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ART ET DÉCORATION REVUE MENSUELLE DE L'ART MODERNE ÉDITIONS ALBERT LEVY JANVIER 1934 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 2, RUE DE L'ÉCHELLE - PARIS LES ÉCHOS D'ART --- CE NUMERO FRANCE : 10 $
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
ART ET DÉCORATION REVUE MENSUELLE DE L'ART MODERNE ÉDITIONS ALBERT LEVY JANVIER 1934 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 2, RUE DE L'ÉCHELLE - PARIS LES ÉCHOS D'ART --- CE NUMERO FRANCE : 10 $
--- L'écriteau QUI NE RESTE PAS LONGTEMPS ACCROCHÉ Les locataires, l’expérience le prouve, apprécient assez les services que rend “Frigidaire” dans un intérieur, les économies qu’il fait réaliser, pour donner avec empressement leur préférence à l’appartement qu’équipe “Frigidaire”. Pour les immeubles à construire, “Frigidaire” préconise le “Froid Central”: un compresseur commun, une distribution par tuyauteries, une armoire réfrigérante par appartement. Pour les immeubles déjà construits, ou par exemple en cours de réfection, MM. les Architectes et Propriétaires auront le choix entre le “Froid Central” “Frigidaire”, et les installations individuelles: un “Frigidaire” indépendant par appartement. --- "FRIGIDAIRE" PREMIER ET SEUL DU NOM DÉPARTEMENT IMMOBILIER : 46, RUE LA BOËTIE, PARIS
ART ET DÉCORATION L'ART DÉCORATIF ET LES ÉCHOS D'ART 38e ANNÉE - RÉDACTEUR EN CHEF : L. CHERONNET TOUS LES DROITS SUR LES ARTICLES ET LES REPRODUCTIONS SONT RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS, LES MODÈLES PUBLIÉS SONT ET DEMEURENT LA PROPRIÉTÉ DE LEURS AUTEURS ; TOUTES LES REPRODUCTIONS OU IMITATIONS, MÊME PARTIELLES, SONT INTERDITES ET SERONT POURSUIVIES PAR LES AUTEURS. PRIX : FRANCE : LE NUMÉRO 10 FRANCS. L'ABONNEMENT ANNUEL (12 NUMÉROS) 100 FRANCS. PAYS À TARIF POSTAL RÉDUIT : AFRIQUE DU SUD (UNION DE L') ALBANIE, ALLEMAGNE, ARGENTINE, AUTRICHE, BELGIQUE, BRÉSIL, BULGARIE, CANADA, CHILI, COLOMBIE, CONGO BELGE, CUBA, ÉGYPTE, ÉQUATEUR, ESPAGNE, ESTHONIE, ÉTHIOPIE, FINLANDE, GRÈCE, GUATÉMALA, HAÏTI, HONGRIE, LETTONIE, LIBÉRIA, LITHUANIE, LUXEMBOURG, MAROC (ZONE ESPAGNOLE) PARAGUAY, PAYS-BAS, PERSE, POLOGNE, PORTUGAL ET SES COLONIES, ROUMANIE, SALVADOR, TCHÉCO-SLOVAQUIE, TERRE-NEUVE, TURQUIE, U. R. S. S., URUGUAY, VENEZUELA, YOUGOSLAVIE. LE N° 12 FR. 50. L'ABONNEMENT ANNUEL, 125 FRS. AUTRES PAYS : LE N° 15 FRS. L'ABONNEMENT ANNUEL 150 FRS. EMBOÎTAGES JUSQU'A 1931 INCLUS, CHAQUE EMBOÎTAGE CONTIENT UN SEMESTRE ; A PARTIR DE 1932, CHAQUE EMBOÎTAGE CONTIENT UNE ANNÉE : 15 FRS (PORT EN SUS : FRANCE 3 FRS. ÉTRANGER 4 FRS). CHÈQUES POSTAUX : PARIS 66-90. TÉL. OPÉRA 65-38. PARIS, 2, RUE DE L'ÉCHELLE LES ÉDITIONS ALBERT LÉVY --- SOMMAIRE JANVIER 1934 - Oraison funèbre pour une exposition mort-née, par Louis Cheronnet. - Ruhlmann, Œuvres dernières, par Marcel Zahar. - Kisling, par Georges Charensol. - La ville en deuil. La ville en fête, par Philippe Diolé. - Une nouvelle série de timbres, par Pierre Migennes. - Quelques jeunes médailleurs, par Charles Saunier. - Du décor poétique, par L. Ch. - Seurat et ses amis, par Anny Lévy-Gutmann. - Les