Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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OULI SIGNIFIE : PEINDRE EN BLANC. 1 M. 10. (PROVINCE DE L'AMAZONG)
Sculptures Mélanésiennes
Les sculptures de la collection Flechtheim (1), auxquelles se rapportent les reproductions de ce texte, proviennent des anciennes colonies allemandes, de l'Archipel Bismarck, c'est-à-dire de la Nouvelle Guinée allemande, de la Nouvelle Poméramie (Nouvelle Bretagne), du Nouveau Mecklembourg (Nouvelle Irlande) et du Nouvel Hanovre.
Ces œuvres d'art sont exécutées par des hommes dont la culture ne dépasse pas la phase de l'âge de pierre, à l'aide de haches en pierre, de couteaux, de poignards en os, en obsidiane, ou en coquille. Il est facile de comprendre qu'à la suite du terrible choc colonisateur, de l'introduction de la culture européenne, minant l'esprit et la religion de la race, cet art avec son fond essentiellement religieux devait déperir.
Rien ne peut réfuter davantage le préjugé de certains évolutionnistes que la dégénérescence rapide de l'ancienne civilisation, en dépit du perfectionnement de l'outillage et de l'amélioration des conditions matérielles de l'existence.
Les indigènes de l'Archipel Bismarck vivent entourés de forces magiques et de démons. Leur forme de société est le matriarch. Comme ailleurs l'exogamie se joint au droit maternel : personne ne peut épouser une femme du même clan ou du même totem. Le totem domine l'individu.
Le signe-totem de la mère passe en général aux enfants. Tout comme la société, la nature, les esprits des ancêtres et les forces démoniaques sont divisées selon le signe totémique. La multiplicité des démons mène à un éparpillement et à un gaspillage de forces religieuses et psychiques qui rendent les tribus généralement incapables de former des communautés plus vastes.
Le trouble angoissant de cette division excessive est compensé par un principe conservateur : le culte des ancêtres. L'homme est entouré de forces anciennes. De nouvelles forces magiques contre lesquelles il faut prendre des mesures défensives sont engendrées perpétuellement. L'antagonisme des puissances magiques soulève l'hostilité au sein des tribus et déchire la vie de ces hommes de l'âge de pierre, toujours menacés de sorcellerie. Les mânes des aïeux qui, chargés de menaces se mêlent au présent, demandent à être vénérées et apaisées par de longues fêtes ; l'art plastique a son origine dans le culte des ancêtres.
Comme partout ailleurs, des alliances d'hommes sont opposées au matriarchat. Il est interdit aux femmes de participer aux manifestations des hommes, de connaître leurs instruments magiques, leurs coutumes, leurs lieux de fêtes, leurs huttes et leurs cérémonies. Tout cela est tabou.
Une bonne partie de sculptures de la collection Flechtheim provient des cercles d'hommes et des temples des aïeux. Nous avouons que la plupart des signes de cet art symbolique sont restés incompris jusqu'à nos jours, que toute interprétation en est, du moins, très discutable. Chaque signe ornemental a une
(1) Cet ensemble est exposé au « Kunsthaus » de Zurich, en été et en automne 1926.
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signification déterminée, mais depuis longtemps les indigènes eux-mêmes n'en connaissent plus le sens exact, et chacun l'interprète à sa façon. Au surplus, les œuvres d'art restaient naturellement cachées ; leurs détenteurs tenaient soigneusement secrètes leurs propriétés essentielles et leur vertu magique qui confère le pouvoir. Peut être ces œuvres d'art furent-elles si souvent détruites parce qu'elles avaient perdu leur puissance magique après leur emploi dans les fêtes religieuses. Mais il se peut aussi qu'on préfère anéantir ces objets enchantés plutôt que de les laisser dans des mains indésirables.
On peut considérer les statues des ancêtres comme les demeures de l'âme vagabonde.. Il est vrai que rarement les idées des indigènes nous sont réellement accessibles. Parfois on voudrait croire qu'il existe un dédoublement de l'âme, comme si une forme d'apparition de l'âme entrait dans une statue, tandis qu'une autre séjourne ou erre ailleurs.
