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PROMETHEE Tous les Arts aux mortels viennent de Prométhée ESCHYLE L'AMOUR DE L'ART — NOUVELLE SERIE EDITIONS LITTERAIRES DE FRANCE REVUE MENSUELLE France 15 frs Etranger 20 frs JUIN 1939 G. DARAGNES
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
PROMETHEE Tous les Arts aux mortels viennent de Prométhée ESCHYLE L'AMOUR DE L'ART — NOUVELLE SERIE EDITIONS LITTERAIRES DE FRANCE REVUE MENSUELLE France 15 frs Etranger 20 frs JUIN 1939 G. DARAGNES
PROMETHEE L'AMOUR DE L'ART - NOUVELLE SÉRIE N° 5. JUIN 1939. XXe ANNÉE. REVUE MENSUELLE COMITÉ DE DIRECTION : - M. RENÉ HUYGHE, CONSERVATEUR DES PEINTURES DU MUSÉE DU LOUVRE ; - M. GERMAIN BAZIN, CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE ; ET M. MICHEL FLORISOONE. RÉDACTION ET ADMINISTRATION : 28, RUE D’ASSAS, PARIS, VIe TÉLÉPH. LITTRE 45-95 --- COMITÉ D'HONNEUR : - MADAME LA PRINCESSE CAETANI DE BASSIANO ; - MADAME COLETTE ; - M. PAUL BAUDOUIN, AMATEUR D'ART ; - M. MAURICE BÉRARD, AMATEUR D'ART ; - M. BERNARD BERENSON ; - M. ABEL BONNARD, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE ; - LE Dr ALBERT CHARPENTIER, AMATEUR D'ART ; - M. GABRIEL COGNACQ, VICE-PRESIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; - M. DAUTRY, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES CHEMINS DE FER DE L'ÉTAT ; - M. D. DAVID-WEILL, MEMBRE DE L'INSTITUT, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; - M. HENRI FOCILLON, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE ; - M. LE COMTE HUBERT DE GANAY ; - M. JEAN GIRAUDOUX ; - M. ALBERT S. HENRAUX, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DU LOUVRE ; - M. ÉTIENNE NICOLAS, AMATEUR D'ART ; - M. EUGENIO D'ORS, DE L'ACADÉMIE ESPAGNOLE ; - M. GEORGES RENAND, AMATEUR D'ART ; - M. PAUL VALERY, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. COMITÉ D'ARCHITECTURE : MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA ET JEAN-CHARLES MOREUX, SECRÉTAIRE. --- PARIS ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE
SOMMAIRE DU N° 5 - JUIN 1939 - Technique et Poétique : - De la Ressemblance et de l'Art . . . . . Paul VALÉRY, de l'Académie Française. - Documents Inédits : - Courbet et la tragédie de la Colonne Vendôme. Michel FARÉ. - Problèmes d'Art : - Le « Concert » de Tournier de Toulouse au Musée du Louvre. Charles STERLING. - Les Faits : - Encore un peu du vieux Paris qui s'en va. Philippe DIOLÉ. - Echos et Informations. - Les Expositions : - Trois Peintres, Bonnard, Laprade et Bouche Albert CHARPENTIER. - Braque 1939 Germain BAZIN. - A travers les Expositions. J. L. - L'Art dans la Vie : La Décoration : - Le Salon des Artistes Décorateurs Jacques LASSAIGNE. - A l'Etranger : - Le Musée Pouchkine à Moscou. - Une Œuvre de L. Della Robbia au Musée d'Art de Toledo. - A travers le Monde. - Les Ventes : - La Vente des Musées Allemands. Jacques COMBE. - Ventes d'Hier et de Demain. - Les Livres : - Bâle, Ville d'Art Robert GALLERAND. - Livres sur la Sculpture R. H. - EN HORS-TEXTE : Eau-forte, par BERTHOLD MAHN (Réservé à nos abonnés).
