Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Les Salons de 1913
- La Peinture.
- RAYMOND BOUYER
- La Sculpture.
- PAUL VITRY
- L'Art appliqué.
- ÉMILE SEDEYN
- Planche hors-texte :
- Pivoines blanches.
- A. KARBOWSKI
- Chronique du mois
- FRANÇOIS MONOD
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JUIN
1913
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télèp. n° 139-22
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17e Année, N° 6
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
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L’Année parue ...
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Femme au paon.
Mme A. KARPELÈS.
Les Salons de 1913
LA PEINTURE
C e n’est pas le grand nombre, mais le choix des tableaux qui rend les expositions brillantes, écrivait M. Lenormand de Tournehem à Coypel : sage maxime entre toutes, que viennent confirmer, à leur insu, les 1269 cadres du vingt-troisième Salon de la Société nationale des Beaux-Arts et les 1878 du cent-trente et unième Salon de la Société des Artistes Français… Aussi bien, dans cette marée ponctuellement montante de plus de trois mille ouvrages, il est permis de recueillir et de rassembler quelques valables épaves ; et cette élite, ainsi formée, que signifie-t-elle? Exprimera-t-elle à nos yeux quelques tendances plus ou moins neuves, dans la cohue des habilités techniques?
Du moins au point de vue rétrospectif, l’année 1913 apparaît très loin d’être indifférente, puisque la musique y vient de célébrer le centenaire de l’Allemand Richard Wagner et la plastique, le tricentenaire du Français André Le Nostre : mais ces deux superbes expressions du génie créateur, qu’une date rapproche, auraient l’air fort dépaysé dans le calme trop plat de deux Salons où le plus érudit savoir-faire a détrôné la passion naïve.
Expression rajeunie du style, la grande peinture décorative se fait de plus en plus rare en ce capharnaüm d’anecdotes oiseuses et d’intimités vulgaires; nous la trouvons, cependant,
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HAWTHORNE.
à nos Salons parisiens de 1913: elle fut, parfois, plus originale, mais elle ne parut jamais plus courageuse; elle couvre quelques grandes toiles avec une ardeur méritoire et s'appelle d'abord Apothéose sous la brosse constamment vaillante de M. Roll. Persévérant interprète des deuils et des joies, de l'inondation fangeuse et de la première fête nationale, de la grève tragique ou de la radieuse commémoration d'un centenaire, ce beau peintre de la vie moderne s'est contenté pendant longtemps d'animer la toile immense avec la forte prose des spectacles contemporains qui parlent d'eux-mêmes dans la lumière ou dans l'ombre ; et c'est ainsi, sans préméditation littéraire, qu'il devait se hausser fièrement au symbole de pourpre et d'azur, à l'Apothéose où la France républicaine, qu'un génie couronne de laurier, fait resplendir un grand ciel nuageux des plis mouvants de sa robe écarlate. Dans une perspective curieuse et large, aux confins de ce vaste ciel, quelques détails vivants, de modernes architectures, de robustes silhouettes, précisent l'époque et le lieu de la scène et résument aux yeux les destins de la capitale du monde. Et ce n'est pas seulement dans le champ de cette vaste décoration pour le plafond du Petit-Palais, illustré déjà par la plastique philosophie de M. Besnard ou la nébuleuse histoire de M. Cormon, qu'un peintre amoureux de son art et de la vie a répandu généreusement les tons clairs de sa riche palette; un modeste cadre, où s'illumine un petit nu qui serait l'esquisse d'un grand plafond, manifeste, en ses dimensions restreintes, la même sensualité vibrante et grandiose : un adorateur de la chair a voulu couronner sa carrière lumineuse et puissante avec un essaim de savoureuses figures qui fussent des symboles et, pour l'interprète de la splendeur féminine aussi bien que pour le portraitiste de M. Léon Bourgeois, ce titre même d'Apothéose ne reste point sans signification.
