Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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FANTIN-LATOUR SOUVENIRS SUR L'HOMME ET SUR L'ŒUVRE J’admirais le talent de Fantin-Latour depuis longtemps lorsque s’ouvrit, à l’École des Beaux-Arts l’exposition des Portraits du siècle. Fantin y était représenté par l’admirable tableau qui se trouve encore dans son atelier : la Famille D…… J’eus l’occasion de dire alors, dans la Revue des chefs-d’œuvre, ce que je pensais de cette peinture de maître. Fantin lut l’article, et peu de temps après un ami me conduisit chez lui. J’avais dépeint Fantin-Latour comme un artiste tout entier à son art, et jaloux de conserver son indépendance, n’allant pas où tout le monde va, ennemi déclaré de la réclame et de toutes les manœuvres destinées à tromper l’opinion sur la véritable valeur de l’œuvre d’art. Dès le jour où je pénétrai dans l’atelier du maître, je vis que je ne m’étais pas trompé. Devant moi, suspendues sans cadre aux murs de l’atelier, étaient toutes ces études, toutes ces copies faites au Musée du Louvre et qui témoignaient d’un grand labeur, d’une grande science. Après avoir pris des leçons de son père et de M. Lecoq de Boisbaudran, Fantin-Latour s’était donné à lui-même la meilleure éducation, en exécutant, au Louvre, ces copies que lui commandaient de fins connaisseurs, comme était M. Lacaze et un Grec nommé Homeros. Fantin avait fait une copie Le Musicien (lithographie)

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L'ART DÉCORATIF de grandeur naturelle des Disciples d'Emmaüs de Titien. Il en avait fait, pour lui-même, une copie plus petite. Il avait travaillé aussi pour un jeune peintre de Mexico, qui envoyait au Mexique tout ce qu'il com- Véronèse, Rembrandt, Titien, Chardin, Watteau que j'ai revues récemment dans son atelier et que l'on a vues depuis exposées rue Laffitte, chez Tempelaere. Fantin a fait trois copies des Noces de Hyles (dessin) mandait et achetait à Fantin. Il y a donc vraisemblablement d'anciennes copies de tableaux du Louvre par Fantin au Musée de Mexico, et sans doute un jour quelque conservateur érudit ou quelque artiste perspicace les exhumera. C'est aussi au Musée du Louvre que Fantin a fait ces belles copies d'après Paul Cana de Paul Véronèse : l'une qui est dans son atelier, l'autre qui se trouve en Écosse au Musée de Belfast, une autre enfin qui est en Amérique, on ne sait où. La copie qui se trouve encore dans l'atelier a été faite vers 1860. Elle a été interrompue par la guerre qui éclata entre la France et l'Allemagne en 1870.

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FANTIN-LATOUR Le Découragement de l'Artiste (dessin)

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L'ART DÉCORATIF En 1870 et 1871 un grand changement eut lieu dans la vie de Fantin. Il commença à négliger un peu les copies dans le Musée du Louvre qui l’avaient rendu célèbre. Après avoir si longtemps étudié les maîtres, et tous les maîtres : italiens, flamands, français, il se mit à voler de ses propres ailes. Ce fut alors qu’il esquissa très rapidement toutes ces compositions qu’il reprit en ces dernières années, et qui sont les œuvres de sa maturité, allégories sur des sujets musicaux empruntés à Schumann, à Richard Wagner, à Berlioz, à Rossini, hommages à Victor Hugo, à Eugène Delacroix, à Stendhal. La pensée du peintre, épris dès sa jeunesse de musique et de tout ce qui est beau en musique, se développa auprès de l’artiste qui est devenue sa femme, Mlle Victoria Dubourg. Dans un portrait que possède le Musée du Luxembourg elle est la Liseuse qui incline au-dessus du livre entrouvert une figure un peu pensive, autour de laquelle Fantin a fait jouer tous ces reflets qui font ses œuvres reconnaissables entre toutes. Fantin qui avait habité la rive droite vint, après 1870, habiter la rue des Beaux-Arts d’où il n’a plus bougé. Avant 1870 Fantin avait voyagé : il avait vu l’Angleterre en compagnie de Whistler et du peintre Edwin Edwards, la Hollande, plusieurs grandes villes de l’Allemagne du Sud, entre autres Munich et Augsbourg, dont il vantait le Musée. En 1873, il peignit ce beau portrait de Mme Fantin-Latour ; en 1874, ce bouquet de fleurs blanches dans un vase blanc et bleu de Delft, œuvre admirable que possède aujourd’hui le marchand de tableaux Gérard. Au Salon de 1874, Fantin envoyait, sous le no 702, Fleurs et objets divers. Des amis connus, avant 1870, Georges Cuisin, d’abord peintre de portraits et de paysages, puis peintre de fleurs; Auguste-Louis-Marie Ot-tin, élève de David d’Angers, auteur de la Vérité, statue de marbre; Whistler, l’auteur déjà célèbre de la Fille blanche (au Salon des Refusés, 1863); Legros, qui s’était établi en Angleterre; de Basleroy, et autres, quelques-uns manquaient à l’appel, notamment le peintre Bazile, tué pendant la guerre de 1870 dans les environs de Dijon. D’autres, comme Georges Cuisin, abandonnant le portrait, le paysage, la nature morte, où ils avaient excellé, se donnaient tout entiers à l’étude des fleurs. Le groupe de vaillants artistes formé autour du professeur Lecoq de Boisbaudran se dispersa.

