Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Les Portraits d'Achille Ouvré CLÉMENT-JANIN - L'Exposition d'Architecture de Leipzig LÉON DESHAIRS - Miss Béatrice How ALBERT FLAMENT - A propos de Meubles : Le Siège (suite et fin) MAURICE DUFRÈNE - Planche hors-texte : Jean et Nounou BÉATRICE HOW - Chronique du mois FRANÇOIS MONOD --- OCTOBRE 1913 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS • 13. RUE LA FAYETTE • Télèp. n° 139-22 Prix de la Livraison: 2 fr. — Étranger: 2 fr. 50 17° Année, N° 10

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50 L'Année parue ...

Page 3

Les Portraits d'Achille Ouvré ÉDUCATION par les musées peut donner deux résultats : le premier, d'apprendre aux artistes des techniques, ce qui est excellent, et des manières de voir, ce qui l'est moins; le second, d'enseigner comment les maîtres d'autrefois furent grands, autant par leur science que par ce que Paul Mantz désignait d'un tour heureux: «la pénétrante intimité de l'accent moderne ». Il y a en eux deux grandeurs juxtaposées, l'intelligence de leur époque et la faculté de la rendre. A qui sait s'inspirer de cette double leçon, la fréquentation des œuvres du passé est essentiellement profitable. Loin de nuire au développement de la personnalité, elle en facilite l'écllosion. Ce fut le cas pour Achille Ouvré. Avec un esprit et un sens critique largement ouverts, il a visité presque toutes les collections publiques de l'Europe; il a de même étudié, afin de mieux comprendre les individus et les races, les littératures contemporaines dans leurs principaux chefs-d'œuvre; par Stendhal, notamment, il a saisi la valeur de l'investigation psychologique, qu'il devait appliquer à son art. Enfin, il a pu fortifier ses dons naturels de peintre par l'analyse des lithographies d'Odilon Redon, Ciolkowski.

Page 4

Art et Décoration tive. Influence de Sharaku, certes ! Ses grandes pointes-sèches en couleurs, en vue desquelles sont exécutés ses dessins, le prouvent. Mais aussi, et plus sensible encore dans ses dessins, l'influence de Holbein. Holbein est le maître qu'il a élu dans le passé. Il lui a demandé le secret du caractère de ses portraits et l'a reconnu dans la force que le vieil Allemand mettait à dégager l'individualité. Il n'y a pas deux êtres semblables dans le monde, il ne saurait y avoir deux portraits semblables, c'est-à-dire deux portraits faits avec la même formule. De plus, le caractère d'une figure dépend autant de l'âme que des traits, et par l'âme, entendons ce qui constitue la vie intérieure de chacun de nous : nos préoccupations mentales, notre tournure habituelle d'esprit, nos goûts. Ce rapport du dedans au dehors, A. Ouvré l'a excellemment senti. Il l'a rendu, non seulement par l'expression du visage, mais encore par le geste des mains. Et ceci est son originalité particulière; il ne la doit ni à Holbein, ni à Lautrec, ni à Sharaku. évocations mystérieuses d'un artiste replié sur lui-même, des notations exacerbées de Toulouse-Lautrec, de l'acuité de vision et de la grandeur des bustes à fond d'argent du Japonais Sharaku, l'admirable satiriste des acteurs de son pays. Après quoi, il s'est voué à l'art difficile du portrait, alliant un très vif sentiment du particularisme de son modèle à un sentiment non moins vif de la nécessité décorale.

Page 5

Molard. Olivier 1909

Page 6

Art et Décoration Portrait. Ces portraits, ainsi conçus, se rattachent aux vivantes effigies des xvi', xvii' et xviii' siècles. Ils forment une galerie des plus intéressantes et des plus nouvelles. Ils témoignent d'un modernisme supra aigu, d'une psychologie, pour ainsi dire internationale, qui est moins d'aujourd'hui peut-être que de demain. Car de plus en plus écloront ces fleurs étranges de sensibilités, produits de la fusion des races, et dont la complication raffinée étonne encore notre relative simplicité. Voyez, par exemple, ce portrait d'un dessinateur polonais, Ciolkowski, à la figure maigre et fine, on retrouve là toute la race slave nerveuse et rêveuse à la fois; voyez ce musicien, un Français, William Molard; la figure est franche, la gesticulation précise, — il compose à son piano, — c'est un tenace et un laborieux; Fréd. Delius, musicien anglais; il y a du dédain dans ce visage et dans cette main; Szanto, pianiste hongrois, a foi dans sa valeur et joint ses mains, aux doigts écarts, comme pour affirmer leur force; Bernard Naudin, désinvolte, face mobile de comédien, mains flexibles, aptes à tous les

Page 7

Amédée Joyau.