Dans la moderne évolution des genres, pour ne pas dire dans leur confusion, la peinture décorative a subi, comme le drame lyrique, diverses influences de la vie contemporaine qui l'ont conduite à sa période qu'il faut appeler familière, si les mots décor et familiarité ne jurent point: c'en est fait des conventions de «l'histoire»; et, par un singulier contraste expliqué par la disparité des tempéraments, alors qu'un beau peintre de la réalité, M. Roll, s'acheminait insensiblement vers le symbolisme, un beau peintre du songe mystique ou légendaire, M. Henri Martin, s'éloignait du bois sacré des Muses pour se limiter de jour en
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jour à l'interprétation du réel : depuis le magistral triptyque des Faucheurs, daté de 1903, plus de lyres vibrant aux longs rayons rosés du couchant, plus d'ailes épandues, sous la pinède, dans la fraîcheur mauve d'un crépuscule qui s'étoile ; plus de compromis pour réconcilier les traditions de l'idéal avec les spectacles journaliers de notre modeste univers : après avoir modernisé le symbole, le fougueux chercheur a stylisé la vie. Au long poème de cette période familière s'ajoute un nouveau chant : ce mot ne recèle aucune ironie, car l'auteur ne cesse un instant d'être poète quand il décrit l'Automne ou l'Été sous la pergola. C'est l'Été, cette fois. Pareil à nos compositeurs français, qui ne redoutent plus le drame en blouse ni le lyrisme en veston, le peintre veut découvrir autour de lui les éléments de sa rayonnante vision : nous savions déjà son goût pour la simplification du costume le plus humblement réel et du paysage le moins historique ; mais, en son âme virgilienne, l'instinct du style a prévalu : je ne jurerais point qu'il ne songe encore à la frise des Panathénées de Phidias quand il profile un pur visage de brune ou la blancheur d'une robe sur la diaphane symphonie des verts. Les Dévideuses nous l'avaient affirmé, l'année dernière, avec plus de mystérieuse austérité dans l'or du soir. « Celui-là est mon héritier », disait Puvis de Chavannes : mais le décorateur de la Sorbonne et du Panthéon ne pouvait pressentir cette double évolution de son héritage, grâce à l'introduction du vêtement familier dans la majesté des lignes et de la couleur rutilante dans la suavité des teintes. Plus fait douceur que violence, mais un harmoniste a trouvé le secret de mettre la violence des tons au service de la douceur des atmosphères, de même que le peintre-paysan Jean-François Millet voulait « faire servir le trivial à l'expression du sublime »; et sous une vigne rouge découpée dans l'azur, la Vieille mendianté qui passe est une image mélancolique du déclin de l'existence et de l'année.
Cette poétique nouvelle a déjà fait des adeptes : pour symboliser la Terre, un jeune paysagiste franc-comtois, déjà remarqué grâce à la poignante intimité de ses effets de neige et de ses nocturnes, M. Zingg, a profilé la grandiose opiniâtreté du labour sur une lueur de crépuscule, et ces Géorgiques très modernes ne font nul appel au costume héroïque du la-
JEAN PATRICOT.
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Mlle R. W.
JACQUES BRISSAUD.
boureur virgilien : le poète Pierre Dupont, le peintre Millet reconnaîtraient le sillon qu'ils savaient tracer droit dans la glèbe épaisse ; et, tout récemment, c'est une eurythmie pareille que le sculpteur Henry Bouchard demandait à la plus humble réalité. Peinture, statuaire, drame lyrique, — cette éloquence familière du décor doit répondre à quelque tacite penchant de nos âmes, puisque la même tendance apparaît simultanément dans tous les arts. Libre au jeune lauréat d'honorer pourtant les Héros : sous ce titre audacieux en sa simplicité, le prix de Rome de 1907, M. Billotey, a figuré deux grands cavaliers nus sur des chevaux froids comme l'antique et blancs comme la neige et, sous l'azur intense des monts, un parfum de Rome se mêle, dans ce méritoire effort de jeunesse, au souvenir impérieux de Boecklin. Ce style volontaire ne va point sans raideur : ces Héros sentent l'école et la bibliothèque ; à défaut de familiarité novatrice,
ils ne suggèrent pas cette « idéale bonhomie » que les sages du Poussin promenaient si noblement dans les jardins d'Academos. Quoi qu'il en soit, M. Zingg et M. Billotey nous rappellent très spontanément les deux préoccupations contraires qui se partagent la jeunesse.