Le jeune indigène est digne d'entrer dans les associations d'hommes, après avoir vécu dans la brousse, séparé de la famille, avec des compagnons du même âge, se considérant peut être comme des esprits. Il semble qu'il soit initié ainsi pour la première fois aux traditions magiques de sa communauté. Il se peut que ces gens y vivent comme une espèce de mânes, ce qu'on conclurait de leur manière spéciale de peinturlurer leurs corps. Leur entrée dans l'alliance secrète signifie une sorte de résurrection à laquelle correspondent certains phénomènes bienveillants de la nature, et qui est fêtée par une série de réjouissances. L'influence de ces ligues secrètes est considérable, car elles se vantent de posséder des forces magiques et toutes sortes de charmes.
Envisageons d'abord les figures des ancêtres de la Nouvelle Guinée. C'est le crâne qui prévaut plastiquement, dominé par l'oiseau-totem protecteur, tandis que le corps est totalement aplati. En considérant certaines figures on est frappé du fait que le corps est transformé en une ossature ornementale. Qu'il me soit permis d'en proposer une explication. Les crânes des morts étaient particulièrement vénérés, et on les conservait avec les squelettes dans les huttes. Quand on change de domicile, on emporte les restes des morts. Il se peut que cette ossature ornementale représente le squelette des ancêtres. L'importance qu'on attribue aux crânes est peut-être le souvenir d'un culte disparu du crâne. Les figures d'ancêtres de la Geelvink-Bay (Nouvelle Guinée Hollandaise), sont traitées d'une façon analogue : les crânes des morts sont souvent encastrés dans des têtes gigantesques, de sorte que la tête sculptée paraît être le masque de l'ancêtre. Le masque est la demeure spacieuse des mânes dont la voix résonne quand le vent les traverse. En outre, les ossatures squelettiques des sculptures d'ancêtres de la Nouvelle Guinée évoquent peut-être les balustrades Korwar de la Geelvink-Bay. Le crâne y domine plastiquement. C'est peut-être l'aïeul qui porte un masque. La danse des masques possède une signification semblable : doit-elle donner l'idée d'une danse d'ancêtres résidant à l'intérieur des masques ?
Beaucoup d'objets d'usage courant et nombre d'armes de l'Archipel Bismarck sont pourvus d'ornements en bois sculpté, qui représentent des masques et des animaux-totem, employés dans un but magique. L'habitant de la Nouvelle Guinée transforme son bouclier en masque terrifiant de Méduse et les décorations symboliques, confèrent probablement des propriétés spéciales aux armes, dans les combats.
Deux types différents de masque sont souvent représentés dans la collection Flechtheim. L'un avec un nez long qu'on rencontre fréquemment à l'embochure du Ramou et sur l'Ile de Vingt Lieues. L'autre, avec un visage large qui orne les boucliers et qui se prête surtout à un façonnement pittoresque et décoratif.
L'art du Nouveau Mecklembourg, de la nouvelle Poméramie et du Nouvel Hanovre, qui est d'une ornementation plus compliquée et d'un effet essentiellement dramatique, attire l'attention sur le dessin mouvementé des figures monumentales "ôuli" provenant de Lamasong, ainsi que sur les statues en craie des montagnes Rossel. C'est le mérite de Parkinson d'avoir établi les différents genres de masques de ces îles. Il distingue entre autres les masques-tatanoua, des masques en forme de casque, surmontés de coiffures semblables à des chenilles, qu'on passe par-dessus la tête, tandis que le corps est enveloppé de vêtements de feuillage. C'est ainsi que des pantomimes en l'honneur des défunts se déroulent. On représente aussi les combats des calaos avec les serpents, où les danseurs du totem-rhinocéros portent des têtes de cet animal.
