Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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PROMETHEE L'AMOUR DE L'ART - NOUVELLE SÉRIE N° 9-10 DEC. 1939 - JANV. 1940 XXe ANNÉE REVUE MENSUELLE COMITÉ DE DIRECTION : M. RENÉ HUYGHE, CONSERVATEUR DES PEINTURES DU MUSÉE DU LOUVRE ; M. GERMAIN BAZIN, CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE ; ET M. MICHEL FLORISOONE. RÉDACTEUR EN CHEF (PAR INTÉRIM) : MARCEL RAVAL RÉDACTION ET ADMINISTRATION : 28, RUE D'ASSAS, PARIS, VIe TÉLÉPH. LITTRE 45-95 --- COMITÉ D'HONNEUR : LA PRINCESSE CAETANI DE BASSIANO ; MADAME COLETTE ; M. PAUL BAUDOUIN, MEMBRE DU CONSEIL DES MUSÉES ; M. MAURICE BÉRARD, AMATEUR D'ART ; M. BERNARD BERENSON ; M. ABEL BONNARD, DE L'ACADEMIE FRANÇAISE ; LE DR ALBERT CHARPENTIER, AMATEUR D'ART ; M. GABRIELCOGNACQ, VICE-PRESIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. DAUTRY, MINISTRE DE L'ARMEMENT ; M. D. DAVID-WEILL, MEMBRE DE L'INSTITUT, PRESIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. HENRI FOCILLON, PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANCE ; LE COMTE HUBERT DE GANAY ; M. JEAN GIRAUDOUX, HAUT-COMMISSAIRE A L'INFORMATION ; M. ALBERT S. HENRAUX, PRESIDENT DE LA SOCIETE DES AMIS DU LOUVRE ; M. ÉTIENNE NICOLAS, AMATEUR DART ; M. EUGENIO D'ORS, DE L'ACADEMIE ESPAGNOLE ; M. GEORGES RENAND, AMA- TEUR D'ART ; M. PAUL VALÉRY, DE L'ACADEMIE FRANCAISE. COMITÉ D'ARCHITECTURE : MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA ET JEAN-CHARLES MOREUX, SECRÉTAIRE. --- PARIS EDITIONS LITTERAIRES DE FRANCE

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SOMMAIRE DU N° 9-10 DÉCEMBRE 1939-JANVIER 1940 --- Pensée et action : Secteur postal . . . . . . . . . . . . Germain BAZIN. Archives de l'Art français : Jean Cousin fils, dessinateur . . . . . . Otto BENESCH. Peintres Contemporains : Hommage à Luis G. Bernal 1908-1939 Jules SUPERVIELLE. Henri MICHAUX. Georges CATTAUL. Plastique et sujet : Le symbolisme de la Vierge de Bourdelle . . . Edmond CAMPAGNAC. Etiam periere ruinae : Monuments détruits pendant la guerre de 1870 : Les Chateaux de St. Cloud et d’Issy. Les Faits : Sauvetage ou saccage de Paris ? . . . Hubert VALARD. Les Expositions : L'exposition Chagall . . . Marcel RAVAL. L'exposition Monet . . . Yves SJÖBERG A l'Etranger : Activité artistique de la France à l'Etranger . . . B. C. Les Livres : Second Inventaire critique de l'Embarquement pour Cythère. Michel FLORISOONE Notices bibliographiques - Nécrologie . . . R.H.,G.B.,M.R.et J-C.M. Table des matières. — EN HORS-TEXTE : L'Echelle de Jacob, par Marc CHAGALL (Réservé à nos Abonnés) --- ABONNEMENTS : FRANCE ET SES COLONIES. 150 frs Bolivie, Chine, Colombie, Danemark, Etats-Unis, Gde- Bretagne et Colonies An- glaises (sauf Canada), Irlande, Islande, Italie et Colonies, Ja- pon, Norvège, Pérou, Suède. 230 frs ETRANGER . . . . . . . . . . . . 210 frs Règlement par : mandat-poste, chèque sur Paris ou Compte Chèque Postal PARIS : ÉDITIONS LITTÉRAIRES DE FRANCE 215935 --- Le Numéro: QUINZE FRANCS ÉTRANGER: 20 FRANCS

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PENSÉE ET ACTION SECTEUR POSTAL par Germain BAZIN Les conditions de vie des unités échelonnées tout le long de la frontière, en étendue et en profondeur, ressemblent par quelques traits à celles d'autrefois. L'homme, que tous les moyens de la civilisation moderne mettait en rapport avec l'univers entier, qui, libre, pouvait d'une heure à l'autre s'embarquer sur avion, paquebot ou chemin de fer, dont l'esprit était sollicité par toutes les forces du monde, à qui la lecture, le théâtre, la musique ouvrait même le domaine illimité du rêve et de la fantaisie, se trouve soudain confiné à une vie locale, une vie de clocher. Le sens du monde, auparavant sans limite pour lui, se trouve brusquement réduit au territoire sur lequel vit son unité, régiment, bataillon, compagnie, section ou groupe. Aux limites de son "secteur" se borne l'horizon de sa vie. Un secteur d'une unité, à personnalité bien définie comme un régiment, n'est pas sans ressembler curieusement à un fief du moyen âge, vivant sur lui-même ; avec ses dépendances territoriales et tout son