Expositions, par Fabien Sollar. - Rappels. LES ÉCHOS D'ART REVUE DES REVUES - CONCOURS - INFORMATIONS ET NOUVELLES --- A NOS LECTEURS Nous prions nos lecteurs de bien vouloir excuser le retard du présent numéro. Les modifications que nous avons apportées à la Revue, ayant exigé une mise au point assez longue, en sont la cause. Ce retard sera rapidement rattrapé et des dispositions sont prises pour qu’“Art et Décoration” paraîsse bientôt à une date régulière. À la suite de la note annonçant une augmentation de format, nous avons reçu de nombreuses lettres de fidèles abonnés nous demandant de conserver la même hauteur à la Revue, pour ne pas déparer les collections reliées. Faisant droit à ces demandes, nous avons simplement élargi le format ; ainsi, des mises en pages plus variées sont permises et la présentation de la Revue en est améliorée. Les prochaines expositions de la GALERIE D’“ART ET DÉCORATION” seront annoncées dans notre numéro de Février. --- A DÉTACHER ET A ENVOYER A VOTRE LIBRAIRE OU A LA REVUE “ART ET DÉCORATION”, 2, RUE DE L'ÉCHELLE, PARIS-Ier Veuillez m'inscrire pour un abonnement d'un an à “Art et Décoration” à partir du mois d ___________ 19 * Vous en trouverez, ci-inclus, le montant en un chèque mandat de Frs _______________ J'on porte le montant, soit Frs* _______________ au crédit de votre compte, chèques postaux Paris n° 6690. Date _________________________ Signature : Nom : _________________________ Prénom : _______________________ Profession : ____________________ Adresse : _______________________ * Biffer la mention inutile. ** Abonnement (12 N°), France, 100 fr. — Pays à demi-tarif postal, 125 fr. — Pays à plein tarif postal, 150 fr.
UN PORTRAIT KEFER - DORA MAAR MAILLOT 04-99 45 bis, Bᵈ Richard-Wallace Neuilly-sur-Seine
ORAISON FUNÈBRE POUR UNE EXPOSITION MORT-NÉE En vérité l'on finit par penser qu'il doit être plus simple de mettre sur pied toute une Exposition Universelle que d'établir le plan d'une manifestation à programme limité. Ainsi nous annonce-t-on, après des mois de confusion et de tergiversations, que l'Exposition que Paris devait abriter en 1937 n'aura pas lieu. Tenons cela pour un bel aveu d'incompétence générale. En effet, dès l'abord on touchait à trop de choses : à l'urbanisme, aux intérêts commerciaux, à toute la politique intérieure du pays... et naturellement, on pouvait presque finir par l'oublier, à quelques positions artistiques assez délicates à manier. 1937 aurait peut-être eu à enregistrer et la mort de l'ornement et la faillite définitive des internationales, deux événements dont les effets sur l'Art auraient été contradictoires. A moins que... Mais les « Organisateurs » n'ont pas su prévoir, et jouer de si loin la carte qu'il fallait. Et comment deviner où nous auraient conduits, alors, les derniers perfectionnements techniques ? Nous vivons un art en fusion. Prendre, dès maintenant, parmi l'irrésolution et le désarroi, une décision, à la fois ferme en ses volontés et souple en ses possibilités était-il donc au-dessus des forces françaises ? Au moment où nous allions mettre sous