TECHNIQUE ET POÉTIQUE DE LA RESSEMBLANCE ET DE L'ART par Paul VALÉRY de l'Académie Française M. Paul Valéry, en nous autorisant à reproduire le remarquable portrait qu'a fait de lui Mme M. E. Wrede, a bien voulu écrire pour nos lecteurs quelques pages sur «l'Art et la Ressemblance»; nous sommes heureux de les publier en regard des reproductions des dessins de l'artiste. N. D. L. R. L'atmosphère de l'art moderne ne semble pas toute favorable au portrait. Un Bruyas aujourd'hui serait assez en peine de se constituer un ensemble de soi-mêmes comparable à celui que le Bruyas de jadis put léguer au Musée de Montpellier. Ce ne sont point les talents qui manquent, mais ils s'occupent d'autre chose : ils s'appliquent, je pense, à d'autres fins qu'à la représentation la plus conforme des êtres, et même des objets. On dirait que l'artiste moderne tend à asservir les formes des choses visibles plutôt qu'à les servir, et qu'il s'emploie plus volontiers à se soumettre leurs figures données, dont il se fait des moyens dociles d'expression, de simples thèmes dont il tire bien des variations, qu'à s'imposer de poursuivre et de rechercher son style personnel par les voies étroites des recherches de la similitude la plus approchée. Tout à présent conspire à faire du portrait peint ou dessiné une entreprise rare et incertaine. L'art de la Photographie lui a été aussi funeste qu'il le fût à la gravure dont les livres se paraient autrefois. Il y avait voici cent ans, un peu partout, des portraitistes de valeur très inégale, peintres, dessinateurs, miniaturistes, dont les familles, les corps savants, les sénats universitaires utilisaient les services pour conserver des ancêtres, des notables ou des prédécesseurs, les images pompeusement parées. Pour médiocre que fût dans l'ensemble cette production traditionnelle, elle maintenait vivants l'instinct immémorial et l'effort de représenter au mieux l'apparence humaine. La photographie a fait disparaître la plupart de ces artistes, comme elle a fait les illustrateurs, les lithographes et les graveurs sur bois. Par là, furent d'un seul et même coup, atteintes et presque exterminées, la pratique du dessin de ressemblances, comme l'invention et la composition des images. Mais l'introduction et l'immense diffusion des procédés physico-chimiques qui fixent la lumière émanée des objets ne sont pas seules responsables de l'état précaire où je trouve réduit l'art du portrait. Le problème du portrait est l'un des plus subtils de l'art. Il s'agit en effet, d'exécuter une œuvre qui, par définition, est assujettie à une condition non purement «artistique», — la ressemblance, laquelle est satisfaite par la compa-
M. E. WREDE Portrait de M. Paul Valéry Dessin au crayon 1935 Photo Bernès et Marouteau ---
raison d'une image avec un modèle, ou bien par le rappel non équivoque du souvenir de celui-ci par celle-là. Cette constatation, nécessaire et suffisante, n'a aucune relation qui s'impose avec le plaisir de l'œil même, et son excitation à revoir indéfiniment une image. Ce n'est pas tout. La condition de ressemblance n'est exigible que par ceux qui connaissent le modèle, ou qui l'ont connu ; mais, si objective et géométrique qu'il semblerait qu'elle soit, il arrive fort souvent que les avis soient partagés : les uns reconnaissent ; les autres ne reconnaissent pas : le modèle demeure perplexe. Un jour, au Louvre, avec Marcel Schwob, devant un portrait des plus célèbres, comme mon ami s'exclamait et criait à la ressemblance, je lui ai demandé s'il avait jamais vu Descartes ? Il ne l'avait pas vu, et cependant, il l'avait cru revoir. L'ouvrage de Franz Hals lui imposait cette pensée : Ainsi DEVAIT être Descartes ! Supposé le portrait ressemblant, Hals avait donc fait plus que de faire un Descartes... Si Hals put faire plus, c'est que le problème de la ressemblance pure et simple ne le tourmentait point. Il avait surmonté les difficultés de similitude, comme Henri Poincaré, improvisant au tableau toute une théorie nouvelle de physique devant un auditoire émerveillé, il semblait que les difficultés de mathématique n'existaient point devant lui. Que la toile de Hals montrait Descartes, ce Descartes démontrait un Hals. Hals avait donc acquis la liberté de faire « œuvre d'art », mais non point aux dépens de notre condition de conformité. Nous assistons, peut-être, à quelque modification invincible (et qui, peut-être aussi, sera finalement heureuse) de la notion et de la fonction de l'art. Tout ce que nous en pensons et en disons aujourd'hui, même au futur, est et ne peut être que du passé inconsciemment élaboré et projeté