Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Georges Lepape
- J. L. VAUDOYER
- Les Fresques d'Henri Marret
- GASTON VARENNE
- A propos de Meubles :
- Le Siège (II)
- MAURICE DUFRÈNE
- Applications et Broderies
- MAURICE GUILLEMOT
- Planche hors-texte :
- Illustration pour la couverture du "Savoy Hôtel"
- GEORGES LEPAPE
- Chronique du mois
- FRANÇOIS MONOD
SEPTEMBRE
1913
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télèp. n° 139-22
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17e Année, N° 9
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
Paris & Départements . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
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L’Année parue ...
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Georges LEPAPÉ
Oici cinq ou six ans, au début de l'hiver, chez le peintre Albert Besnard, on jouait la comédie. Un petit théâtre avait été élevé dans le spacieux atelier que les familiers du grand artiste appellent « l'atelier d'en haut ». L'esquisse blonde et dorée du plafond de l'Hôtel de Ville, que M. Besnard a fait maroufler au plafond de cet atelier, était à demi-cachée par le manteau d'Arlequin. De vastes bouquets occupaient les angles de la pièce, coupant les lambris couleur de lapis et les sombres panneaux du paravent de Coromandel qui formait les coulisses.
Le rideau s'ouvrit sur un décor peint par les deux plus jeunes fils de la maison aidés par leurs amis. C'était une place italienne, conventionnelle à souhait. A droite et à gauche, les portants figuraient la maison du barbon et celle du jeune premier. Dans le fond, une muraille de briques laissait dépasser de son faite les orangers, les myrtes et les yeuses d'un jardin d'Italie. On représentait le Sicilien ou l'Amour peintre, de Molière. Dans la nuit bleue de Messine, on distingua une silhouette orientale ; elle commença de prononcer la phrase charmante : « Il fait noir comme dans un four, le ciel s'est déguisé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez... »
Celui qui parlait ainsi, c'était M. Georges Lepape jouant le rôle d'Hali, l'esclave musulman. Il portait le turban et les vastes culottes, la veste courte et surbrodée, et il s'était fardé le
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visage avec de l'ocre. Il était ainsi déguisé au goût de son futur talent. Et peut-être ce préambule trouve-t-il maintenant son excuse, puisqu'il nous a permis de montrer M. Georges Lepape, avant qu'il fût connu, sous l'aspect le plus propre à plaire aux personnages mêmes
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Georges Lepape
qu'il devait inventer par la suite, pour notre contentement et pour le sien.
Toutefois, ce n'est pas le créateur et l'illustrateur de la mode persane qui nous occupera tout d'abord au cours de cette rapide esquisse. Et, aussi bien, M. Georges Lepape, avant de songer à devenir l'illustrateur dont nous parlerons plus loin, était déjà un peintre : le peintre qu'il entend bien demeurer.
Ce très jeune artiste, qui s'apprete, sans hâte, à avoir trente ans, se mit au travail de fort bonne heure. Il fit presque exclusivement du portrait. Ses confrères étaient aussi ses amis : Pierre et Jacques Brissaud, Maurice
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Taquoy, Jacques Mathey, Henri Farge, et, parmi ses ainés, le fils d'un maître, ayant lui-même trouvé une manière qui devait vite lui donner des élèves: Bernard Boutet de Monvel.
M. Georges Lepape n'a point dépassé l'âge où l'on a déjà oublié ce qu'on doit à ceux dont l'œuvre et les conseils vous aidèrent aux débuts. De vingt à vingt-cinq ans, il nous paraît que l'influence de M. Bernard Boutet de Monvel sur M. Georges Lepape fut certaine. Toutefois M. Lepape la subit librement. Nous connaissons peu de toiles de matière. D'un pinceau plus vif, il emploie la pâte d'une manière à la fois plus épaisse et plus courante. Cependant, nous dirons, lui
Etude d'après M. Philippe Besnard.
Etude d'après M. Debat-Ponsan.