presse, un article était prêt à passer à cette même place où nous rappelions quelques principes de départ qu'il nous paraissait nécessaire d'admettre avant tout. Ils ne sont plus valables aujourd'hui, mais il nous paraît, malgré tout, intéressant de les conserver tels quels. En voici quelques-uns. « Le succès ira au projet qui saura s'adapter et non s'entêter. Les formes naissent, vivent et meurent, mais dans la « création » aucun attachement sentimental n'est admissible envers celles qui sont périmées et ne conviennent plus à l'usage. Des forces, chaque jour un peu plus libérées par les découvertes scientifiques viennent se mettre à la disposition de l'homme : pourquoi les refuser ou vouloir paralyser leur apport ? Le rôle de l'artiste, actuellement, nous paraît être au contraire de chercher au jour le jour et de trouver le plus rapidement possible des solutions harmonieuses accordant fondamentalement le Progrès et la Beauté et s'attachant toujours à conserver dans cette union les valeurs Humaines. « La lutte « Commerce » contre « Beaux-Arts » (nous parlons des administrations ministérielles) l'une, jusqu'à présent ayant toujours représenté le pot de fer, l'autre le pot de terre, et dont nous conservons quelques souvenirs cuisants si l'on songe à nos « participations » à certaines Expositions à l'étranger, doit d'abord cesser. D'ailleurs pas plus que nous ne songeons à nier certains intérêts économiques, il ne faut laisser les rênes sur le cou à une inspiration déchaînée se donnant libre cours, grâce à l'immunité de l'éphémère, sous prétexte de recherches démonstratives ou expérimentales, c'est pourquoi il serait souhaitable qu'en outre du jury d'admission (que nous rêvons aux yeux bien ouverts sur l'époque et d'un esprit critique parfaitement objectif), il soit créé pour fonctionner dès maintenant une commission de contrôle et de sauvegarde qui ignorerait volontairement et également les discussions de chapelle et les considérations par trop professionnelles. Nous savons quelques pilotes du goût de ce temps auxquels on pourrait à juste titre faire appel pour conduire le navire à son port. « Quant aux noms des « réalisateurs » — et ce, pour répondre d'une certaine manière à l'enquête de Comœdia — ils seront ceux des hommes qui voudraient bien se soumettre à une telle discipline. Ni la vieillesse, ni la jeunesse, non plus que les références antérieures ou l'esprit révolutionnaire ne font rien à l'affaire... On veut des hommes de bonne volonté ! Et il faudrait peut-être surtout un dictateur, nous voulons dire un Organisateur, unique, avec un O majuscule... et des responsabilités. « Ainsi cette mythique Exposition de 1937, en devenant une réalité que nous voudrions aussi bien sociale qu'artistique, et surtout vivante dans le sens le plus profond du mot aurait-elle des chances par son essence même de ne ressembler à aucune autre du passé et de pouvoir laisser, de sa réalisation, des traces effectives et durables, dont plus tard nous n'aurons pas à rougir. » Voilà ce que nous disions. Cela pourra peut-être servir pour une autre fois. Louis Cheronnet.