Page 8

Art et Décoration Dans ces divers portraits, — il y en a près de quarante (1), — A. Ouvré est absolument neuf. Holbein demeure visiblement son modèle; il s'inspire de sa rigueur de formes, mais il se garde bien de le copier. Il est de son temps. Récemment, il a entamé une nouvelle série, celle de nos plus notoires contemporains, dont les traits décelent le mieux cette modernité qu'il veut, à bon droit, fixer par son crayon et par sa pointe. Déjà MM. Rosny ainé, Frantz-Jourdain, de Max, Mme Sarah-Bernhardt ont posé devant lui. D'autres suivront, acteurs, écrivains, artistes. Quand la gerbe sera liée, on pourra dire que A. Ouvré aura tiré le bouquet d'artifice de la sensibilité française. En même temps qu'il pense à faire des portraits véridiques, l'artiste désire pour ses gravures, non l'intimité obscure des cartons, mais la publicité éclatante de la muraille. C'est pourquoi, s'il donne ses préférences à telle figure plutôt qu'à telle autre, c'est bien, comme (1) L'œuvre gravée et la plupart des dessins, ici reproduits, figurent au Cabinet d'Estampes modernes de la Bibliothèque d'Art et d'Archéologie. Portrait. arts, posées sur sa guitare dont il tire des sons mélancoliques comme des plaintes; Ravel, tout en angles, comme sa musique; Varvoglis, Grec, vrai type d'Holbein, causeur en belle santé, à la main gesticulante; Joyau, qui vient de mourir, physionomie pleine de fièvre, d'inquiétude et de passion. Et des femmes, jeunes, belles, admirablement parées pour la plupart, et presque toutes étrangères, figures où le sentiment décoratif domine.

Page 9

--- Duvie --- Szanto. ---

Page 10

Art et Décoration Fréd. Delius nous l'avons dit, parce que cette figure lui paraît, au degré voulu, représentative de modernité, mais c'est aussi parce qu'elle doit « s'arranger » heureusement dans la page ; s'il considère les mains comme un élément capital de psychologie, il ne les considère pas moins comme élément d'équilibre, par conséquent de décoration. Enfin, si la couleur concourt à l'expression, elle concourt plus encore à la décoration et elle n'est posée en abondante de A. Ouvré : son sens critique est sans bienveillance pour lui-même. En outre, la gravure de ses dessins, en vue de laquelle ils sont faits, lui demande un temps considérable. Mais nul ne se plaindra de cette rareté précieuse, ni de cette lenteur passionnée, si elle a pour terme la perfection. CLÉMENT-JANIN. (1) Il est né à Grenelle, rue Fondary, le 26 juillet 1872. à-plats, elle n'est claire et légère que dans ce but. A. Ouvré veut que les estampes puissent s'harmoniser avec les parois blanches et les meubles en bois clairs de nos intérieurs actuels, aussi bien qu'avec les teintes violentes, véritables orchestres de cuivres, de certains ensembliers. C'est en 1903, pour les débuts du Salon d'Automne, que A. Ouvré (1) commença la série de ses portraits. Il en exposa depuis, chaque année et chaque année ils s'imposèrent davantage à l'attention de ceux qui aiment à retrouver la tradition sous l'originalité et le savoir sous l'imprévu de la facture. Je ne crois pas qu'il faille jamais compter sur une production très

Page 11

Vue générale de l'Exposition d'Architecture de Leipzig. L'EXPOSITION D'ARCHITECTURE DE LEIPZIG Le 18 octobre 1813, Napoléon, affaibli par une suite ininterrompue de campagnes, fut vaincu dans la sanglante bataille qu'il livra aux alliés, Autrichiens, Prussiens et Russes, à quelques kilomètres au sud-est de Leipzig. Ce fut le commencement de la délivrance et du réveil de l'Allemagne. Pour célébrer le centième anniversaire de ce grand événement, des fêtes patriotiques ont été organisées dans tout le pays. Il en restera un monument durable et qui exprime par sa masse même la volonté d'être un indestructible témoin : le monument colossal de la Bataille des Nations. On y travaille depuis quatorze ans sur les plans de Bruno Schmitz ; il ne coûta pas moins (assurent les éditeurs de cartes postales illustrées) de 6 millions de marks ; il dresse ses assises de granit et sa couronne de douze chevaliers, brutalement épannelés, au milieu même de la grande plaine où les armées se heurtèrent, non loin de la pierre qui marque la place d'où l'Empereur suivit l'action. Plusieurs corporations de l'industrieux Leipzig se sont associées pour faire coïncider avec l'achèvement de ce monument commémoratif, celle des fêtes modernes qui stimule le plus l'émulation et même la curiosité (bien qu'on commence à l'érousser en la sollicitant ainsi trop souvent), une exposition internationale. Non pas une exposition universelle, dont le programme trop vaste est devenu aujourd'hui presque impossible à réaliser avec succès, mais une exposition spéciale, permettant une enquête d'autant plus approfondie que le champ en est limité. Et il leur a semblé qu'entre toutes les