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Baïgneuses à la source (dessin)

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L'ART DÉCORATIF Mais des amis disparus, combien le souvenir était resté vif chez Fantin! Il n'en oubliait aucun, ni Legros, ni Ottin, ni Cuisin, ni ce Fioupou, célèbre par ses discussions avec Edmond Maitre et Baudelaire sur la littérature et la théologie. En même temps qu'il explorait le vaste domaine de la musique, Fantin n'avait jamais cessé de fréquenter les poètes, tous les poètes, depuis ceux qu'on nommait et qui s'étaient nommés eux-mêmes ironiquement: les Vilains Bonshommes jusqu'aux poètes du Coin de table, parmi lesquels on reconnaît Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard, et l'ami des poètes d'alors, l'ami de Léon Valade, Camille Pelletan. Le Coin de table avait figuré au Salon de 1872. De l'époque où il fréquentait les cafés littéraires, le café Guerbois, le café Tabourey, le café Voltaire, des années où il voyait passer devant lui, où il écoutait ces étincelants causeurs, Jules Barbey d'Aurevilly, Alphonse Daudet, Fantin avait gardé le goût des discussions littéraires. Admirateur passionné de Victor Hugo, il l'avait lu d'abord dans sa jeunesse, puis au milieu de sa vie, une dernière fois enfin, en 1903, où il recommença la lecture de toute l'œuvre poétique du maître. Il avait pour Victor Hugo une admiration que n'ébranlèrent jamais les caprices de la mode et qui, au contraire, s'accrut avec les années. Aussi, lorsque parut l'édition nationale de Victor Hugo, on le pria d'y collaborer et il y consentit. Une de ses toiles est exposée, auprès du portrait du poète, dans la maison de la place des Vosges. Les organisateurs du Musée ont compris que la vraie place de Fantin, cet admirable poète de la couleur et du dessin était auprès de l'auteur de la Légende des Siècles, des Contemplations. Contrairement à ceux qui renient leur passé, qui déchirent le sein de leur nourrice et qui se font gloire de s'être créés seuls, Fantin qui raisonnait toutes ses admirations se faisait gloire d'appartenir au groupe romantique qui avait produit Eugène Delacroix et Victor Hugo, Schumann et Richard Wagner, Hector Berlioz, Rossini et Brahms. Jamais homme ne fut aussi soucieux que lui si ce n'est Goethe dont il avait le médaillon toujours en face de lui, de bien employer sa vie et de régler savamment l'emploi des heures. Le travail obstiné dès les premières heures du matin, les discussions sur les faits et les livres, le repos du soir dans et par la musique, les auditions des grandes œuvres musicales dans les concerts de Pasdeloup, de Colonne, de Lamoureux, du Conservatoire, de rares apparitions dans les théâtres (Fantin était allé voir jouer la Poudre de Perlimpinpin dont il était revenu enchanté par la beauté du spectacle), tout était prévu, réglé, tout venait à son heure dans cette maison où on avait plaisir à vivre. Fantin aimait les discussions littéraires et musicales. Je l'ai entendu se passionner pour les quatuor de Beethoven, pour certaines œuvres de Schumann encore incomprises, pour Tolstoï, pour Ibsen, pour les crêpons japonais, pour des illustrations en couleur de contes populaires russes par Bilibine, pour les jolis ouvrages en bois sculpté ou en bambou que l'on trouvait dans les boutiques de japonaiseries de la rue Saint-Honoré, pour les caricatures de Keene, enfin pour tout ce qui était beau, rare ou curieux. Je l'ai entendu pendant vingt ans juger tous les salons, toutes les expositions et j'ai pu savoir ce qu'il aimait. Quand on avait pénétré dans son intimité, un autre homme apparaissait en lui, celui qui, propriétaire d'une maison de campagne à Buré, avait répandu tant de bienfaits dans le pays qu'il y était adoré, lui et Mme Fantin. Pendant plusieurs années, Fantin, qui faisait alors deux séjours à la campagne (l'un de quinze jours environ à Pâques et l'autre en plein été), se récréait, en compagnie de sa femme et de sa belle-sœur Mlle Dubourg, à donner la comédie aux enfants du pays qui s'empressaient à ces spectacles. Comédie improvisée, et d'autant plus charmante, «comedia del arte» où chacun, selon la vraie formule italienne, disait ce qui lui venait à l'esprit au moment même. Avant chacune de ces représentations de vacances, Fantin, de la main qui a peint l'hommage à Delacroix et tant d'autres belles toiles, dessinait sur des verres de lanterne magique des personnages destinés à être

