Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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Étude de quai à Paris
(Avec l'autorisation de M. Ed. Sagot, Éditeur)
EDGAR CHAHINE
Voici un artiste qui échappe aux classifications et déroute l'habituelle paresse d'esprit du public, pressé d'enfermer un talent entre des limites étroites. Le domaine de M. Chahine, c'est le domaine de l'observation et du caractère; or, dans tous les milieux, et sous les aspects les plus divergents, l'observation et le caractère ont leurs droits. De la caricature au drame, le type individuel s'affirme, toujours également vrai et humain.
C'est la perpétuelle et diverse comédie humaine que M. Chahine s'applique à rendre dans ses eaux-fortes, asservissant chaque fois les moyens d'expression au sujet, à sa nature, à son âpreté ou à sa délicatesse, à sa tonalité, à son atmosphère. Il se refuse à imposer partout une facture identique.
Peut-être n'est-il pas vain de placer, à la base de cette curiosité générale, — en éveil sur toutes les manifestations de la vie, des habitudes et des passions, avec la marque exacte du temps et de la civilisation d'aujourd'hui, — l'origine orientale de l'artiste, qui est arménien, et qui, arraché de son pays à l'âge de l'adolescence, est arrivé en Europe avec des yeux neufs, une pensée restée toujours un peu étrangère en dépit de toute l'éducation et l'acclimatation
Miss Noëys
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si faciles à cet âge. Il est à noter, d’ailleurs, que M. Chahine, en quittant la Turquie, s’est arrêté d’abord dans une station à demi-orientale encore, puisque c’est à Venise qu’il a passé ses premières années d’Europe. Ce n’est donc que plus tard, alors que le choc pouvait être plus vif, la sensation plus puissante, qu’il a été jeté dans la pleine cohue de Paris.
couleur que M. Chahine s’est orienté vers l’expression du trait; il est nécessaire d’établir qu’il y a en lui un véritable tempérament de peintre qui jusqu’ici, par suite des circonstances de la vie, s’est trouvé relégué à l’arrière-plan.
Son maître lui déclarait à Venise qu’il pourrait parvenir à faire de la peinture, mais qu’il ne réussirait jamais à faire quelque chose de bon en dessin. Cette prédiction n’a plus besoin d’être démentie, mais elle affirme du moins une première constatation au sujet de ses dispositions de peintre.
Il faut se rappeler, du reste, que c’est en peintre que M. Chahine a débuté dans nos Salons, et ces envois n’ont pas passé inaperçus.
Pour la première fois, au Salon de 1896, apparaît Un Gueux, mordant son maigre fricot dans le coin désert d’un débit populaire. Les contrastes puissants de lumière et d’ombres, la recherche de clair-obscur, la façon même dont la figure ou les mains sont traitées, laissent assurément sentir l’école: le souvenir de Rembrandt a passé par là; mais on constate déjà une énergie louable chez un jeune homme et une obser-
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Ces années de Venise sont d’autant mieux à considérer dans la vie et la formation de l’artiste que c’est là qu’il fait ses premières études d’art, sous la direction du peintre Paoletti. C’est là qu’il apprend à dessiner et à peindre; et ce qu’il y a de curieux, c’est que Chahine, qui est arrivé très rapidement et très jeune — il a à peine trente ans — à une sérieuse notoriété comme graveur, semble d’abord s’orienter vers la peinture.
J’ai tenu à retrouver avec l’artiste quelques-unes des pochades qu’il peignait sur nature à Venise. Sur ces études de dimensions fort réduites, la recherche des rapports de tons, d’atmosphère, de pâte même, sont très sensibles et intéressantes. Ce n’est donc pas parce qu’il n’était pas doué pour la
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Promenade nocturne
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Les Poids
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vation du caractère qui n'est déjà pas banale et pourra devenir très personnelle.
Chahine, récemment arrivé de Venise, venait alors de passer un an à l'Académie Julian, où il avait eu pour professeur Jean-Paul Laurens et Benjamin Constant, sans que cet enseignement ait déterminé une influence sur son talent. Les années suivantes, ses envois du Salon, L'Asphyxiée (1898), Montmartre (1899), toujours dans une note populaire et triste, avec de solides qualités de matière, affirmaient un sentiment plus délicat de l'éclairage. Effet d'intérieur et jour de la rue parisienne y étaient étudiés avec un œil très juste et très attentif.
C'est après ces premiers essais de peintre, en 1899, que M. Chahine exécuta sa première pointe sèche, un simple croquis. A Venise, son maître Paoletti lui faisait copier à la plume des eaux fortes de Tiepolo, et cette éducation de la main et de la vision ne devait certainement pas être perdue pour l'artiste ; mais c'est après avoir vu à Paris un camarade d'atelier faire de la gravure qu'il s'essaya dans ce genre, avec des moyens d'abord très rudimentaires, esquissant sur
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un bout de planche la silhouette qui venait de le frapper dans la rue.