RUHLMANN ŒUVRES DERNIÈRES GRANDE DESSERTE EN ÉBÈNE MACASSAR
COIFFEUSE EN ÉBÈNE MACASSAR GARNITURE BRONZE DORÉ ET IVOIRE TAPIS DE GALUCHAT R UHLMANN a donné son nom à un style, dont les particularités ne s'apparentent pas à celles du mobilier de son époque. Un style bien défini, auquel s'attache le principe de somptuosité, qui se forma en marge des controverses d'écoles, et qui s'inscrit dans l'histoire de la décoration comme une œuvre isolée issue d'un magnifique tempérament de créateur. C'est seulement en 1925, avec le Pavillon du Collectionneur que le nom de Ruhlmann s'impose au public. Le succès est énorme. La critique, le public réagissent en applaudissant. Le style Ruhlmann est né. Les revues du monde entier annoncent qu'un maître du décor fastueux vient d'apparaître. Et désormais ses productions sont attendues comme des événements. Voici les ensembles essentiels qu'il présente : BIBLIOTHÈQUE TOURNANTE EN ACAJOU AU SOMMET ÉCLAIRAGE INDIRECT DISSIMULÉ 1926. Le salon mixte du paquebot l'Ile-de-France. La salle des fêtes et des délibérations de la Chambre du Commerce. 1931. Un salon au Musée des Colonies. 1932. Les décors de Christine. Et au Salon des Artistes Décorateurs : 1928. Une chambre d'apparat. 1929. L'appartement d'un prince héritier. 1930. La loge de Jacqueline Francell. 1932. Le rendez-vous des pêcheurs de truites. 1933. Un meuble secrétaire. C'est en neuf ans (1925-1933), que Ruhlmann établit un ordre décoratif. C'est en neuf ans, en neuf ans seulement que se déroula une activité créatrice dont la renommée est universelle. Ruhlmann conserva toujours le souvenir de l'enseignement qu'il retira de ses conversations
avec les architectes. Il considérait un meuble comme un instrument utilitaire qui devait être également une chose de beauté. En quelques traits hâtifs il campait un objet en traduisant toutes les conditions que l'objet devrait assurer. Les croquis se suivaient en serrant de plus en plus le programme assigné. Lorsqu'il estimait avoir trouvé la solution élégante, Ruhlmann faisait exécuter le projet élu en épures, à l'échelle de 10 centimètres par mètre. Des corrections étaient faites sur épures, et l'objet était enfin tracé grandeur nature sur des plans que l'on affichait au mur. Nouvelles corrections. Les plans définitifs étaient signés, expédiés aux ateliers de fabrication; aucune modification n'avait lieu en cours de fabrication. En dessinant, Ruhlmann concevait à la fois la destination de l'objet et son exécution Il pensait aux matières, à leurs propriétés, à leur résistance, aux modes d'assemblage. Les formes ne doivent pas obéir uniquement à un désir arbitraire du créateur. La technique impose souvent des formes imprévues. Il faut tenir compte du confort de l'usager. Prenons par exemple le fauteuil qui accompagne le « bureau d'un directeur ». Ce fauteuil est léger, on le saisit commodément pour le tirer à soi, les accotoirs ne seront pas trop proéminents pour ne pas buter contre le bureau; ils présenteront un léger devers afin de pouvoir entrer sous le plateau du bureau; le devers sera en dehors, non en dedans, en raison de la résistance du bois; l'accotoir mince s'épaissit à l'endroit où le bras se pose. Règle générale : minimum de matière. Les renflements sont nécessités par des besoins de confort ou de résistance, ils marquent également les carrefours où s'unissent divers éléments. Ainsi naissent les courbes, les courbes fameuses de Ruhlmann. Les pieds des sièges après leur jonction avec la ceinture s'effilent en pointe vers le bas, car le bois résiste à la compression. Que peut-on craindre? seulement les chocs des balais, des aspirateurs : c'est pourquoi les fines extrémités des pieds seront protégées par de menus sabots métalliques. Le souci de la perfection domine chez Ruhlmann. Il veut connaître d'un exercice les raisons profondes. Il tient à s'entourer d'une masse documentaire. C'est