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FANTIN-LATOUR montrés aux enfants de Buré, comblés chaque année de cadeaux. Et les conversations avant et après le spectacle, et les rires, et les commentaires de la pièce ! rateurs, des artistes qui s'en revenaient en parlant de lui, qui redisaient son nom. Ainsi tout, même les plaisirs, avait, dans cette maison charmante, la marque des maîtres du logis. Le Paradis et la Péri (Étude pour une lithographie) Fantin, Mme Fantin et Mlle Dubourg se préparaient à leur rôle d'impresarii en allant écouter, au Guignol des Champs-Élysées, le dimanche, un acteur dont alors il me dit le nom, qu'il admirait pour son naturel et sa jovialité, et qui ne sut jamais peut-être qu'il avait pour spectateurs, pour admi- J'imagine que Chardin, dont Fantin disait souvent le nom, ou Quentin de la Tour (qui fut presque son homonyme) devaient vivre ainsi, ainsi travailler, se récréer ainsi. La comparaison avec le maître de la nature morte venait d'elle-même à l'esprit

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L'ART DÉCORATIF de Fantin qui, lorsqu'il se promenait rue Guisarde (peu éloignée de la rue des Beaux-Arts), disait souvent: — Que de fois, passant dans cette rue, j'ai pensé à Chardin! On le rencontrait souvent aussi soit dans le jardin du Luxembourg, vers la fin Il avait, en ces dernières années surtout, la conscience d'avoir produit une œuvre importante et qui compterait dans l'histoire de l'art. Comme s'il n'était pas déjà, de son vivant, en pleine possession de la gloire, il aimait à dire que la réputation du véritable de la journée, autour des parterres de fleurs, soit sous les galeries de l'Odéon, examinant les livres; le dernier livre dont il me parla fut le livre de Faguet intitulé: Autour de Nietzsche. Les fins de journées de Fantin se passaient soit à chercher des photographies (il en avait une collection très importante que Mme Fantin se propose de donner à un Musée, après avoir donné au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale beaucoup de lithographies rarissimes), soit à feuilleter des estampes, soit à regarder les livres en curieux. artiste commence non pas tant de son vivant qu'après sa mort et que cette réputation grandit encore par un progrès constant, continu, et que l'œuvre vraiment belle est ainsi sacrée pour toujours. Il était parfaitement conscient de ce qu'il valait et de ce que vaudrait son œuvre. S'il lui manqua la suprême récompense officielle, la nomination à l'Institut ou la médaille d'honneur au Salon, il put, du moins, discerner parfaitement ce que nous voyons se réaliser aujourd'hui. Dans leur enthousiasme, ceux qui re-

