Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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LES ÉMIGRANTS.
LES DAUMIER DE LA COLLECTION BUREAU$^{(1)}$
PAR le nombre et la quantité des œuvres qui la constituent, la Collection Bureau représente dignement l’art magnifique d’Honoré Daumier. Huit peintures, accompagnées de près de quarante aquarelles et dessins, permettent d’étudier avec fruit ce maître, et de se rendre compte qu’il est un des plus grands artistes du xixe siècle.
Cela, tous ne l’ignoraient pas, assurément. Mais les préjugés sont si tenaces, que, dans le grand public, Daumier n’a pas encore la place qui lui est due. On s’obstine à le considérer comme un caricaturiste, dont les tentatives pictura-les mérite-
(1) La Collection Paul Bureau sera exposée à la Galerie Georges Petit, les 18, 19 et 22 Mai, et vendue le 20 et le 22 Mai.
LES TROIS COMMÈRES.
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L'AMOUR DE L'ART
raient quelque intérêt. En fait, Daumier est un dessinateur prodigieux, un puissant créateur de formes, et aussi, un très beau peintre.
telle que cette Blanchissouse, qui remonte les escaliers du quai, et découpe sa silhouette alourdie devant les maisons ensoleillées, la
UN PAILLASSE.
Plutôt que de passer en revue chacune des pièces de la Collection Bureau essayons de les envisager par groupes, et d'en dégager quelques remarques ; nous pourrons, ainsi, entrer plus avant dans la connaissance de l'artiste.
Rapprochons, par exemple, d'une toile grisaille de la Salle d'attente de 5ème classe, et les dessins, le Marché, le Boucher, Pendant l'entr'acte. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est l'esprit très particulier dans lequel Daumier traite les scènes de mœurs populaires. L'exactitude d'un Henry Monnier n'est nullement son fait. Dédaignant le petit détail
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juste ou pittoresque, il ne voit dans ces sujets qu'un thème à illustrer très largement, un prétexte à l'étude du corps humain. Au contraire de Courbet, Daumier exalte,
de voyageurs lassés ou engourdis, c'est on ne sait quel vestibule du purgatoire qu'il nous évoque, un des bolge de Dante. Nous acceptons aisément cette transposition avec
transfigure le sujet réaliste, grâce à un lyrisme singulièrement puissant. Jamais nous n'avons rencontré de pareils garçons bouchers, tortionnaires farouches s'acharnant sur de sanglantes carcasses ; et jamais les ménagères d'un marché parisien n'ont eu ces volumes sculpturaux, ces allures de titans femelles. Lorsque Daumier veut nous dépeindre une salle d'attente, plutôt que le décor familier, la pièce encombrée toutes ses libertés, parce qu'elle n'est pas froidement délibérée. La métamorphose que l'artiste fait subir à ces spectacles quotidiens demeure tout à fait instinctive.
Ce réalisme irrigué par le lyrisme, il est très parent de celui de Baudelaire, du Baudelaire des Tableaux Parisiens. Devant les Commerces, devant ces vieilles pipelettes qui cancanent, illuminées par leurs chandelles, — on croit entendre nasiller leurs
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LA CHANSON.
UN AVOCAT PLAIDANT.
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LES AMATEURS DE PEINTURE.
AVOCAT LISANT DEVANT LE TRIBUNAL.
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voix éraillées par le cassis ou le vespètro — nous nous rappelons Les Petites Vieilles :
Débris d'humanité pour l'éternité mûre !
Ou bien, devant le magnifique dessin de la Chanson, les strophes martelées, au rythme obsédant, du Vin des chiffonniers s'éveillent dans la mémoire :
PENDANT L'ENTR'ACTE. A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
Oui, ces gens....
Revienment parfumés d'une odeur de futaïlles,
Suivis de compagnons blanchis dans les batailles,
Don't la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie !....
Toutefois, il faut préciser qu'une différence essentielle sépare le peintre du poète. Pour Daumier, la femme n'existe que laide, déformée, ridicule ; jamais il n'a soupçonné qu'elle puisse être belle et séduisante.
Si passionné de dessin que soit Daumier, si désireux qu'il soit de résumer un corps humain en ses volumes essentiels, il ne néglige pas pour cela les beautés que lui offre la lumière ; et avant tout, les éclairages nocturnes.