M. Bernard de Monvel qui ne soient conçues comme des œuvres décoratives plutôt que comme des tableaux. L'admiration de M. Bernard de Monvel pour les fresquistes italiens du XV siècle est grande. Si ce n'était là trop simplifier, nous dirions que, comme eux, il colorie plus encore qu'il ne peint. M. Georges Lepape, lui, s'efforce à peindre. Plutôt que la ligne, que M. B. de Monvel aime avant tout, il aime la
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Georges Lepape
appliquant le vers célèbre, qu'il hait le mouvement qui déplace les lignes. S'il admire M. Boldini et M. Zorn, ce n'est pas pour les imiter. Dans les quelques toiles que M. G. Lepape a exécutées jusqu'ici, toujours il place ses modèles dans une attitude tranquille, sans gesticulation, sans expression accentuée. C'est là l'ancienne façon de comprendre l'art du portrait: la façon de Piero della Francesca, de Holbein, de Clouet; celle aussi des Vénitiens. De la sorte, le but ne cède pas au moyen, et le portrait reste avant tout asservi à son modèle. Il a fallu la virtuosité d'un Velasquez, d'un Rubens, pour que l'individualité matérielle de l'artiste prit le pas sur celle du personnage représenté; pour que le peintre, à la beauté intérieure et à la ressemblance fidèle des traits du visage qui posait devant lui, préférât la vanité de l'adresse et l'enivrement du tour de force accompli.
Les œuvres que l'on doit jusqu'à présent à M. Georges Lepape sont des œuvres solides, bâties sans ruses puériles, où le bonheur de peindre et de découvrir est constant. La toile et la palette, les vessies et les pinceaux semblent être pour lui le moyen de la retraite et du recueillement. Quand M. Lepape dessine et illustre, il le fait en pensant aux autres, et sans le désir de déplaire Agir autrement, étant donnés les sujets qu'il a choisis, nous le verrons tout à l'heure, serait folie. Mais c'est pour lui, pour sa satisfaction personnelle qu'il est peintre. Alors, il met de côté tout l'éphémère de la mode et du goût, il quitte tout l'attirail de grâce et de séduction, et, oubliant la rue de la Paix, le faubourg St-Honoré et le Pré Catelan, il peint dans son atelier, il peint, tout bonnement, comme un homme qui, après des goûters de muscat et de friandises, fait voluptueusement un repas de pain, de viande et de vin.
Pour notre part, nous laisserons maintenant M. Lepape devant son chevalet, avec ses brosses, et nous ouvrirons ses recueils d'images.
Nous avons parlé, à propos de cet artiste, tout à l'heure, de l'Orient et de la Perse. Au fond de la plus petite bourgade de pro-
(Apartient à l'éditeur, M. Willy Fischer.)
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VINCE LES ÉLÉGANTES PORTENT AUJOURD'HUI DES CHAPEAUX EN FORME DE TURBAN ET SUR LESQUELS TREMBLE L'AIGRETTE. CE GOÛT DES CHOSES PERSANES QUI A ÉTÉ LONGTEMPS, D'ABORD, LE GOÛT DE QUELQUES-UNS, GOÛT QU'EXPLIQUAIT ET SERVAIT UNE LUXUEUSE FAÇON DE VIVRE, EST DEVENUE MAINTENANT UNE MODEVULGAISÉE; LES GRANDS MAGASINS LA RÉPANDENT ET LA POPULARISSENT, ET IL N'Y A POINT DE PHARES DU PROGRÈS, DE GALERIES POMPADOUR OÙ L'ON NE TRouve AUJOURD'HUI LA TOILETTE DE TONS VIFS ET CONTRASTÉS DANS LAQUELLE LA PE-TITE BOURGOISE ET LA JEUNE OUVRiÈRE PENSERONT QU'ELLES RESSEMBLENT À SCHÉHÉRAZADE ET À LA REINE DE SABA.
D'UN TEL ÉTAT DE CHOSES M. GEORGES LEPAPE, AVEC MM. LÉONE-GEORGES REBOUX, AVEC MM. IRIBE, DRÉSA, MAR-TIN, GEORGES BARBIER, D'AUTRES ENCORE, EST, EN VÉRITÉ, UN PEU CoupABLE; ET, PLUS ENCORE QUE LUI ET EUX, LEUR SUCCÈS.