en avenir... Je me tiens au présent. Sur le point particulier qui nous occupe, un fait est assez clair, j'y reviens : l'Art du Portrait n'est plus ce qu'il était. J'ai dit que le développement irrésistible de la Photographie ne me paraissait pas suffire à expliquer cette diminution. Le Portrait n'est, après tout, qu'une application de notre capacité de représenter les choses par les actes du dessin ou de la peinture, à figurer des personnes déterminées. On pourrait étendre cette notion, parler du portrait d'un arbre, d'un site, etc... toutes les fois que l'idée d'exactitude et de conformité intervient dans le propos. Or, je constate, et place ce fait incontestable auprès de celui que j'ai souligné, que la même époque qui a vu dépérir le goût et le souci de représenter scrupuleusement le visage des vivants voit également négliger, si ce n'est abandonner tout à fait, la pratique séculaire de copier dans les musées les ouvrages des maîtres. On peut bien dire que l'artiste aujourd'hui s'improvise... Je ne le dis pas de ses œuvres : je le dis de lui-même. Qu'il s'agisse des Lettres ou des Arts, la hâte de publier ou d'exhiber ce qu'on a fait, est générale. Il y a la pression des exigences de la vie ; mais qui n'est point la seule puissance en jeu. Notre époque est très dure à toutes les vertus qui consomment de la durée. Elle éperonne ; elle menace ; elle aburit ; elle ne tolère plus que l'on consume vingt ans à essayer de vivre des siècles. Le travail de pur exercice sans espoir de fruits immédiats, la longue préparation de soi-même à l'écart du monde, la volonté de soumission à des contraintes qui semblent inutiles ou sont fastidieuses, nous sont devenues impossibles ou insupportables. Au temps où le temps ne coûtait rien, il pouvait exister un idéal de perfection, — c'est-à-dire d'achèvement des œuvres, par quoi elles défiaient l'accusation d'impuissance et démontraient que l'artiste était parvenu au point de possession de soi-même comme de son art, où la solution des problèmes les plus difficiles et la manifestation de sa personnalité, — et même de sa singularité — n'étaient point des valeurs opposées, comme on le croit aujourd'hui. Elles s'exaltaient, au contraire, l'une l'autre. Plus je sais, plus je suis, voilà ce que font dire par toutes leurs grandes œuvres tous les maîtres.
E. E. WREDE. « Portrait de M. Paul Valéry » Dessin au crayon. — 1939 Ces œuvres supportaient un long examen. Elles valaient qu'on les copiât. On ne pensait pas encore que le dessin ou l'art d'écrire fussent, par un privilège tout spécial, dispensés de ce qu'exige toute autre action développée vers quelque maîtrise de nos moyens naturels. Le piano, le cheval, la mystique elle-même demandent des années de formation, les longueurs, les reprises, l'ennui et les rancœurs de tout apprentissage. En somme, le mot SAVOIR avait jadis un sens dans les arts, et n'en a plus. Si j'étais peintre ou dessinateur, je crois bien que je me ferais de ce problème de la ressemblance une épreuve de mon entraînement. Je n'y attacherais d'abord aucune importance « artistique » ; mais j'avoue que je ne pourrais souffrir le sentiment d'impuissance que me causerait un échec habituel de mes tentatives pour saisir un visage et en mener la restitution suffisante par le crayon ou le pinceau aussi loin que l'analyse de cet objet par mon regard m'y exciterait. Je sais bien ce que l'on dit, et que plus d'un se glorifie de négliger ce qu'il ne fait pas. Cependant personne ne nie dans son cœur que la pratique prolongée d'un art nous apprenne quelque chose, et il s'agit, dès lors, de savoir si cette acquisition ne converge pas plus sûrement et rapidement vers le but par la voie d'exercices bien définis et d'une discipline dont les résultats soient vérifiables que selon les hasards d'entreprises successives prématurées, animées par l'ambition de créer et de se produire au plus tôt, — avant terme... Le but dont j'ai parlé est la plus grande liberté de conception juste et l'exécution la plus déliée de difficultés techniques ; et quant à la conception juste, je m'explique aussi : elle consiste à concevoir des ouvrages qui ne demandent rien qu'aux ressources de l'art même dans lequel ils seront exécutés : ne rien demander à la peinture qui ne soit entièrement justifié par le simple contentement de l'œil. Pas d'explications. Le portrait est le type du problème précis par lequel le débat entre l'œil et la main, les interventions de l'esprit dans ce débat, les interruptions et décisions qu'il introduit, les va-et-vient entre l'objet, l'âme, l'esprit et l'acte sont le plus étroitement combinés.