Ces masques étaient conservés dans des maisons de masques sévèrement surveillées, et ils sont tabou pour les femmes et les enfants. Au-dessus des tatanouas sont rangés, les masques-kepong. On ne danse pas sous ces masques richement sculptés, mais c'est sous cet affublement qu'on va silencieusement d'une maison à l'autre, un bâton dans une main, une crécelle de coquille dans l'autre pour recueillir la monnaie de coquille nécessaire aux frais des festins. Les masques-tatanouas portent toujours la coiffure typique de deuil, avec le côté du crâne tout rasé, et une chenille surélevée de cheveux teints en jaune au milieu du crâne. Les parties rasées de la tête sont recouvertes d'une couche de chaux, et c'est dans cette matière que des ornements sont soigneusement modelés. On est surpris de voir les masques tirer la langue. C'est probablement que le vomissement est un moyen de magie défensif. Ces masques casqués, assez semblables aux ossatures squelettiques des figures de la Nouvelle Guinée, font ressortir la charpente osseuse de la tête, en dépit d'une interprétation ornementale tout à fait libre. Le masque-kepong porte toujours le manou (oiseau) du défunt, son signe-totem qui est la marque du clan de l'ancêtre, où révèle, dans l'image, sa parenté totémique avec l'animal du clan. On peindra de même l'animal-totem sur le corps, présumant que cet ornement lui confère une consécration spéciale. Sur le masque-kepong l'épopée du combat du totem et de l'animal-totem est représentée. Le manou protège
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SCULPTURE TOUROU (ANG. V. RUEKL) 1 M. 50
NOUVELLE GUINÉE ALLEMANDE. — MASQUE.
FIG. 50 FERMETURE POUR UN RÉCIPIENT A BETEL.
Nouvelle Guinée allemande. Visage humanisé. La tête se terminant en créosille, la boule s'arrête avec la longue nez sallée et caractéristique. Les manières de mâcher le betel est peut-être représentée. En crachant le betel on se protège contre toute espèce de sortilège.
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MASQUE RICHMENT SCULPTÉ.
LE FRONT, SURÉLEVÉ ET SCULPTÉ, REPRÉSENTE PEUT-ÊTRE UN ANIMAL.
NOUVELLE GUINÉE ALLEMANDE.
TYPE DE MASQUE SERVANT COMME DOSSIER D'ESCAPEAU
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DEUX SCULPTURES
(ANC. NOUVEAU MECKLEMBOURG)
Au-dessus de la figure, deux râles d'animal. Les figures sont protégées par deux disques stérilisés. Des carpières de l'homme sont situées autour de la partie inférieure. Le combat entre oiseaux et serpents symbolise la lutte entre les démons bons et méchants. L'ossature représente probablement le plumage des oiseaux.
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SCULPTURE RELIGIEUSE
(ANGIENNE NOUVELLE GUINÉE ALLEM.)
En haut, un masque humain, se transformant au centre en un animal totem. La sculpture représente des feuillages. Au milieu, une flaque d'eau, avec des oiseaux qui y boivent.
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FIGURE D'ANCEITRE
ANC. NOUV. GUINEF. (V. PÉLIER DE CATE).
Tête traitée en relief et symétrique d'un animal totem (lizard). Le corps aplati et décoré. Au-dessus du torse, autre oiseau totem. L'atoutage riche et probablement symbolique du crâne et du corps.
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contre le méchant démon du serpent et contre ses enroulements hostiles.
L'art du Nouveau Mecklembourg, de la Nouvelle Poméramie, du Nouvel Hanovre, abonde en descriptions épiques de ces luttes de démons, de mythes et de fables. Les coiffures-matoua, de grandes sculptures dont l'apparition est saluée par des plaintes bruyantes, sont encore plus variées et mouvementées. D'autres sculptures, notamment celles de koulubou et de totok ne sont jamais exposées mais gardées dans des cabanes étroitement surveillées. Mentionnons encore les sculptures-tourou d'un caractère fort dramatique, représentant surtout des événements mythiques.
On peut opposer aux sculptures compliquées et ajourées les figures monumentales ouli ainsi que les sculptures en craie. Les figures-ouli ne sont pas détruites après les fêtes comme les autres malanogans ;
on les enveloppe et on les garde dans les cercles d'hommes. Augustin Kraemer connaît douze espèces de ce type "ouli", et il décrit les longues cérémonies mortuaires qui se déroulent autour de ces sculptures d'ancêtres. Certains ethnographes prétendent que ces figures, à cause de leurs seins proéminents, possèdent un double sexe, alors que Kraemer pense qu'elles indiquent seulement la richesse et l'état de bien-être des personnages représentés.