Au surplus, tous les poètes de la décoration ne se croient pas tenus d'innover : témoin l'immense Nocturne mythologique de M. Francis Auburtin, qui met plus d'au-delà dans un petit cadre; mais, aujourd'hui, les sujets nous intéressent beaucoup moins que les procédés : le regain de la peinture décorative a restauré le goût de la fresque, de la véritable fresque exécutée rapidement sur un enduit frais, selon la tradition des Italiens de la Renaissance. Il ne faut pas oublier l'initiative trop modeste et la persévérante conviction d'un élève de Gleyre, M. Paul Baudouin, le décorateur du pourtour du Petit-Palais, qui montre à chacun des Salons de l'avenue d'Antin quelque harmonieux fragment de ses rêves; et la technique de la fresque est si séduisante en sa largeur qu'elle a plus récemment conquis un jeune admirateur de la formule impressionniste, M. Henri Marret : plusieurs expositions de l'hiver nous avaient déjà révélé sa tendance nouvelle et montré la sobre clarté de ses baigneuses ou de ses idylles rustiques.
En art, la forme seule n'est rien, mais il n'y a rien sans la forme ; et d'accord avec la renaissance assez imprévue de la fresque, un fait notable entre tous est la récente palinodie de l'art moderne en faveur du nu. Longtemps les novateurs, soucieux de plein air et de vérité contingente, avaient négligé l'expression supérieure et l'éternelle modernité de la forme
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Mlle C.-H. DUFAU.
dépouillée du vêtement qui l'asservit à ses capricieuses métamorphoses; il convenait au plus subtil de nos dessinateurs, M. Lévy-Dhurmer, de plaider, un des premiers, la bonne cause de la beauté délaissée : la page d'aujourd'hui qu'il intitule un peu mystérieusement Malgré les Parques, est une occasion nouvelle d'exalter délicatement l'eurythmie sans voiles de celles que les Athéniens, ses lointains maîtres, appelaient avec non moins de craintive ironie les Euménides ou les Bienveillantes; l'euphémisme du nom se trouve dans le sourire épandu vaguement sur ces trois corps féminins, et la musique muette d'une atmosphère, où la rude vie s'estompe à l'horizon comme un songe, ajoute au charme fluet des formes ambrées. La peinture du nu, c'est la revanche de l'art: loin d'être un appel immédiat aux sens, la réhabilitation de la chair est donc un gage de style et l'une des meilleures preuves de nos aspirations décoratives; aussi bien, qu'importe la mesquinerie d'un sujet, quand une artiste, comme Mlle Dufau, compose dans un cadre l'éblouissante arabesque d'une Vision intime et rehausse d'une écharpe noire savamment rejetée la splendeur d'un jeune corps? Qu'importent la couleur locale et l'exactitude photographique que
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Art et Décoration
nous aimons trop, quand un nouveau venu, comme M. Roganeau, retrouve quelque blanche et blonde hamadryade dans l'azur fané d'un vieux parc? La finesse discrète de M. Lévy-Dhurmer, la verve audacieuse de Mme Dufau, les débuts scolastiques de M. Roganeau lui-même, un lauréat qui promet, nous font apercevoir dans la forme nue cette vérité supérieure à la réalité que ne suggèrent ni aux yeux le plus noble des plaisirs; la vue ne se lasse point de ces formes plantureuses qui restent chastes, ni du rêve errant sur ce visage endormi dans l'or épars des cheveux défaits. Et quel plus savoureux contraste avec cette imposante nudité que le frêle corps virginal qui reçoit le baiser d'une invisible lumière au premier plan d'un moderne et très fantaisiste concert champêtre que M. Lucien Simon
LUCIEN SIMON.
les baigneuses de M. Buzon, ni la corpulente femme endormie de M. Biloul.