Il n'est au monde de chose visible qui nous soit plus significative que le visage humain. Il nous est comme une horloge où nous voyons l'heure d'un moi. L'importance qu'il a pour nous, l'immense intérêt que nous prenons à le lire au plus vite a cette conséquence que nous le lisons bien mieux que nous ne le voyons; nous le reconnaissons bien mieux que nous ne le connaissons. Il en résulte une difficulté étrange pour le portraitiste, qui doit, en quelque sorte, revenir du reconnu à l'inconnu, cet inconnu étant l'objet même qui est sous ses yeux... Il en est du visage comme d'un texte dont la lecture et la compréhension immédiate nous dérobe la perception de sa physionomie typographique: nous savons ce qu'il dit ou nous croyons le savoir, mais l'a-t-il dit en elzévire, ou en didot, ou en garamond? De même, s'il nous faut dessiner de mémoire les lèvres ou le nez de la personne qui nous est le plus familière, notre embarras se prononce aussitôt et nous étonne ; et si, recourant au modèle, nous nous mettons à y regarder, nous voici faisant à chaque regard une sorte de découverte sur ce visage si connu... M. E. WREDE. « Portrait de M. l'Abbé Mugnier » Dessin au crayon. — Photo Bernès et Maroutecau Mais, allant plus avant, nous trouverons bientôt que ce premier problème de simple conformité en engendre un tout autre, d'une tout autre profondeur. Les arts « d'imitation » se meuvent entre l'idée bien définie de représenter « exactement » la « réalité », de chercher à égaler ce qu'on obtient d'une bonne photographie ou d'un moulage, et les effets de l'intervention du système vivant qui doit exécuter cette représentation. Mais ce système vivant est fort loin d'être simple, d'être identique à lui-même en tous moments, et d'être semblable à tout autre de son espèce. Il est fait de relais. Ce qu'il produit, quand il s'applique à représenter quelque objet, est donc toujours composé de cette application particulière et momentanée qui le spécialise dans une certaine action suivie et bornée, et des propriétés, des modifications, — en un mot, de la vie de tout le reste de l'être, duquel ladite application n'est qu'irrégulièrement et superficiellement isolable. La présence constante de tout un organisme, avec ses rythmes essentiels, ses impulsions, ses temps de réaction, ses ressources acquises et ses imprévus intimes, l'interférence de toute cette vie avec la tâche spéciale entreprise s'imprime donc dans l'œuvre ; et ce que le spectateur de l'œuvre en aperçoit dans son examen, il le nomme le style de cette œuvre. Le style est dans une œuvre ce qui nous fait imaginer l'acte de tout un homme, son écart individuel, son inégalité propre, trahie par ce qu'on appelle justement son faire. L'effet de cette perception peut être déplorable, et le style de quelqu'un n'être pas à envier.
M. E. WREDE Pastel « Les Enfants de Téhuantepec » Il résulte de ces remarques très sommaires que dans tous les arts d'imitation, une manière d'équilibre mobile doit être obtenu, conservé, c'est-à-dire rétabli de temps à autre, entre des facteurs antagonistes. Ce sont des arts essentiellement ambigus... Tous ces problèmes, si difficiles à énoncer, me venaient et me revenaient à l'esprit pendant que Mme M. E. Wrede s'appliquait à les résoudre par le fait, au moyen d'un crayon d'une dureté incroyable, dont il me semblait impossible de tirer autre chose que des stries, et non des traits, dans le papier fort. J'ai la curiosité des moyens dont usent les artistes. Plus ces moyens sont-ils rebelles, contraires à la facilité, à la rapidité, et même à l'emportement du travail, plus je conçois d'estime pour ceux qui les adoptent délibérément et plus les résultats me paraissent dignes d'une attention prolongée. Je suis grand amateur de volonté dans l'art ; et je n'aime pas moins que ce que l'on nomme tant bien que mal l'intelligence y joue un rôle. L'art, à mes yeux, est un combat contre ce qui n'est pas. La spontanéité et le hasard heureux qui parfois nous habitent sont, sans doute, essentiels à toute création ; ils offrent le prétexte et donnent l'impulsion. Mais toutes les puissances de l'homme doivent s'engager pour soutenir et établir dans l'existence ce qui vient de naître et qui tend à retomber dans le néant. Pendant que mon portrait, sous ce crayon si dur, se faisait par les apports et les reprises successives de traits dont chacun était presque