDINS D'ESPAGNE¹
Il faudrait la plume de M. Maurice Barrès pour étudier l’œuvre de Santiago Rusiñol. Le poète de Venise, l’écrivain qui a exprimé en de si rares morceaux le charme des jardins du lac de Côme, des îles Borromées ou de la Lombardie, traduirait mieux que personne en la magie des mots le langage par lequel le peintre va droit à notre sensibilité.
Tolède ou l’enchantement de Grenade, je ne vois de comparable que les tableaux où Rusiñol magnifiait ces mêmes paysages, en une exposition qui eut lieu dans les galeries Bing à peu près au moment où se publiait le livre de Barrès. En cette série Rusiñol apparaissait, ce qu’il est resté, le peintre par excellence des jardins d’Espagne, celui
Car aux pages que M. Barrès a écrites dans Du Sang de la Volupté et de la Mort, sur la volupté de Cordoue, la désolation de
qui fait vivre dans ses toiles la mélancolie, la séduction et la beauté de ces paysages où les enchantements de la nature collaborent étroitement avec les fastes du passé, pour composer à nos yeux à la fois la plus rare et la plus émouvante des symphonies. J’avoue pour ma part me complaire tout particulièrement en cette sorte d’œuvres qui ne
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¹ A propos du beau recueil de planches de Rusiñol, Jardins d’Espanya, publié à Barcelone, chez Antonio Lopez, avec une Introduction de l’artiste et des poèmes de Gabriel Alomar.
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demandent pas leur inspiration à la seule nature, mais qui nous la montrent enrichie des beautés dont les hommes la vêtirent et auxquelles le temps a ajouté une si magnifique mélancolie. C'est, on le voit, revenir à la formule que Baudelaire défendait si bien lorsqu'il écrivait : « Je regrette encore, et j'obéis peut-être aux accoutumances de ma du XIXe siècle le choix du sujet et le souci de la composition aient été trop souvent négligés par les peintres, et surtout par les impressionnistes. Certes, je suis loin de nier et le mérite de certains d'entre eux et les services que ceux-ci ont rendus à la peinture française en la ramenant à la lumière du plein air ; cela est incontestable, mais il jeunesse, le paysage romantique, et même le paysage romanesque qui existait déjà au XVIIIe siècle. Nos paysagistes sont des animaux beaucoup trop herbivores. Ils ne se nourrissent pas volontiers des ruines, et, sauf un petit nombre d'hommes tels que Fromentin, le ciel et le désert les épouvantent. Je regrette ces grands lacs qui représentent l'immobilité dans le désespoir, les immenses montagnes, escaliers de la planète vers le ciel, les châteaux forts (oui, mon cynisme ira jusque-là), les abbayes crénelées qui se mirent dans les mornes étangs, les ponts gigantesques, les constructions ninivites habitées par le vertige, et enfin tout ce qu'il faudrait inventer, si tout cela n'existait pas ! » Il semble que dans la dernière moitié faut bien reconnaître aussi que les peintres impressionnistes n'ont guère composé, se bornant le plus souvent à fixer avec fidélité les paysages qui s'offrent à eux. Ils ne choisissent guère dans la nature et négligent toute préoccupation du sujet ; notez encore qu'ils ne sortent guère des mêmes motifs ; ils ne voyagent pas ; en dehors de Moret, de Melun, de Poissy le monde n'existe pas pour eux, et les délicieuses visions de Venise de Boudin ne sont dans l'impressionnisme qu'un accident. De là peut-être la lassitude que d'aucuns éprouvèrent devant ces éternelles variations sur un même thème, le désir ressenti de voir le domaine du peintre s'élargir et puiser à toutes les sources de beauté que lui offre la nature.
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C'est ce qu'a fait René Ménard lorsqu'il peint les sites sublimes de la Sicile et de la Grèce, c'est ce que fait Santiago Rusiñol lorsqu'il peint les jardins d'Espagne.
Est-ce donc un retour au paysage historique ou au paysage romantique que marque Santiago Rusiñol? Non, certes! La modernité de sa technique, la hardiesse de divers, où s'épanouissent les lauriers, où se hérisSENT les cactus, où s'allongent les cyprès, où les ifs s'arrondissent en portiques sombres, vases de bronze envahis par la mousse, statues qui seules peuplent les hautes terrasses et dont le temps a terni l'éclat en même temps qu'il a adouci les couleurs des mosaïques, escaliers déserts où ne se posent ses procédés de couleur, sa manière de représenter les ombres claires, indiquent bien qu'il ne saurait être question avec lui de revenir à de vieux procédés; ce qu'on se plaît à saluer en ce peintre c'est la préoccupation de la belle composition et du sujet rare.