réseau de liens personnels. L'Armée, dans une certaine mesure, perpétue dans la société moderne quelque chose des relations féodales d'autrefois, fondées sur la dépendance du sol, engendrant elle-même une dépendance personnelle qui se marque par les "signes extérieurs du respect". Ce sentiment est particulièrement développé dans les régiments de forteresse, formations fixes, où l'attache au sol est très forte : il n'est pas rare qu'on y désigne par humour un commandant de compagnie sous le sobriquet de M. de X ou de M. de Y, suivant la désignation géographique de son P.C. Dans cette vie monotone qui répète chaque jour les actes invariés du service, la personnalité finit par s'identifier étrangement avec la circonscription territoriale à laquelle on se trouve attaché. Au delà des confins du territoire affecté à un régiment se trouve le "secteur voisin", région lointaine et comme étrangère, où habitent des gens dont on ne sait rien, plus éloignée que ne l'était un fief d'un autre fief au moyen âge. Dans cette espèce de délectation terrienne qu'éprouvent particulièrement le fantassin, et à un moindre degré l'artilleur, s'exprime fortement cette passion du sol natal qui a été universellement reconnue à la race française. En vif contraste apparaît la suprême liberté de l'aviateur, dégagé des liens de la terre et qui connaît, en certains instants de plénitude, la joie transfigurante de l'illimité, dans un sentiment de libération absolue de la personnalité maîtresse de sa destinée et qui ne connaît plus d'autre dépendance que celle de la mort. C'est comme une sorte d'hypostase ou la substance de l'être, comme allégée soudain de la matière, se transcende et connaît la limpidité et la transparence du cristal. Si le Français est né fantassin, il est aussi né aviateur. L'aviation, dont la France a fourni les pionniers, flatte l'esprit aventureux de la race, de même que l'infanterie convient à sa sensibilité casanière. Combien ce sens de l'audace est développé, il n'y a, pour s'en rendre compte, qu'à entendre parler tous les fantassins qui se morfondent de ne pouvoir accéder à l'aviation en raison des aptitudes physiques exceptionnelles que celle-ci exige. Cet esprit d'aventure est d'ailleurs plus ou moins obscurément répandu chez tous les soldats et il explique comment tout un peuple, si casanier, si attaché à ses petites aises, à ses habitudes, a pu si facilement et sans réticences s'adapter à un bouleversement total de ses conditions de vie. Cela ne s'explique pas par cet esprit d'obéissance passive qui fait exécuter à l'Allemand, sans réflexion, n'importe quel ordre donné par l'autorité. Mais le Français qui a borreur de la guerre, aime l'état guerrier. Il y a dans la guerre une marge d'aventure qui, arrachant l'homme au cercle des habitudes et des mécanismes mentaux et sensibles qui l'enserrent, lui offre une possibilité de renouvellement. Cette vie sans femmes, les relations inédites avec les hommes, la camaraderie, la vie de plein air, l'inconnu de l'aventure et le mystère de la

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destinée, tout cela offre à chacun un champ d'expériences humaines nouveau. Or il est certain que tout Français est "moraliste" par nature et que la curiosité de l'humain, très développée chez lui, que ce soit ou non consciemment, lui fait accueillir favorablement tout ce qui peut l'amener à de nouvelles découvertes sur lui-même et sur autrui. Pour certains, étreints dans les rêts d'une vie modeste et routinière, condamnés à un destin médiocre, la guerre est la grande et unique aventure qui leur permettra de se révéler à eux-mêmes, qui poussera au paroxysme le sens, amorti par la vie, de leur individualité, jusqu'au paroxysme de l'héroïsme. On arrive à s'expliquer ainsi comment un peuple, si pacifique, a pu en un instant revêtir le barnais guerrier et se transformer immédiatement en une armée une et indivisible. On résumerait assez bien la position du Français dans la guerre, si l'on disait que son horreur de tuer est égale à son mépris de la mort. Ce mépris de la mort n'a rien du fatalisme oriental, abdication de l'individu devant l'écrasante