Je ne connais guère d'art qui révèle plus de tension intérieure à laquelle correspond la division sociale des tribus, que la sculpture mélânésienne. Le culte extatique des ancêtres, le contact perpétuel avec les morts, l'entourage terrifiant des spectres et de forces occultes poussent cet art à l'expression de sentiments extrêmes qui, parfois, se trouvent apaisés par les animaux-totem, amis et vénérés. CARL EINSTEIN.
MASQUE DE DANSE.
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ÉLÉMENTS MÉCANIQUES. (Gal. Leonce Rosenberg.)
ÉLÉMENTS MÉCANIQUES. (Gal. Leonce Rosenberg.)
Fernand Léger
Léger est peut-être le seul peintre novateur d'aujourd'hui qui ait échappé à l'emprise de Pablo Picasso. Les problèmes plastiques qu'il a abordés et qu'il a résolus, ne présentent que de lointains rapports avec les préoccupations de la plupart de ses contemporains.
Si le cubisme est une révolution, si un Picasso, un Braque, un Juan Gris adoptent un mode de représentation anti-traditionnel, leur manière de peindre (celle du moins de Braque de Juan Gris et de Picasso jusqu'en 1915) reste conforme à des lois héritées de la Renaissance Italienne, refondues par les impressionnistes et appropriées aux nouveaux besoins d'expression par Cézanne. L'emploi des matières étrangères, mais intégrées dans le corps du tableau, tel le papier collé, n'inferme pas notre thèse. Un tableau cubiste de l'époque qualifiée d'héroïque est une œuvre traitée selon les règles de l'art.
L'effort de Léger a porté sur l'épuration du métier pictural. Dès l'ère de ses débuts il base toutes ses recherches sur l'emploi des formes géométriques. On ne saurait nier que ses travaux présentent à ce moment certaines analogies avec les toiles que Braque peignit à la Ciotat. L'inquiétude est commune vers 1908 à la plupart des peintres qui voient la désagrégation de l'art contemporain. L'œuvre de reconstruction entreprise alors par les cubistes, devait aboutir quelques vingt ans plus tard à ces résultats magnifiques que pré-
sentent les toiles les plus récentes de Picasso et de Fernand Léger.
Or, en 1908, les fauves avaient fait l'expérience fructueuse de la composition par la couleur inscrite dans un réseau de sertis linéaires. Cette expérience aboutissait d'une part aux mosaïques colorées de Matisse, aux tableaux composés selon un rythme classique d'Othon Friesz, aux morbides archaïsmes de Derain et, d'autre part, à l'art d'ordre architectonique d'un Picasso, d'un Braque et d'un Léger. Mais tandis que Braque modulait ses surfaces pour lier les plans des formes polyédriques, qui constituaient la base de ses tableaux, Léger procédait par contrastes de couleurs et opposait sans transition aucune, les bleus, les rouges, les verts, les blancs et les noirs.
Le mouvement des couleurs disposées de la sorte donne naissance au mouvement des formes. Dans sa première période Léger le porte à son intensité. Je pense que le choix de ses motifs, choix auquel la critique a attaché une valeur excessive n'a joué qu'un rôle de second plan dans son évolution. Il est certain toutefois que le peintre n'ait point négligé le facteur : association d'idées, et que pour accuser l'impression dynamique qu'il a voulu produire il ait choisi un répertoire de formes appropriées. Je ne vois pas d'autre raison à l'emploi par Léger des motifs, tels que l'élément mécanique. Léger n'est pas, comme l'ont
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NATURE MORTE. (Gal. Simon)
laissé entendre certains de ses historiographes, un romantique moderne sur le mode futuriste. Il ne pense pas, il n'a jamais pensé que l'histoire de l'art se confondait avec l'histoire du costume ou bien des aspects extérieurs d'une époque. Il n'a pas prétendu être le peintre du monde de l'électricité et de la radiographie. Il sait que notre temps ne peut s'accommoder d'un art dont l'objet unique serait la figuration. Les rapports qui existent entre l'art de Léger et l'esprit de l'époque, dans ce qu'elle a de plus typique et de plus essentiel, sont beaucoup plus complexes. Comme tant d'autres Léger a pu être attiré par la plasticité de certains appareils de physique, des instruments de science, des ponts en fer qui semblent défier les lois de la pesanteur, des avions plus beaux que les oiseaux, et des locomotives aux multiples rouages, semblables à des mécanismes d'horlogerie. Quel parti a-t-il tiré, comme peintre, de ces spectacles entre tous émouvants ? Léger n'est pas de ceux qui croient qu'un artiste a le droit de s'affubler de la stupide étiquette moderne, lorsqu'il substitue aux thèmes éternels de la fleur ou du nu, le thème d'une bielle, d'une vis, ou d'un chassis. Ces éléments il les a utilisés en fonction de leur valeur plastique. Une étude passionnée du machinisme et des produits industriels, ce folklore d'aujourd'hui, lui a permis de voir clair en lui-même. Ce fut pour ce peintre, demeuré rebelle aux enseignements des musées, une cure d'assainissement. Attitude paradoxale? On a souvent reproché à Léger de confondre la peinture, ce langage abstrait de la couleur, avec l'art appliqué à la vie. On a plus d'une fois cité sa retentissante conférence-manifeste, au cours de laquelle il opposa nettement au travail si approximatif des "artistes-peintres" le travail précis et commandé par des lois rigoureuses des ouvriers et des mécaniciens.