imperceptible, j'interrogeais insidieusement l'interprète de mon visage, qui est peu commode à traduire en lignes. Elle ne se vanta pas de saisir l'âme de ses modèles, comme prétendait le faire La Tour ; et l'absence de ce propos me plut. Il m'apparut qu'elle n'était pas encline à se payer de littérature plus qu'à souffrir le négligé et les à peu près dans son travail. Le problème dont j'ai parlé était sans cesse devant son esprit : elle sentait et exprimait fort clairement cette condition d'équilibre entre ce qui est, ce que l'on veut, ce que l'on est, ce qui se fait, qui me permet de comparer l'artiste en action à un cavalier attentif à l'obstacle, à sa monture et à soi-même, éveillé de tout son être ; et, en quelque sorte, reprenant, à chaque instant, possession de l'ensemble de la situation. Profitant de quelque répit de ma pose, je regardai les murs, je furetai dans l'atelier. Il y avait là mainte gouache rapportée de ces îles que je ne verrai jamais : Santorin, Miconos... Mais je m'accuse de n'aimer pas excessivement la gouache. Il y avait aussi quantité de dessins, de peintures à l'huile ou à l'eau exécutés au Mexique. Les croquis
me démontrèrent que ma portraitiste si patiente pouvait saisir la vie en mouvement, la danse, les actes professionnels, avec une étonnante précision dans la capture des types, la description graphique des vêtements, des cultures, des instruments et ustensiles... J'ai remarqué aussi un sentiment de la personnalité des paysages — et singulièrement de celle des arbres et des plantes, et une intelligence rare de la vision qui embrassait à la fois la composition de lieu et les attitudes particulières des choses et des êtres selon leur nature, — et tout ceci supposait une réflexion profonde, avant l'attaque. L'artiste me dit : Je dessine ce que je sais. Mais une entre autres de ces œuvres me fixa. Une robe de chambre de soie à l'orientale, doucement enflée d'ouate, comme assise sur une banquette capitonnée, est le thème de ce dessin. Bien des maîtres se sont exercés à ce jeu malaisé de représenter des étoffes. Les drapés de Léonard sont célèbres. Dans les sujets de cette espèce textile, point de squelette, point de nécessités apparentes ou prévisibles du modelé, point de relations de forme prédéfinies ; mais le flou et les tensions accidentelles du tissu, combinés avec les effets de la pesanteur ; l'abandon de la masse dans l'ensemble, et la formation locale des plis ; le tout constituant une figure d'équilibre non géométrique, mais analytique, — une surface continue mais dont la loi ne se peut résumer. Il faut donc, pour la dessiner, que l'esprit intervienne sans cesse, élaborer ce qui se voit, et préparer à la main ses actes, qui doivent enfin déterminer la forme de l'informe et la construction de l'image d'une disposition à demi donnée par le hasard... Que la lumière à présent joue sur la soie, accuse en ombres douces les exubérances de la molle doublure et du capiton : il s'agit de traduire tout ceci en langage de mine de plomb. Ce dessin m'a profondément séduit. Peut-être satisfaisait-il si exactement telles idées (ou manies, si l'on veut) que je retrouve devant toute œuvre qui m'attire, que je m'exagérais les mérites de l'auteur. Il me semble, cependant, qu'il y a dans un accomplissement de cette sorte, quelque chose d'incontestable, une action d'artiste qui s'impose, une énergie peu commune de compréhension et d'exécution qui commande la plus véritable estime. Des œuvres qui manifestent un effort aussi soutenu, une rigueur si obstinée, et une combinaison si évidente de sérieux et de sensibilité dans le travail ne doivent point passer inaperçues. Paul VALÉRY. M. E. WREDE Phot. Bernès « Étude de draperie » Crayon

Cette publication de la revue « Prométhée », numéro 5 de la nouvelle série de « L'Amour de l'Art », datée de juin 1939, explore divers aspects de l'art. Le numéro contient des articles sur la technique et la poétique, notamment un texte de Paul Valéry sur la ressemblance et l'art du portrait, des documents inédits sur Courbet, des analyses de peintures comme le « Concert » de Tournier, des chroniques sur l'actualité artistique, les expositions, la décoration, l'art à l'étranger, les ventes aux enchères et des critiques de livres. Il aborde également la question de la formation artistique et de la maîtrise technique face aux évolutions de l'art moderne.