L'idéal, c'est le réel vu par l'amour, et nos peintres semblent travailler sans joie; mais, parfois, dans une simple étude anonyme, et par la seule éloquence de la peinture, un beau peintre arrive à transfigurer la matière, et c'est le cas présent d'un maître toujours progressant, parce qu'il reste inquiet : M. Lucien Simon. Dans le décor du fond neutre et d'un sopha mauve, son Nu rayonnant apporte se plaît à nous proposer dans le Parc? Cette jeune figure et cette plaisante composition mettent une note inédite dans l'œuvre d'un chercheur qui n'a guère accoutumé de suivre sous les noires feuillées Giorgone ou Watteau.
Sa Famille en deuil nous ramène à sa chère Bretagne, où son devancier, M. Charles Cottet, revoit, avec un sentiment plus romantique du crépuscule et de l'ombre, les femmes de Camaret se lamentant autour de leur église brûlée; poète de la lande et de la mer,
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Émile-René Ménard.
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AMAN-JEAN.
M. Cottet connaît ces noirs et ces soirs tragiques, ou ces lueurs encore plus émouvantes qui découpent les toits d'un port breton; mais comme il cherche sans trêve à renouveler le thème de ses premiers succès, c'est le soleil qu'il invoque quand il groupe au matin du pardon les jeunes filles de Plougastel, et le défilé bigarré de la Procession devient une longue frise qui relève des simplifications du décor.
Nous voici loin des splendides mensonges de la forme nue et de ses tristesses mêmes, car M. Charles Cottet ne nous montre aucun de ces nocturnes verlainiens où sa palette évoque toute l'amertume de la vie; mais peut-on séparer MM. Lucien Simon, Charles Cottet et René Ménard? Celui-ci ne sacrifie jamais au pessimisme : il occupe, dans l'évolution de ces vingt dernières années, une place à part, qui ressemble à l'enviable isolement d'un poète athénien dans le « paysage historique » d'un bois sacré. Brunies par l'or du soir, ses austères Baigneuses s'abreuvent à la pure source antique colorée par l'imagination moderne, et leur beauté fauve ajoute encore une strophe au long poème rythmé par un peintre inspiré, mais érudit. La docte sérénité de M. René Ménard ne semble rien vouloir connaître ou retenir du monde actuel; et, cette année, M. Caro-Delvaille nous manque pour nous rappeler comment un amoureux fervent de la modernité se dérobe à ses lois.
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Gros temps au large (matelotes d'Étaples). (Phot. Crevaux.)
JULES ADLER.
Au surplus, notre âge d'érudition ne possède pas seulement des humanistes et des fresquistes, mais quelques peintres de musée : la Mort de Narcisse, de M. Armand Point, le Faune, de M. Sarluis, une Maternité, de Max Bohm, ont l'air de parfaites copies d'originaux perdus comme la Joconde; et cet éloge paraît contenir un blâme, quand le regard est arrêté par un ouvrage d'une exécution moins complète, mais d'une émotion plus touchante, parce qu'elle est naïve : la Femme au paon, composition de Mme Andrée Karpelès, ne séduit pas seulement par un élégant sentiment des lignes, mais par une harmonie raffinée des teintes, qui détache les clartés roses des premiers plans sur les fonds bleus ; cette page affirme de rares qualités décoratives, et comme la jeune peintresse a déjà prouvé qu'elle avait beaucoup retenu de ses excursions aux pays de la couleur et du rêve, on devine que ces qualités continueront de trouver un aliment dans ses souvenirs.
Au début d'un siècle où chacun se croit, ou plutôt se prétend original, la véritable