On a dit : confusion. On n'a pas su comprendre la portée non seulement esthétique mais morale des propos de Léger. On s'obstine à réserver à l'art un traitement de faveur. Et pourtant Léger ne parle qu'au figuré. Cet artiste qui est un artisan prétend rendre au métier tout son ancien prestige. Il prend son bien où il le trouve. Le machinisme lui offrant aujourd'hui le plus bel exemple d'harmonie et de rythme, c'est vers lui qu'il se tourne.
J'ai dit que Léger n'était ni un peintre romantique, ni un idéologue, ni un artiste épris de beauté idéale. C'est un artisan français. Ses origines, sa formation technique et intellectuelle, sa façon d'être, sa méthode de travail et son tempérament sont ceux d'un ouvrier. Léger exécute ses tableaux avec l'admirable conscience professionnelle d'un peintre en bâtiment ou d'un peintre carrossier. Ses dessins font penser aux épures d'architecte. Mais un cerveau de grand poète lyrique préside à ses travaux.
L'art de Léger, privé de poésie, relèverait uniquement de la technologie ; seul l'esprit qui l'anime et qui le vivifie lui assure cette valeur émotive qu'on doit lui reconnaître.
Dans ses œuvres datant de la période que lui-même surnomma " dynamique " Fernand Léger néglige les rapports des images avec la réalité visuelle. Ces rapports sont franchement sacrifiés à un rythme de formes et de couleurs considéré comme une fin en soi.
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(Gal. Simon.)
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Si Blaise Cendrars a parlé, à propos de Léger, de synthèse optique ou de synthèse tout court, il n'a pas été dans l'intention du peintre qui cumulait dans le corps du tableau des éléments d'objets (sans se soucier d'établir entre eux des relations normales) d'user comme l'ont fait les cubistes, du langage elliptique. Ces objets perdent leur signification propre et deviennent des facteurs de structure plastique.
Les œuvres plus récentes de Léger marquent un retour à la composition statique. Le peintre modifie son répertoire. Il procède à présent par contrastes de formes géométriques qui constituent l'armature du tableau, et de formes figurées. Toutes ses toiles de chevalet postérieures à 1925 présentent des objets disparates : fleurs, crayons, pipes, compas, équerres, inscrits dans un cadre de lignes rectangulaires qui les mettent en relief. Ces objets sont traités en trompe l'œil. Léger tente de les représenter de manière à en faire ressortir tous les signes distinctifs. Cette fleur à la tige cylindrique et démesurément grossie fait penser au "plan américain", d'un film documentaire. Cette pipe semble empruntée à quelque page de catalogue. Cette équerre en acier, n'est-elle pas l'œuvre d'un savant dessinateur technique? Ayant banni l'objet de la peinture, le cubisme a permis sa réintégration. Il réapparaît dans les toiles de Léger, comme un point de repère, comme une indication, comme une phrase poétique. Son apparition est si inattendue, qu'il devient le cœur de la composition, un cœur qui rayonne telle une force centrifuge.