Par l'emploi du lavis, un lavis fluide, velouté, sans maigreurs, il nous retrace les lueurs vacillantes des chandelles, les effets imprévus que produit la rampe au théâtre. J'ai cité tout à l'heure ses Commerces ; il faudrait y ajouter ses études de fumeurs, où l'on retrouve les brusques flambées de la pipe attisée par l'haleine ; enfin, l'étonnante aquarelle du Malade Imaginaire, et la délicatesse de ce vêtement d'un bleu lilas de scabieuse, parmi les tons de sépia.
La Collection Bureau ne donnerait de Daumier qu'une idée incomplète si elle ne contenait pas plusieurs études d'avocats. Il est manifeste que Daumier ressentait, à l'égard des gens de justice, une haine féroce. Aussi, au premier abord, est-on surpris qu'il les ait représentés, neuf fois sur dix, riant, plaisant, bouffonnant. Mais c'est là le trait de génie, par quoi il les fait détester davantage. "Quoi, se dit le spectateur, ces hommes qui tiennent entre leurs mains notre honneur, notre vie, ils rient comme des larrons complices !" Il y a entre ces graves fonctions et cette joie, une discordance qui nous choque et nous irrite. Le premier Romain qui déclara que les augures étaient menteurs, ne leur porta pas un coup aussi fatal, que celui qui affirma qu'ils ne pouvaient se regarder sans rire.
Admirons la variété des scènes du Palais de Justice, telles que Daumier nous en dépênt les habitués. Les uns échangent des
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confidences, se gaussent de leurs clients. Tel autre, saisi au moment où il discourt, on devine qu'il déverse sur les juges somno- lents une morne éloquence. Derrière lui, le gendarme semble le bâtard de Polichinelle autant que du Matamore.
Ce qui donne à ces âres peintures un accent si incisif, si convaincant, c'est que Daumier ne moralise pas. Il ne nous ser- monne pas comme Hogarth ou Cruikshank ; sûr moyen d'ennuyer et de dégoûter le spectateur. Bien que toute sa vie Daumier ait été mêlé à la politique et au journalisme,ilsegarde de prêcher, dès que sa besogne de caricatu- riste ne l'y oblige plus. Il sait que la leçon n'en sera que plus forte, s'il la laisse se dégager toute seule.
Si nous examinons, du point de vue du métier, l'incompara- ble trésor qu'est la Collection Bureau, nousconstaterons,une fois de plus, l'extraordinaire variété du génie de Daumier. Jamais il ne se limite à quelques moyens ; tous ceux qui peuvent lui servir à exprimer sa pensée, il les saisit, en tire les effet les plus beaux et les plus simples; le crayon Conté, d'un noir gras de suie, le fusain, ce violoncelle, l'encre de Chine, la plume. Parfois il trace un lacis de traits fins, tremblés, par quoi il semble peu à peu enserrer la forme dont sa mémoire lui présente l'ébauche. A d'autres moments, un ample et décisif contour de conté lui suffit. Ou bien, sur ce rapide croquis qui n'a laissé sur le papier qu'une trace légère et grise, il poche quelques ombres fortes à l'encre. Et lorsque la sépia à recouvert tout son dessin, il l'allège de quelques touches nerveuses de craie blanche. Mais toujours, partout, on retrouve la foudroyante décision du génie.
Ajoutons encore ceci. Parmi les peintures de la Collection Bureau, deux d'entre elles se classent hors pair par leur matière lumineuse : les Avocats, et les Amateurs. Exécutées
LES AVOCATS.
en glacis, par transparences successives, suivant une méthode voisine de celle des aquarelles, elles se sont, avec le temps, merveilleusement émaillées. Je signale particulièrement, dans les Amateurs, la main de l'homme qui tient une peinture encadrée, et, dans les Avocats, le travail magnifique des visages par-dessus une préparation roussâtre.
Au contraire, la toile intitulée Don Quichotte et Sancho Pança est demeurée lourde, comme bouchée, à cause d'un abus de tons opaques et de blancs. Il y a là un précieux enseignement, qui méritait à mon sentiment, d'être relevé.
FRANÇOIS FOSCA.
(Photos Georges-Petit)
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MIDI (eau-forte).
Chas Laborde
Dessinateur, graveur et peintre, pourvu des dons les plus rares, Chas Laborde compte parmi les esprits les plus remarquables de ce temps.
Comme tous les hommes doués d'une forte originalités, il s'est toujours efforcé d'échapper à toute contrainte et à toute imitation.