Chahine se met à accumuler ainsi chaque jour ces croquis, prenant goût au travail de la pointe ; et bientôt quelques sujets plus complets s'annoncent déjà, types de la rue ou souvenirs de ses années d'enfance, des scènes d'Orient conservées dans sa mémoire : des Bohémiens en Turquie, une Négresse, des têtes « coiffées à l'orientale », comme chez Rembrandt, forment à peu près tout le contingent qui trahisse ses origines.
L'artiste insiste d'abord plus volontiers sur le caractère douloureux, souffreteux de l'humanité qu'il cherche à rendre. C'est toute la vie de misère de Paris qui le frappe d'abord, incliné comme il l'est lui-même par la tristesse de ses premières années, les spectacles de désolation qu'il avait vus dans son pays. Les vagabonds, les loqueteux, les chemineaux, les humbles métiers de faubourg, fournissent d'abord le sujet de ces pages où se montrent des figures amaigries par le jeûne, où les corps harassés se voûtent, dans un paysage pauvre, arbres grêles de banlieue ou quais de canal, avec les cheminées d'usine surmontant les toits monotones.
Un des morceaux capitaux de cette époque sera marqué par Le Château Rouge, drame de misère poignant, où toutes les détresses semblent se presser, les unes s'oubliant
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dans le jeu, les autres s'effondrant dans leur accablement muet.
Peu à peu, ce besoin d'observation, qui hante M. Chahine, lui fait découvrir tous les contrastes de la vie, l'amène à voir, dans plus en plus ses moyens d'expression, variait sa facture, et après avoir usé presque exclusivement de la pointe sèche, unissait toutes les ressources de l'eau-forte, des grains, de l'aqua-tinte, cherchant à trouver chaque fois
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une figure de femme élégante qui passe, les signes aussi intéressants d'une race, d'habitudes, de complexités de pensée et d'éducation. En même temps, l'aquafortiste, qui n'avait pas reçu d'enseignement technique pour ce mode de son art, enrichissait de l'exécution le plus en rapport avec le sujet choisi.
Cet éclectisme dans le rendu fait le grand charme et la grande force de M. Chahine. Il a de ces gris délicieusement légers et doux, de ces modelés fins qui semblent à
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Double prise de tête à terre
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peine effleurer le cuivre d'une ombre légère, comme dans cette exquise tête de Rita; et il a aussi des traits robustes et âpres, comme dans le portrait de Mme Louise France. Sans travail ou le Vieux maçon ataxique; il a des noirs profonds et veloutés, comme dans le portrait de Miss Noers; de larges teintes soutenues, comme dans Félicie ou le Portrait de M. Lérand dans «le Juif-Errant», qui semblent traités au lavis.
Il est tour à tour ou à la fois incisif et moelleux; et la distinction ou les tares d'une physionomie, les mouvements de foules, les panoramas de villes, s'indiquent dans leur caractère propre, avec leur vivacité ou leur estompement, dans leur vraie lumière, tous les plans restant admirablement observés.
Le succès rapide, l'intérêt du métier chaque jour perfectionné, retinrent M. Chahine dans cette voie de la gravure. Déjà,
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St Ouen
dans le courant de 1899, M. Clément Janin cataloguait les vingt-cinq premières planches de l'artiste ; et en 1900, M. Roger Marx signalaît cette œuvre déjà notable dans la Gazette des Beaux-Arts. Aujourd'hui le nombre des planches exécutées par Chahine est d'environ 200, dont M. Ed. Sagot a édité le plus grand nombre, et qui n'ont pas encore été cataloguées jusqu'à présent.
A la dernière Exposition Internationale de Venise, en 1903, j'ai personnellement tenu à demander pour l'artiste une des grandes médailles d'or réservées aux œuvres hors de pair : M. Chahine y figurait avec une vingtaine d'eaux-fortes,
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parmi lesquelles un bon nombre de celles que nous reproduisons aujourd'hui. Son Quelques éditeurs avisés ont tout récemment compris combien ce talent fait de
œuvre est aujourd'hui connue et consacrée dans toute l'Europe, et nous n'avons qu'à en attendre le riche et continuel développement.
pénétrante observation, pittoresque et satirique, réussirait à animer un récit. Chahine travaille actuellement à l'illustration de trois
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livres, de caractères très divers, qui formeront d'intéressantes suites d'eaux-fortes: M. Gabriel Mourey, et qui sera réservé à la Société des Cent Bibliophiles; et d'une nou-
il s'agit de Une Histoire Comique, d'Anatole France, que publiera Calmann Lévy; des Forains à Paris, dont le texte est dû à veille de M. Octave Mirbeau, Dans l'Antichambre (Romagnol, éditeur). Ce sont des caractères précis et des