On a insinué qu'en revenant à l'art figuratif, Léger était en régression. Cette opinion émise par Karl Einstein me semble dénuée de fondement. Le préjugé de l'art "non représentatif" est encore très vivace dans certains milieux d'avant-garde artistique. Or, Léger estime, non sans raison, que le style purement géométrique convient tout au plus à la peinture murale qui a pour objet de faire vivre les surfaces et dont le rôle se borne à dispenser une somme de jouissances visuelles, voire une sensation de rythme et d'équilibre. La peinture murale remplit donc une mission limitée. Le rôle de la peinture de cabinet est plus vaste. Aussi le problème du tableau est-il bien plus complexe que celui d'un panneau, complément d'un ensemble d'architecture ou de décoration. Léger l'a bien compris, en fondant, sur la loi des contrastes (contraste de formes, contraste de couleurs et contraste de styles) l'anatomie de ses tableaux de chevalet. Ces contrastes sont seuls générateurs d'un ordre d'émotions plastiques et poétiques, auquel le symbolisme de lignes et de couleurs, préconisé par les théoriciens de la peinture abstraite ne saurait suppléer.
L'œuvre entreprise par Léger est donc, avant tout, une œuvre d'épuration. Ce peintre est le premier de notre temps qui ait eu le courage d'user de couleurs pures et de peindre un tableau comme on peint un wagon de chemin de fer (avec la même conscience, avec le même respect de la surface). Pour provoquer une impression lyrique, Léger n'a que faire de subterfuges gratuits, qu'emploient la plupart de ses contemporains. Ses œuvres ne décèlent en effet aucun
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secret technique. Léger s'exprime clairement en phrases laconiques, en formules lapidaires, dont le sens ne saurait échapper à personne. Sa force tient peut-être à l'absolue franchise de ses moyens. Cet honnête ouvrier a produit les œuvres les plus pures d'aujourd'hui. On ne peut se soustraire à leur action magique.
Léger est le produit fatal, logique, naturel d'une civilisation. Il n'en est ni l'esclave, ni l'expression passive. Il en extrait non seulement l'essentiel caractère. Il entrevoit le miracle scientifique et insuffle une âme vivante et mystérieuse aux produits inertes de la main humaine.
Le bilan de l'œuvre peinte de Léger ? Un vigoureux "nettoyage de l'œil", le goût du beau métier, de la couleur pigmentaire, de la composition strictement symétrique, largement répandus. Le culte de l'objet fabriqué imposé au public. En effet, Fernand Léger estime que l'objet fabriqué, machine ou instrument de précision, est un des faits typiques de notre époque.
L'action de Léger est immense. Elle s'étend sur la publicité, sur l'affiche, sur l'art de la rue, sur la typographie. Des peintres en affiches et des dessinateurs en lettres comme Cassandre et Eric de Coulon lui doivent tout. La présentation de la section de l'U.R.S.S. à l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs avec ses écrans blancs et rouges, sectionnant l'espace, pro-
cédait de la même conception qu'un certain nombre de ses peintures. Aussi bien les placards que les livres soviétiques sont nettement inspirés de la Fin du Monde de Blaise Cendrars, un ouvrage dont Léger a lui-même ordonné la typographie et qu'il enlumina. Les éléments les plus sains de l'Allemagne, groupés autour du Baubaus de Weimar adoptent son esthétique, et une exposition récente de ses élèves atteste l'influence bienfaisante qu'il exerce dans le plan de la peinture.
Au théâtre, au cinématographe, où il réalisa "Le Ballet Mécanique", ce film trop peu connu, Léger peut accomplir encore, si on lui en fournit la possibilité, des réformes salutaires. Loin d'y appliquer, ainsi que le font tant d'artistes, des méthodes picturales il assimile le métier qu'il aborde. Ses réalisations, tant à la scène qu'à l'écran, sont des spécimens de travail spécifique.
Léger n'a pas parmi les peintres français la place qui lui revient. Mais l'hostilité dont il est l'objet de la part d'un grand nombre de critiques, la confiance dont l'entourent les rares véritables collectionneurs qui comptent, enfin l'enthousiasme qu'il inspire à des jeunes gens français et étrangers, sont des gages certains de sa valeur.
WALDEMAR GEORGE.
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