ENFIN CE NE SERAIT PAS SIGNALER TOUS LES COMPLICES, SI L'ON NE NOMMAIT PAS ICI M. PAUL POIRET. CE COUTURIER AUDACIEUX A IMPOSé SES GOûTS
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Georges Lepape
avec la fougue d'un chef de trou- pes. Et comme il sait qu'il faut frapper fort pour être écouté, il a été parfois, pen- sons-nous, plus loin que sa pen- sée, afin que cette pensée fût saisie. Saisie, elle l'est aujourd'hui, et M. Paul Poiret doit même la trouver profa- née. On a fait des caricatures avec des inven- tions qui, pour ne pas sembler excessives, de- vaient être trai- tées avec le goût « artiste » de celui qui les avait inventées. Les contrefaçonsbon marché et simili de ce qu'on peut déjà appeler le style Poiret sont ce que, à un bon champagne or- thodoxe, est le champagne fabri- qué par les Alle- mands. Les con- naisseurs ne s'y trompent pas, mais c'est le petit nombre; les au- tres ingurgitent de confiance cette mixture, et ils sont empoi- sonnés.
M. Georges Lepape, qui nous occupe, fut et est
Feuillets de l'Album « Modes et manières d'aujourd'hui ».
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(Appartient à l'éditeur, M. Willy Fischer.)
encore l'illustrateur de M. Poiret. Le premier album de M. Lepape, dont les dessins sont datés 1911, s'appelle : Les Choses de Paul Poiret. Ces choses, naturellement, sont surtout des robes. Oserons-nous avouer qu'elles nous paraissent aujourd'hui démodées, et que leur auteur a fait mieux depuis ?
1911, c'était le triomphe de la jupe étroite; une jupe étroite jusqu'à la pauvreté; un tube d'étoffe, ne faisant aucun pli, sinon des plis disgracieux, qu'imposaient, à l'usage, des formes mal à l'aise. Ces robes trahissaient la forme, elles ne la servaient pas. Plutôt que cette enveloppe sans fidélité, la crinoline et les paniers valaient mieux. D'ailleurs on s'en est vite aperçu, et si, aujourd'hui, la jupe est toujours étroite, elle est taillée dans une étoffe qui fait des plis, qui suit la ligne du corps sans la contraindre, et qui laisse toute liberté aux membres de se mouvoir harmonieusement.
Ces robes de 1911, toutefois, bien étroites et bien pauvres, étaient fort agréables au repos; et c'est au repos presque toujours, que M. Lepape nous montre les élégantes qui les portaient alors. Le dessin de M. Lepape, dans ce temps-là, avait encore de la gaucherie, de l'inexpérience. De cette inexpérience et de cette gaucherie, M. Lepape, qui est aussi malicieux que sensible, se servait fort adroitement. Certaines de ses belles dames, avec leur visage étonné, leurs doigts écartés, ressemblent à des poupées dessinées par un enfant exceptionnellement doué. D'ailleurs, ce trait mou et comme désossé compte moins dans ces images que les couleurs qu'il contient. Les tons mats de la gouache, que M. Lepape emploie continûment, forment un contraste heureux avec la violence des colorations, et, peut-être, les font admettre. Certaines de ces planches sont, ainsi, à la fois douces et acides, comme certains ciels au couchant, à la fin du printemps; par exemple la
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Georges Lepape
"C'était, la nuit, dans un jardin..."
(Couverture pour une Danse orientale du Comte Claude Chandon de Briailles, éditée par M. Jumade.)
planche où l'on voit un négrillon échappé de la troupe de M. Diaghilew apporter un plateau rempli de graines à une grande brune en jaune, qui s'apprête à nourrir le perroquet vert et bleu qu'elle tient sur son doigt.
Le second album de M. Lepape : Modes et Manières d'aujourd'hui, parut l'année suivante. On y trouvait, avec les mêmes qualités, déjà plus de souplesse et d'affinement. Mais il y a encore dans ces images l'espièglerie insouciante d'un adolescent. Ces dessins sont trop pleins de confiance, de laisser-aller. On a l'impression que leur auteur ne trouve pas ce qu'il fait assez difficile. Mais quand, à ses débuts, un artiste a de pareils défauts, on peut être bien tranquille sur son avenir. Et cet