Observateur attentif et pénétrant, il note en lui-même, au cours de ses voyages, ce qu'il y a de plus fugitif dans la nature. Rentré chez lui, il n'a plus qu'à choisir parmi ces notes celles qui lui seront utiles pour ses œuvres, mêlant à la fraîcheur de ses impressions premières le jugement de son expérience et toute la magnificence de son imagination. Sa physionomie répond à son œuvre, à la fois si spirituelle et si profonde. La tête est énergique et fine. Sous le front haut, bien modelé, luisent deux yeux clairs dont la vivacité révèle une intelligence exceptionnelle et une curiosité sans cesse en éveil.
Son imagination est pleine de ressources. Mais il sait qu'elle ne suffit pas, qu'elle est limitée, qu'il lui faut une nourriture. Cette nourriture, il ne la prend pas chez autrui, dans les musées ou les écoles, mais il la recherche et il la trouve dans la vie.
Au reste, cette étude de la vie l'a toujours tenté. Tout enfant, il dessine déjà, de mémoire, des animaux et des personnages. Les événements de l'époque ne le
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laissent pas indifférents. Dans son esprit, il se représente la guerre hispano-américaine et il en retrace les divers épisodes sur des bouts de papier avec des crayons de couleurs.
Au collège, il dessine pendant la classe, avec la joie des plaisirs défendus. Il dessine la tête de ses professeurs qui lui "chipent" ces portraits, parfois trop ressemblant, ou bien il illustre ses devoirs, les peuple de bonshommes que ses camarades lui échangent contre des jouets pour les montrer à leurs parents.
A 13 ans, il exécute des dessins "sous une forme complète". L'un d'eux, qu'il envoie par la poste à un grand journal humoristique, est accepté et publié. Encouragé par ce succès, il donne libre cours à sa verve et remplit un album de compositions inspirées de ses lectures sur la guerre du Transvaal. Il n'oublie pas non plus les "binettes" de ses professeurs et de ses pions qu'il place en guise de bandeaux ou de culs-de-lampe, dans ses cahiers et dans ses livres.
Parfois, même, il y joint la silhouette d'une jolie fille aperçue, le dimanche, au cours d'une promenade.
Au sortir du collège, à seize ans, il entre chez Jullian et s'astreint à faire des croquis et des dessins "poussés" d'après nature. Il y apprend à dessiner le nu, à construire, à connaître le corps humain. Mais il travaille avec peu d'enthousiasme, ces études lui rappelant trop celles de l'école avec ses devoirs et ses pensums. Il se libère un peu de cette contrainte en faisant des croquis dans la rue et des dessins humoristiques qu'il cherche à placer dans les journaux. Mais la vie de Paris l'intéresse passionnément et il se plaît à en représenter les multiples aspects, scènes de cafés-concerts, de théâtres, scènes de la rue, d'intérieurs bourgeois.
A 18 ans, un voyage à Londres, où il séjourne un an, lui révèle un univers nouveau. Maisons, costumes, mœurs, visages, rien ne ressemble à ce qu'il a vu chez nous. C'est un monde chaviré, un monde étrange et bizarre qu'il regarde comme un enfant émerveillé. Le port, la rue, le cirque, tout l'attire. Il en fait des dessins à la plume rehaussés d'aquarelle, groupant sur le papier des foules bigarrées, cherchant plutôt à représenter l'homme que le milieu où il s'agite, traitant ce milieu comme un décor.
De retour en France, il regarde ses compatriotes avec des yeux neufs, avec des yeux d'un étranger; et il apprend à mieux les voir.
Pour se perfectionner, il entre aux Beaux-Arts, chez Luc-Olivier Merson. Il y reste deux ans, jusqu'à sa majorité. Pendant ses heures de loisir, il fait des dessins qu'il place dans le Supplément du Journal et au Rire. Il dessine aussi, de mémoire, des scènes de la rue et commence à crayonner les femmes qu'il a vues dans les bars et les boîtes de nuit.
A sa majorité, il déserte l'Ecole, prend un atelier et travaille à sa guise. Il fait de la peinture et il dessine. Il collabore au Rire, au Sourire, à l'Assiette au Beurre, pour laquelle il fait, entre autres, un numéro sur les Polaches. Il sort beaucoup, prend des croquis d'après nature. Mais, surtout, il fait des recherches pour lui, pour l'œuvre qui le tente depuis si longtemps et à laquelle il a donné la vie tout récemment dans ses Visages de Paris. A toute heure du jour et dans tous les milieux, il observe les divers aspect de Paris et ce qui l'intéresse le plus : la foule et la femme.