destinée, sentiment qui dans une certaine mesure anime aussi l'héroïsme allemand, il est au contraire l'effort extrême que puisse faire un être humain pour se vaincre lui-même, pour dominer en lui les forces aveugles de l'infini qui lui commandent de vivre. Il n'est pas abdication, mais acceptation volontaire. Il est la manifestation suprême et héroïque de cette liberté, déesse chérie des Français, qui sont prêts à tous les sacrifices pour elle. Il est renoncement. Si l'organisation territoriale de l'Armée peut être comparée à celle d'un fief, son régime de vie est semblable à celui d'un ordre monastique. Le renoncement qu'implique l'état militaire est encore plus entier que celui qu'exige l'ordre monastique ; ce n'est pas seulement parce qu'il va jusqu'au sacrifice de la vie, mais parce que l'état de guerre, qui permet une libération si exaltante de l'individu, entraîne par compensation un dépouillement complet de la personne. Le broyement de la personnalité à la meule collective de la discipline, de la camaraderie et du service qu'exige l'Armée est plus complet encore que le broyement de l'individu à la meule de la règle et de la prière que commande la discipline monastique. Celle-ci étouffe l'individu et respecte la personne. L'Armée exalte l'individu et anéantit ja personne. On saisit bien toute la distance qui sépare la personne de l'individu si l'on songe que l'une se dit de Dieu et l'autre de l'animal. L'individu est le propre de l'espèce vivante opposée à la matière. Il est dans la faculté par laquelle tout être, quel qu'il soit, se détache de l'indivision de l'espèce, la propriété qu'il y a en chacun d'être une organisation autonome ayant son destin propre. La guerre qui exalte les facultés vivantes de l'homme, le pousse à parcourir plus vite son cycle évolutif, à précipiter son destin dans une tension extrême de toutes ses énergies, dans la lutte pour la vie. Si l'individualité est un bien commun à toutes les espèces vivantes, la personnalité n'est que de l'homme. Elle est la faculté pour chaque homme de réaliser de soi-même, en mettant en valeur ses facultés individuelles, physiques et psychologiques, une unité originale et indépendante. Tous ceux qui ont reçu la commune vêture de l'immense congrégation kaki ont accompli en eux la dépouillement de la personne. Ils ont abandonné tout ce qui, pour chacun d'eux, faisait le charme, la raison personnelle de vivre ; ils ont suspendu en eux le cours de la vie de l'âme. Le propre de celle-ci est de tendre toujours vers quelque au-delà. Le soldat n'a pas d'avenir. L'écoulement du temps s'est arrêté pour lui. Il ne vit qu'une succession d'instant présents. Son passé lui paraît comme détaché de lui-même, étranger. Parfois, les jours où le cœur s'attendrit au souvenir, ce passé revient le visiter comme une ombre. Dans la vie militaire, il n'y a que des jours, il n'y a pas de lendemain. Toute l'énergie de l'être humain est tendue dans le "moment". A peine écoulé, le jour passé retombe mort, exsangue, le jour suivant est un inconnu. Le sens du futur disparaît avec la faculté de prévoir qui est la fonction même de la personnalité. De sa vie le soldat ne prévoit rien ; il attend. Il est patient dans tout le sens originel du mot. Il est un être de destin. Ce suprême renoncement est particulièrement douloureux à un peuple qui a une si claire conscience de la vie personnelle, une si grande dilection pour elle, et qui accumule dans ses productions littéraires et artistiques depuis des siècles tant de manifestations du culte du moi. Pour que des millions d'individus l'accomplissent chaque jour avec une abnégation si simple, mais si farouche, que les louanges qu'on leur décerne les irrite plus qu'elle ne les flatte, il faut qu'ils aient conscience de servir une cause où se trouve engagée elle même cette liberté de la personne qui est pour eux le fondement même de la vie humaine. Germain BAZIN