Quoiqu'il ait brossé quelques vues de Fontainebleau et de Versailles, Rusiñol est avant tout le peintre des jardins de son pays. Et il faut bien dire qu'aucun sujet n'était plus apte à tenter un homme qui est non seulement un peintre très doué, mais un écrivain, un poète de réel et délicat talent. Ombres mystérieuses rafraîchies par les jets d'eau qui retombent dans les vasques, terrasses où se dressent les arbres les plus plus que des paons au plumage éblouissant, tels sont quelques-uns des motifs favoris de Rusiñol. Il a exploré tous les merveilleux jardins de son pays, demandant à chacun sa caractéristique particulière, nous initiant à ses secrètes et mystérieuses beautés.
On sait que les jardins d'Espagne sont parmi les plus beaux du monde, autant par la variété, la somptuosité de leurs architectures que par les splendeurs de leur végétation. La plupart d'entre eux séduisent par leur recueillement et leur mystère, entourés qu'ils sont par les colonnades légères, avec au centre une pièce d'eau où se reflète l'ardeur du ciel espagnol. C'est le patio classique, mais que les végétations, les jeux d'eaux et aussi l'horizon varient à l'infini.
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Tantôt il sera dominé par de hautes montagnes bleues, tantôt il dominera lui-même la plaine ou la mer. Grenade offre tout d’abord au peintre un sujet d’innombrables études; soit qu’il gravisse le plateau de la Sierra del Sol pour peindre l’Alhambra, soit d’arcades de feuillage formées par des ifs contournés et taillés bizarrement. Des orangers, des cyprès, sont plantés sur chaque bord; au pied de l’un de ces cyprès qui est d’une monstrueuse grosseur, et qui remonte au temps des Mores, la favorite de Boabdil,
qu’il aille vers un sommet parallèle, jusqu’au Généralife, maison de plaisance des rois maures, soit qu’il s’arrête dans l’ombreux et frais ravin qui les sépare avec ses bois d’orangers et de lauriers-roses, les motifs ne lui manquent pas. Aussi Rusiñol a-t-il souvent peint ces endroits chers à Théophile Gautier. « Le véritable charme du Généralife, écrivait ce dernier, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal revêtu de marbre occupe toute la longueur de l’enclos, et roule ses flots abondants et rapides sous une suite s’il faut en croire la légende, prouva souvent que les verrous et les grilles sont de minces garants de la vertu des femmes. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est très gros et fort vieux. La perspective est terminée par une galerie portique à jets d’eau, à colonnes de marbre, comme le patio des myrtes de l’Alhambra. Le canal fait un coude et vous entrez dans d’autres enceintes ornées de pièces d’eau, et dont les murs conservent des traces de fresques du XVIe siècle, représentant des architectures rustiques et des points de vue. »
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Après l'Alhambra et le Généralife le peintre séjourne dans d'autres jardins, et ce sont tour à tour ceux de San Domingo à Grenade avec leurs lauriers énormes faisant berceau, ceux de l'Alcazar de Séville, de la Galiana près de Tolède, ceux de Valence et de Cordoue, puis ceux moins connus de Montjuich, de Valldemosa, de Montanya qu'il fait vivre avec une vibrante intensité, avec en même temps que la mer les enrichit presque de sublime. Elle est sans cesse présente ici. Dans les Jardins du Pirate elle semble avoir imprégné d'azur toutes choses; elle est là soyeuse et pâle, la Méditerranée d'automne, avec ses voiles blanches, baignant le pied de la haute terrasse, sur laquelle fleurit le miracle du jardin embaumé. Le coin d'une vieille tour au-dessus de
un pinceau qui ne fuit pas les tons simples et parfois un peu crus au premier abord.
Voilà quelques-uns des sujets que Rusiñol nous montrait chez Bing il y a quelques années. Il reparaissait à l'avant-dernière exposition de la Société Nationale avec six toiles plus belles encore de couleur et plus riches en sensations, et témoignant d'une plus grande sûreté dans sa technique. Car s'il est un reproche qu'on peut faire à ses paysages d'autrefois, c'est qu'ils sont parfois un peu étouffés, c'est qu'il n'y a guère en ceux-ci qu'un premier plan, nous allons voir par ces nouvelles vues combien sa manière s'est élargie. Le voici, en effet, dans les îles Baléares, dont les jardins sont plus sauvages, plus abandonnés, plus abondants en vastes perspectives que les jardins arabes,
laquelle un pin parasol épanouit sur le ciel son dôme vert, des ifs indiquant les restes des chemins, des saules qui font ici une tache de vert plus clair, la vasque qui réfléchit un coin de ciel bleu — tels sont quelques-uns des éléments du tableau, mais ce que je ne sais y mettre c'est la lumière que le peintre verse ici à profusion.