Plusieurs années se passent ainsi, dans une constante étude, et il est presque en possession de tout son talent quand la guerre éclate.
Exempté, il s'engage. Au front, sa curiosité est tout de suite émue par le spectacle qu'il a sous les yeux et dont il est un des acteurs. Mais il ne peut pas dessi-
L'AVENUE DU BOIS (eau-forte).
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ner. En 1915, de soldat mitrailleur, il devient agent de liaison. Il a quelques loisirs et plus de liberté. Au repos, il dessine. Il dessine au stylo, à la lueur d'une bougie, dans la "cagna" de son capitaine. Il fait un album sur la Guerre, évitant d'en représenter le côté violent, macabre ou sentimental, préférant en représenter le côté plaisant ou pittoresque.
Mais son régiment se déplace. Il s'arrête à Verdun, s'installe dans la Somme. Chas Laborde ne connaît plus de repos, ne peut plus dessiner. Epuisé, il est évacué en 1917. Durant sa longue convalescence, il reprend sa collaboration au Rire et il donne à la Baïonnette des dessins en couleurs sur les étrangers venus en France pendant la guerre.
La paix signée, il se remet à travailler pour lui tout en continuant à dessiner pour les grands journaux illustrés. Une importante exposition, en 1920, au Salon de l'Araignée, le fait connaître et apprécier des écrivains et des éditeurs. De toutes parts on lui demande des illustrations.
Après avoir illustré à la plume les Innocents de Carco et Le Nègre Léonard de Mac Orlan, il s'essaye à faire des eaux-fortes pour Jocaste et le Chat Maigre d'Anatole France. Sur ces entrefaites, le Rire l'envoie en Allemagne pour faire un numéro spécial sur l'Allemagne d'après guerre, sujet d'enquête fort intéressant et qui lui permet de rapporter des notes très curieuses.
A son retour d'Allemagne, il illustre l'Ingénue Libertine de Colette et la série des Claudine de dessins au trait, certains rehaussés d'aquarelle. Puis vient l'Inflation Sentimentale avec un texte de Mac Orlan, une de ses œuvres les plus importantes, tant par la nouveauté de ses recherches que par la hardiesse de sa réalisation.
Il y a là, en effet, un essai nouveau pour l'époque. Les gravures de Chas Laborde n'interprètent pas directement le sujet de l'auteur. Elles se juxtaposent au texte, et, selon le mot d'un critique, font pénétrer le lecteur dans "sa profondeur spirituelle".
Dans cette œuvre étrange, où les deux collaborateurs apportent chacun une part nettement distincte, l'artiste cherche la plus grande liberté d'expression. Cette manière d'expressionnisme, Chas Laborde l'avait déjà tenté à la fin de la guerre dans un dessin paru en première page du Rire et représentant les grands boulevards le jour de l'Armistice.
Cette méthode, longuement cherchée et trouvée par lui, il l'emploie de nouveau dans l'Inflation Sentimentale. Il ne se préoccupe plus de la perspective, ni des dimensions exactes de ses figures. C'est ainsi que tels personnages au fond de la composition sont plus grands que tel autre situé au premier plan. Certains mêmes, par leur pensée matérialisée, débordent leur propre corps, prolongeant le monde visible par l'invisible.
Il y a là, en somme, un mélange d'art et de littérature, de psychologie et de réalité plastique, où la vie morale est figurée comme la vie physique.
Cette vision intérieure, exprimée en même temps que la vision extérieure, se montre, par exemple, dans cet Intérieur Bourgeois où l'on voit un homme encore robuste qui se tient debout entre sa femme laide et usée et son gosse rachitique. Devant lui, une servante accroupie lave le plancher. C'est une belle fille fraîche et saine. Son maître la regarde fixement. La pensée actuelle de cet homme qui rêve en considérant la servante, est représentée, dans un coin du dessin, par l'image de cette fille étendue nue sur son lit.
Ce procédé, employé par Grosz en Allemagne, certains critiques ont reproché à Laborde de l'avoir imité, oubliant qu'il l'avait lui-même découvert pendant la guerre et qu'il en avait déjà fait usage à un moment où il lui était matériellement impossible de connaître les recherches de Grosz.
Malgré le succès de ce livre, les éditeurs demandent à l'artiste de revenir à des réalisations plus directes. C'est alors qu'il fait, pour Tendres Stocks de Paul Morand, des eaux-fortes en noir rehaussées de couleurs au pochoir, illustrations qui déroutent un peu les bibliophiles parce qu'elles ne suivent pas les
NU (peinture).