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FANTIN-LATOUR cueillent son œuvre disent de trois pêches de Fantin, placées sur un lit de feuilles vertes ou de la bourriche de raisins datée 1882 : — C'est plus beau que Chardin! Chardin n'aurait pas pu faire cela. Fantin ne demandait pas tant. La louange lui aurait peut-être paru excessive; mais la comparaison seule avec le vieux maître français qu'il a tant aimé, tant copié, eût été pour lui une récompense. Quand, dans son atelier, il décrochait du mur une toile, grande ou petite, ancienne ou récente, il la prenait avec une précaution pieuse, et comme avec respect. On commence à se douter, en France, à l'étranger ainsi, qu'un grand artiste est mort, et si l'on demande de toutes parts que son œuvre soit exposée, qu'elle reçoive, dans l'école même des Beaux-Arts, la consécration suprême, c'est que l'on sait bien que Fantin avait la pudeur de son grand talent, et que bien des œuvres de lui, passées à l'étranger, acquises par les musées ou dispersées, pourraient être recueillies, groupées et montrées à leur vraie place. Il est à souhaiter qu'une exposition complète et prochaine des œuvres de Fantin donne au public l'occasion de savoir quel artiste a disparu, aux jeunes gens l'occasion de voir encore une fois comment se forme le talent d'un maître. AMÉDÉE PIGEON Centenaire de Berlioz (lithographie)

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UNE MAISON DE RAPPORT A NEUILLY D e plus en plus, grâce aux moyens rapides de transport que nous offrent les différentes lignes du chemin de fer métropolitain, continuées encore par les tramways électriques suburbains, la banlieue de Paris tend à s'incorporer à la capitale, malgré la ceinture encore existante des fortifications dont la nécessité ne se fait plus sentir et qui disparaîtra dans un avenir prochain. La soudure sera complète alors. Ajoutez à cela qu'à Paris comme à Londres le centre de la ville voit de plus en plus ses immeubles occupés par les différentes branches du commerce et de l'industrie, que de nouvelles maisons aux baies largement ouvertes, aux points d'appui en fer, dont la rue Réaumur nous offre un exemple frappant, ont été presque totalement conçues dans ce but. Songez aussi à l'intensité même de la vie qui s'y déploie, au bruit qui l'accompagne, à la poussière qui se dégage constamment d'une agglomération si pleine d'activité, et vous aurez les raisons suffisantes pour comprendre qu'on aime, après une journée de labeur passée au milieu du souci des affaires, trouver un peu de calme et de repos hors du tourbillon quotidien, dans un endroit tranquille et bien aéré; et c'est pour cela qu'abandonnant le centre on tend de plus en plus à habiter la périphérie. C'est surtout vers l'ouest que le mouvement s'est particulièrement accentué. Il en est ainsi, d'ailleurs, pour beaucoup de villes et c'est un phénomène assez curieux à constater que l'extension se produit presque toujours instinctivement vers ce point cardinal, si d'autres raisons importantes ne viennent s'y opposer. Neuilly qui naguère encore était la campagne où l'on allait villégiaturer l'été, faisant presque partie du bois de Boulogne, n'avait comme maisons de rapport que de petites propriétés entourées de jardins, et il ne serait venu à l'idée de personne qu'à Neuilly on put habiter au 4e ou au 5e étage. Mais depuis peu d'années, surtout dans la partie voisine des fortifications, Neuilly a pris une expression nouvelle, et l'on ne compte plus maintenant les immeubles de 5 et 6 étages qui s'y sont élevés. Peu cependant sortent de la banalité et du convenu et ne dénotent pas la volonté de recherches particulières. Aussi s'arrête-t-on agréablement charmé devant la jolie maison que vient d'élever 14, rue Saint-Pierre, entre l'avenue de Neuilly et l'avenue du Roule, l'architecte plein de talent qu'est Pradelle. Ne vous attendez pas à trouvez une façade ronflante et remplie de décoration. L'architecte a, tout au contraire, cherché un ensemble de la plus grande simplicité et avec quelques points décoratifs très intelligemment placés, dessous d'appui de fenêtres,

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Maison de Rapport, rue d'Orléans, à Neuilly GEORGES PRADELLE