à croire parfois qu'il fait peu de cas du génie, de l'inspiration naturelle, de l'habileté. Ce chasseur émérite a étudié les lois de la ballistique; lorsqu'il tire un perdreau calcule-t-il l'équation de la trajectoire meurtrière? Toujours est-il qu'il aime à être suivi dans l'accomplissement d'une œuvre par un cortège de connaissances. Il ne se sent pas seul dans ce brillant entourage où se mêlent les théorèmes, les souvenirs, les traditions. Devant tant de témoins, il prend conscience d'une responsabilité écrasante. Réaliser l'objet irréprochable, telle est sa hantise. Le temps, l'argent ne comptent pas pour lui. Il CHAISE EN ÉBÈNE MACASSAR ET CUIR ROUGE FAUTEUIL DE BUREAU EN PALISSANDRE BASE EN MÉTAL CHROMÉ GARNITURE MAROQUIN HAVANE PETIT FAUTEUIL EN PALISSANDRE DES INDES
FAUTEUIL, A INCLINAISON VARIABLE, EN CHÊNE GARNITURE VACHE ORANGE À PASSEPOILS BLANCS se penche sur ses plans, qu'il veut livrer archi- finis à la main-d'œuvre. Il travaille au superlatif, et il exige de ses collaborateurs la même préoccu- pation d'honneur. Il est d'ailleurs brillamment secondé par des artisans à qui il ne demande pas une production rapide, mais des résultats impecc- cables. Ses meubles sont des chefs-d'œuvre d'ébé- nisterie. Les matières bien travaillées, ajustées exactement, sont à l'abri des influences exté- rieures, elles braveront les âges et les tempéra- tures. La notion de la surface plane est traduite merveilleusement, incrustations, serrureries, sont au niveau qui leur est assigné. Toutes les vis sont arrêtées dans le même sens. L'homme, qui sait mettre les vis au pas est un grand chef d'entre- prise. L'œuvre de Ruhlmann comprend deux périodes qui sont séparées par une coupure très nette, laquelle eut lieu en 1928 après l'exposition de la Chambre d'Apparat, au Salon des Artistes déco- rateurs. La Chambre d'Apparat fut en quelque sorte l'apothéose de la première manière. Ruhl- mann y exprima avec une éloquence emphatique, son désir de luxe effréné. Il accumula des trésors, construisit une énorme coquille digne de la seule Vénus authentique lorsqu'elle reviendrait sur terre, revêtit les murs de tissus aux motifs écrasants, fit descendre du plafond un lustre comme un brasier cristallin, dispensa des panoplies sculptées. C'en était trop. Ce séjour olympien déplaisait à notre esprit épris de simplicité, à un moment où des novateurs prêchaient avec énergie la grande pénitence, et le bienfait de l'ascétisme en matière décorative. La chambre d'apparat semblait une charge de Ruhlmann lui-même et comme un événement inopportun. Le peuple grogna et Ruhl- mann qui possédait à un suprême degré le senti- ment de la mesure, sut comprendre le bien fondé de la vox populi. Son inspiration bifurqua adroi- temment et s'élança vers des conceptions plus en accord avec les aspirations de l'époque. Le style s'épura. Le décor n'eut plus la fonction d'en- gloutir l'architecture, mais au contraire de lui assurer une armature visuelle légère et précieuse. Les meubles s'apparentèrent davantage à des
GRAND GUÉRIDON EN ÉBÈNE MACASSAR MURS CAPITONNÉS DE SATIN CRÈME œuvres d'architecture. Ils se débarrassaient du détail frivole, du « petit quelque chose qui plaît ». Ils prirent de la taille, de bons poumons, et se carrèrent comme des êtres forts, comme de bons serviteurs musclés. Ainsi Ruhlmann, répudiant des attributs petiots, élargissait l'esprit et le format de ses œuvres se rapprochait de son véritable idéal : le style Louis XIV. Il prenait souvent le chemin de Versailles et recommandait la promenade à ses amis. Il puisait, devant les architectures hautaines et élégantes des éléments d'enthousiasmes, des sujets de création. « Faire grand, faire beau ! » me disait-il un jour, les yeux brillants, en me montrant un croquis de Butard qu'il avait tracé avec ferveur; et par grand il sous-entendait non pas des côtes excessives, mais l'idée de