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règles de l'accord entre l'imprimerie et la gravure.
Puis vient Fermina Marquez de Valéry Larbaud, puis Malice de Mac Orlan. Dans ce dernier ouvrage, illustré d'une façon très personnelle, Chas Laborde représente des sujets que l'écrivain n'a pas traités mais qui sont dans l'ambiance du livre. En un mot, il ajoute son œuvre à celle de l'auteur, voulant, en quelque sorte, lutter contre cette passivité qui pousse l'artiste à répéter l'œuvre de l'écrivain.
Cette tentative, il la renouvelle, et fort heureusement, dans Juliette au Pays des Hommes de Giraudoux dont il décore plutôt qu'il n'illustre le texte.
Après quoi, délais- sant momentanément l'illustration, il reprend ses promenades à travers Paris, scrutant les visages de la foule et notant mentalement les multiples aspects de la grande ville cosmopolite. De ces spectacles si confus et si variés, il a su nous donner, dans ses Rues et Visages de Paris, des tableaux d'une netteté, d'une vérité et d'une vie surprenantes.
Ce sont vingt grandes eaux-fortes, véritables pages de l'histoire de Paris d'après-guerre. Il en est de familières et d'amusantes : Ménilmontant, la Rue Lepic, Passy, Midi, le Bois de Boulogne. Il en est qui nous montrent la vie affairée de la grande ville : 7 heures, Place de l'Opéra, le Métro, Direction Etoile, les Grands Magasins. D'autres, et ce sont les plus nombreuses, nous en révèlent les plaisirs, plaisirs du jour et plaisirs de la nuit. D'abord, les Grands Boulevards, l'Avenue du Bois, les Champs-Elysées, le Pesage ; puis l'Apéritif Place Blanche, le Music-Hall, le Dancing, le Restaurant de Nuit ; et, pour finir, Aux Belles Poules. Les Sports sont représentés par les Luttes Féminines et la Boxe à la Fourmi. Les Beaux-Arts se sont réfugiés à Montparnasse.
Quelle foule, quelle hâte, quel tumulte dans cette vie ainsi décrite, dans cette vie fiévreuse faite d'orgueil, d'inquiétude, d'impatience, de sensualité, de convoitise ! Que de passions révélées par une attitude, un geste, un regard !
Voyez, par exemple, dans l'Apéritif, Place Blanche, ce gros homme au col de fourrure, qui monte, d'un air conquérant, les marches d'un grand café ; voyez aussi ces deux "promeneuses" qui regardent crûment les buveurs et tortillent des hanches pour les allécher. Voyez, dans le Dancing, ces couples enlacés et chez les Belles Poules cette fille nue assise, à gauche, au premier plan, une jambe repliée sur l'autre et dont le raccourci est si admirablement rendu.
Regardez le peuple qui s'agite sur les Grands Boulevards et les quais du Métro, où tous les types de la société sont mélangés, depuis l'élé-gante aux épaisses fourrures, le gros bourgeois réjoui, l'officier supérieur qui se tient raide comme sa cravache, jusqu'à l'ouvrier déformé par la besogne quotidienne.
A Montparnasse, nous sommes transportés à la terrasse de la Rotonde où se pressent tous les peintres et tous les esthètes en renom. Visages pour la plupart étranges, admirablement notés par l'artiste et qui se différencient nettement les uns des autres.
Les Champs-Ely-sées nous montrent un tout autre monde, de beaux enfants montés sur des chevaux de bois ou jouant auprès de jeunes femmes qui regardent passer les flâneurs.
L'Avenue du Bois est encombrée d'une foule qui se pavane. Amazones en grand uniforme, nurses poussant des voitures d'enfant, cyclistes, cavaliers montés sur des chevaux fringants, passent au bord du Lac, sous de belles frondaisons vertes.
Mais le Bois, le dimanche, change de visiteurs. Il est envahi par le populaire qui fait la sieste, à l'ombre des grands arbres, après le déjeuner sur l'herbe.
Dans les autres gravures, c'est encore le peuple qui s'offre à nos regards. La rue Lepic, toute ensoleillée, nous séduit par son aspect accueillant et pittoresque, son marché en plein air, ses jolies filles alertes, ses fillettes délurées, ses étrangers assis à la table d'un café.
Midi, c'est une jeune fille en bleu qui traverse en courant une rue. Un roquet bondit auprès d'elle. Non loin