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ARCHIVES DE L'ART FRANÇAIS JEAN COUSIN FILS, DESSINATEUR par Otto BENESCH Nombreux sont les documents, qui nous informent de la vie et des travaux des deux peintres Jehan Cousin père et fils. Les recherches faites par M. Roy dans les archives ont bien éclairé les problèmes biographiques pour nombre de détails. On n'en peut dire autant pour la connaissance des œuvres. Les gravures sur cuivre et bois, les illustrations des livres donnent une idée assez exacte de l'art de la composition chez ces deux peintres, de leur maîtrise dans le traitement du corps humain, de leur sentiment pour les finesse de l'ornement en relation avec les figures, l'architecture et le paysage. L'idée du style des Cousin est assez répandue, mais elle est un peu trop universelle, abstraite et incolore, insuffisamment différenciée de la multitude des artistes entraînés dans le grand fleuve, qui dérive de l'école de Fontainebleau. Mais l'expression absolument personnelle, l'immediateté de la communication artistique résultent uniquement de l'œuvre créée par la main du maître même, qui révèle son «écriture», véritable chiffre artistique. Les attributions aux Cousin sont assez fréquentes : vitraux, tableaux et dessins feur sont souvent donnés. Les attributions de dessins sont cependant moins fréquentes qu'on pourrait le supposer étant donnée la célébrité des artistes. Ces attributions ne donnent guère une idée exacte du style personnel de ces maîtres, ne permettent guère de les différencier clairement l'un de l'autre, ni de les séparer de leurs contemporains, imitateurs et élèves. C'est le dessin, qui traduit le mieux la spontanéité de l'expression artistique la plus claire et la plus nette et qui révèle «l'écriture» personnelle d'un maître. C'est donc au dessin qu'il faut recourir pour pénétrer la manière d'un artiste.

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Fig. 2 - Pan et Syrinx (Musée du Louvre)

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Dans cet article, on a essayé de constituer un groupe de dessins, qui puisse donner une idée exacte du style de Jean Cousin fils. Ces dessins sont dispersés dans différentes collections européennes, classés à différents maîtres et écoles, surtout à ceux des Pays-Bas. C'est une particularité de l'art du dessin français du XV° siècle qu'on le confonde souvent avec l'art du dessin néerlandais. Cela est encore plus vrai de celui du XVI°, car le style international du Maniérisme, dérivé de la Renaissance italienne tardive, efface les limites des pays et des nationalités. Nous avons cependant une base solide pour l'identification du style de Cousin fils, dessinateur: Le « Livre de Fortune », qui se trouve dans la Bibliothèque de l'Institut de France. Ce volume, manuscrit, bien connu par l'édition de Lalanne, contient de nombreuses compositions allégoriques et emblématiques destinées à servir de modèles à des orfèvres et autres artisans, et qui sont dessinés avec une plume très souple et fine en bistre blond ou brun-gris sur des esquisses préparatoires, exécutées en craie noire. C'est au point de vue littéraire et artistique une véritable réalisation du « Maniérisme », avec toutes ses allusions symboliques, ses sentences moralisantes et philosophiques, qui révèlent l'impossibilité de substituer aux anciennes puissances du moyen-âge un néo-paganisme qui se révèle incapable de donner aux hommes un sentiment d'équilibre spirituel, aux hommes, qui se trouvent à la merci d'un destin obscur et l'expriment, à leur aise, par des charades astrologiques et paiennes. Le tout exécuté d'une manière très légère, un peu « badine », qui est par rapport au style élégant et sévère de Fontainebleau une variation déjà un peu baroque, anticipation sur les rocailles de 1700. Le titre compliqué (1) est suivi de l'indication de l'éditeur et de la date : « Luteice in acdibus Jacobi Kervetij via jacobea, sub insigne fontis 1568 ». Le manuscrit était certainement destiné à l'impression, mais l'éditeur, habitant l'ancien quartier de St-Germain-des-Prés, où se trouvait aussi la maison de la famille Cousin, n'a jamais fait paraître le livre. Sous ce titre, une main étrangère a ajouté un peu plus tard : « De la main de (1) Liber fortunae centú emblemata, et symbola centú continens: cum suis partitionibus, tetrasticis, et disticis, et multis testimonis, expositionibusque variis.