Voici dans cette même série un Jardin seigneurial qui se rapprocherait un peu comme sentiment de la villa Médicis de Velasquez. C'est là encore un coin de Majorque: un escalier de marbre entouré à droite et à gauche par de véritables enchevêtrements de verdure et qui se rejoignent en une sorte de portique au haut des marches en surplombant une terrasse où de sa blanche nudité un éphebe domine une fontaine,
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tandis que derrière lui l'ombre noire presque bleue des hauts cyprès se fait plus mystérieuse encore, tout ce morceau enlevé en une franchise extrême de verts et de noirs, comme Manet en use parfois.
Le Labyrinthe c'est toujours le silence et la solitude d'une terrasse vue de haut avec des allées de buis derrière lesquelles la mer s'élargit immense.
La Fontaine du Faune nous apparaît encore parmi les plus beaux morceaux de cette série, et aussi les plus importants par ses dimensions et les recherches de couleurs qu'il nous révèle. Nulle part on ne goûtera plus intensément la saveur de la vie et l'amertume de la mort, le contraste de ce faune mutilé qui se dresse au milieu de la vasque de pierre, de cette eau immobile que ne viennent plus égayer les jeux d'eaux et qui ne tressaille qu'à la chute de quelque feuille, et de la joie éperdue, triomphante de cette nature de printemps qui s'épanouit dans la sève de ses arbres en fleurs....
Même sensation devant les Jardins de montagnes où sur la façade d'une vieille maison, surplombée par les masses sombres des rochers les arbres fleurissent blancs et roses.
Puis encore voilà la communion plus intime du peintre avec la nature dans la toile intitulée la Maison des Pins, une émouvante note de soir, paysage synthétique, une simple impression, mais si profonde, si directe et un si beau métier, mettant en valeur les formes tourmentées, les dômes sombres de ces arbres admirables sur un fond d'azur fluide. Quel admirable coin de rêverie, ce petit golfe que le peintre nous découvre là! Comme l'on voudrait y demeurer, y écouter
« La mer qui se lamente en pleurant les sirènes. »
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Telles sont quelques-unes des œuvres de ce puissant coloriste, doublé d'un poète délicieux, et qui est l'un des beaux peintres de son pays.
Dans cette renaissance de la peinture espagnole que nous saluons avec joie, dans ce retour aux fortes et saines qualités nationales de ce noble pays, dans ce rajeunissement d'un classicisme tout fait de vérité et d'amour suprême de la vie, que d'affirmations magnifiques déjà en ces dernières années! Ce réveil de l'esprit national, cette volonté de traduire les spectacles d'humanité et de nature — tout ce que voulurent en somme leurs maîtres espagnols, jusqu'à Goya — tout cela n'est plus seulement une promesse, un vague espoir. Feuilletez cette intéressante revue de Pel et Ploma, puisque hélas! les expositions sont régies justement par ceux dont l'académisme stupide compromit pour presque un siècle les destinées de la peinture espagnole, et vous verrez que cette renaissance est aujourd'hui un fait accompli.
Là-bas dans les provinces basques c'est Ignacio Zuloaga avec sa forte évocation d'humanité, c'est Francisco de Yturino dont nous goûterons le sentiment un peu barbare, d'une violence qui effraye parfois, mais qui dans une exposition éclate et rutile — c'est Anglada coloriste fougueux, chez lequel la couleur est une volupté, c'est Casas qui nous fait goûter par ses dons d'observation d'autres aspects du peuple espagnol, c'est Félice dessinateur délicat et poétique, ou Carlos de Battle, ce Toulouse-Lautrec madrilène, c'est José Maria Sert qui prépare dans le silence, dans le recueillement le plus absolu, une œuvre vaste entre toutes, et parmi les paysagistes ne sentirons-nous pas l'attirance irrésistible de ce romantique Rusiñol, le peintre des «endroits de la terre si beaux qu'on a envie de les serrer contre son cœur»¹.
HENRI FRANTZ.
¹ Flaubert.