proportions. Ce décorateur grand seigneur s'était donné comme parrain spirituel le plus grand roi de France. Il affectionnait l'ébène de macassar, parce que les fibrés de cette essence s'étalent en surface comme des rayons de lumière. Il s'éprit de la verticale. Il aurait reculé les murs, les plafonds, pour posséder un plus vaste empire à peupler de tapis, de tables, de fauteuils... Pour augmenter l'impression d'espace il retira des murs après 1929, les dessins lourds, et les remplaça par des peintures, des papiers ou des soies artificielles qui évoquent l'horizon, et il y eut des horizons, beiges, mauves, or, écrans neutres, sur lesquels devaient inscrire de vastes panneaux décoratifs, se détacher des tableaux, et les costumes des usagers. L'intimité d'ailleurs n'est pas exclue de ses ensembles; on n'éprouve pas dans un de ses salons l'agoraphobie, on n'y cherche pas précisément à s'exprimer en alexandrins. L'intimité est seulement réalisée à une plus grande échelle. La symphonie décorative est jouée sur un fort registre, les sonorités y sont chaudes, les accents modulés, il y a des accords suaves, des notes très grêles, le thème choisi est rendu avec majesté. Ses meubles sont comme des instruments de forte résonance. Ils amplifient les principes généraux de leurs destinations. Il s'y mêle toujours un peu de superlatif. Les lits sont de grands lits. Les fauteuils atteignent au raffinement de l'hospitalité. Je pense à ces fauteuils d'une variété mastodonte qui figuraient au Salon du Musée des Colonies, couverts de peau de veau, envahis de reposante graisse, faits de calottes sphériques, d'élipses et d'un air de bonté. Je pense à cette célèbre table du directeur, semi circulaire, où le directeur se sent réellement au centre de ses collaborateurs et peut s'offrir gratuitement l'illu-
BUREAU D'INGÉNIEUR BOISERIE ET MEUBLES EN ACAJOU, MURS EN PEINTURE PROJETÉE sion d'être au centre d'un monde où sa pensée peut se diffuser dans un secteur de 180° suivant les rayons de l'ébène de macassar répartis comme les traits d'un rapporteur. Je pense aux meubles de la salle à manger, qu'il créa cette année, où Ruhlmann épouse étroitement la cause du grand siècle : la table monumentale, avec un plateau en citronnier dont la forme oblige l'évocation du marbre. Les chaises proposent un répertoire varié de lignes et surfaces courbes, ils sont montés sur des pieds qui s'affinent sans excès vers le sol, et cela me soulage, car j'éprouve parfois un malaise devant certains sièges de Ruhlmann si trapus de corps et si frêles de pattes. Pas de fioritures. Seul un passe-poil blanc court sur le revêtement orange. La couleur, Ruhlmann en jouait pour établir définitivement une ambiance. Formes et couleurs, sur le registre étendu de Ruhlmann, se déclinent au masculin ou au féminin, et d'un point à l'autre de la gamme, les couleurs s'adoucissent, les lignes s'incurvent davantage. Les courbes s'ajoutent comme des adjectifs. * Epris des manifestations grandioses du passé, Ruhlmann, cependant, ne stagne pas dans le passé. S'il va à Versailles, il ne demeure pas à Versailles. Conserve-t-il les ornements, les surcharges de bronze? Non pas. Il remplace ces richesses par les matières les plus rares qu'il modèle directement. Ruhlmann a subi l'emprise machiniste de son siècle. Prenons pour étayer cette assertion, un exemple typique : son bureau personnel. Sur la table où se creusent selon un chemin circulaire, des casiers aux glaces coulissantes, est rivé un

La revue "Art et Décoration" publie son numéro de janvier 1934, présentant des articles sur l'art moderne, notamment sur le mobilier de Ruhlmann et des expositions artistiques. Le numéro aborde également des sujets tels que l'urbanisme, la politique intérieure et les avancées techniques dans le domaine de l'art. Il inclut des critiques d'expositions et des informations sur les nouvelles tendances décoratives.