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Jehan Cousin de (Sens) ». La présentation de la Fortune à la page 32 porte la signature « Cousin » (probablement légèrement refaite). Il est aisé de rassembler autour de ce manuscrit le groupe suivant de dessins, qui est certainement, clairement, de la main du même dessinateur. Nous commençons avec le dessin du Cabinet de Dresde (Fig. 9), publié par Woermann dans le 4e volume de son ouvrage sur cette collection (2) (pl. 21), puis par P. Lavallé dans son livre « Le dessin français du XIIIe au XVIe siècle » (pl. 69). Ce dessin, représentant la libération des âmes sortant des flammes du Purgatoire, est d'une double importance. A gauche, les âmes nues cherchent à s'échapper de l'abîme internal. Leurs chaînes aboutissent aux mains du Christ, trônant dans les nuages, maître et juge de leur destin. La Vierge près de lui implore grâce pour les pauvres hommes non coupables de péchés éternels. — Ainsi s'exprime l'idée de l'homme privé de volonté propre et enchaîné dans une relation automatique entre le péché et l'expiation, idée où l'on voit renaître, à la fin de la Renaissance, les grandes conceptions du moyen-âge. Aux prières des pénitents se joint la prière du donateur du tableau, auquel ce dessin a servi de projet ; il est agenouillé à droite et accompagné par le prophète Balaam, qui le dirige vers les personnages célestes. Un paysage de désastre, rempli de ruines, symbolise la chute et la désolation du monde. Ces idées de la Renaissance tardive se confondent dans l'inspiration du dessinateur avec la tradition médiévale ininterrompue dans les pays du nord. Non seulement la composition ; les proportions allongées des figures, dérivant du style de Fontainebleau, expriment la tendance verticale, l'ascension de tous les êtres. Non seulement l'idée, mais aussi la réalisation artistique correspondent étroitement au tableau du Musée du Louvre, peint en 1585 par Jean Cousin fils pour la Chapelle des Minimes à Vincennes. En outre, la feuille porte au dos une ancienne inscription indiquant comme auteur Jean Cousin. Cette œuvre nous montre toutes les caractéristiques de style et les particularités « d'écriture » qui nous sont rendues familières par le « Livre de Fortune » — les lignes courbes, ondulant, souvent interrompues, rejaillissant à nouveau comme dans une calligraphie soignée — tout cela ne laisse pas le moindre doute sur l'attribution de ce dessin à Jean Cousin. Dans un cycle iconographique absolument différent nous conduit un dessin merveilleux, spécimen de première qualité de l'art du dessin français, acquis par l'Albertina il y a quelques années comme une (2) Handzeichnungen alter Meister im kgl. Kupferstichkabinett zu Dresden, Munchen 1896 et suivants.

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œuvre de Antonis Blocklandt (fig. 5). Une grande affinité avec les paysages des peintres hollandais de la Renaissance, Scorel, Jan Swart, Barent Dircksz et leurs émules, semblait justifier au premier abord cette attribution. On y retrouve en effet cette richesse du feuillage, — exprimée par des formes exubérantes, terminées en longues barbes de lichens, qui ruisselent des branches et des rameaux, qui, venue originiairement d'Allemagne par « l'Ecole du Danube », passa à la Hollande, où elle trouva un bon accueil et un développement ultérieur très indépendant. De plus, l'attribution semblait justifiée par un autre dessin, possession ancienne de la même collection, duquel nous parlerons. Mais les initiales J.C., placées dans le coin gauche peu après par une main anonyme, m'intriguaient depuis longtemps, jusqu'au moment où je trouvai la solution de l'éénigme dans la comparaison avec le dessin de Dresde. Sans aucun doute, c'était la main du même dessinateur, qui se dévoilait dans le linéament, on pourrait dire « bouclé », de ce dessin. La technique est la même que celle du Livre de Fortune : plume en bistre sur une esquisse très délicate en craie noire. Le lavis en couleur violacée, très clair et transparent, donne à ce sujet un charme particulier. Le sujet semble être tiré des Métamorphoses d'Ovide : une scène de la vie champêtre, un couple de bergers mythologiques, en relation avec la déesse Diane, qui implore Jupiter dans les nuages et rencontre dans le bocage un jeune chasseur, peut-être Endymion, endormi au pied de l'arbre. Le petit amour montrant du doigt le ruisseau murmurant, semble désigner celui-ci comme un acteur de la scène, peut-être la nymphe Calirrhoë. L'esprit du dessin français, si souple et léger, nous donne ici un de ses spécimens les plus ravissants, à la fois plein de la poésie des enluminures gothiques et du charme des bergeries de l'ère de Watteau et de Rameau. C'est l'esprit, le sentiment, que nous rencontrons dans les poésies de Ronsard et Joachim du Bellay, fleur plus tendre du style de l'école de Fontainebleau et de sa culture artistique si particulière. Ce dessin pourrait être un projet pour quelque magnifique tapisserie comme celles des mythologies inventées par le Primatic ou bien comme la charmante his-