Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Les Paysages bretons de Florence Esté Gabriel Vourey - L'Apprentissage des Métiers d'art E. Robert - Jane Poupelet Maurice Guillemot - Emplois artistiques de la Vannerie Pierre Sarrasin - Planche hors-texte : La Route Florence Esté - Chronique du mois François Monod --- Août 1913 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS - 13, RUE LA FAYETTE - Télép. n° 139-22 Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50 17e Année, N° 8

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

Page 3

Première neige. LES PAYSAGES BRETONS de Florence ESTÉ Il serait curieux et intéressant, me semble-t-il, tant au point de vue psychologique qu'au point de vue artistique, de rechercher les raisons de la prédilection qu'éprouvent pour certaines régions de la France, notamment de la Bretagne, les artistes anglais et américains. Serait-ce seulement le caractère pittoresque de la vieille terre armoricaine, tantôt farouche, abrupte et désolée, tantôt riante et verte, et riche comme une province méridionale, qui les attire et les séduit? Serait-ce, au contraire, l'atmosphère recueillie et grave, mystique qui y règne, par quoi ils sont conquis et subjugués? Les deux, sans doute. La Bretagne est une des contrées non seulement de France, mais d'Europe, qui ont le mieux conservé leurs traditions et leurs coutumes et où l'union apparaît la plus étroite, la plus intime, la plus profonde entre les paysages et les hommes, qui a été le moins modifiée dans ses aspects essentiels, tant animés qu'inanimés, par le progrès envahissant. Elle est infiniment diverse et les traits de son visage sont capables de toutes les expressions même les plus différentes et en apparence les plus contradictoires, mais une grande unité cependant la domine: il semble que tout se trouve porté en elle à son point extrême de caractérisation. Rien de ce qui est breton n'est quelconque ni banal: les lignes qui composent un paysage comme celles qui définissent une face humaine, les mœurs comme les idées, les costumes comme la forme des arbres, des rochers, des nuages, des maisons, tout ici est spécial, nettement particularisé.

Page 4

Art et Décoration La fin d'un beau jour. Or, je ne crois pas me tromper en avançant que l'une des préoccupations dominantes de l'art anglais et de l'art américain, en général, sans tenir compte des variantes de tempérament, d'hérédité, d'éducation, est justement la recherche du caractère et l'amour du pittoresque. Cela, dira-t-on, est commun à toutes les écoles du monde civilisé. Sans doute, mais c'est chez l'artiste anglais et chez l'artiste américain que nous le voyons se manifester de la plus évidente façon. En ce qui concerne Mlle Florence Esté, qui ne se rendrait compte, connaissant son œuvre, ayant assisté, depuis les quelque dix ans qu'elle prend part aux Salons de la Société Nationale, au développement de son talent, et suivi les progrès qu'elle a réalisés dans le même sens, qui ne se rendrait compte que nulle part peut-être ailleurs qu'au pays breton elle n'aurait pu rencontrer tant d'éléments d'observation et d'émotion en accord à sa sensibilité d'artiste et à ce que l'on peut deviner, d'après la manière dont elle s'exprime et d'après ce qu'elle en a exprimé, de sa sensibilité intellectuelle et morale? En effet, quelle que soit la technique qu'elle emploie, je veux dire qu'elle peigne à l'huile, au pastel ou à l'aquarelle, qu'elle compose un tableau de chevalet ou un panneau décoratif, elle se soucie beaucoup moins de fixer les modalités passagères de la réalité immédiate, directe, que de mettre en lumière ses caractères permanents, ses expressions durables, sa profonde et éternelle poésie. Par suite, l'on ne s'étonnera point du parti pris de franchise et de simplicité qu'a adopté Mlle Florence Esté, soit

Page 5

Les Paysages bretons de Florence Esté (Phot. Crevaux.) dans la mise en page, soit dans l'exécution des motifs qu'elle affectionne tout particulièrement et dont elle a fait l'objet favori de ses études. Dans le royaume infiniment fécond, touffu et confus de la nature, chaque artiste se choisit un terrain d'expérience, et se crée son domaine propre qu'il défriche, laboure et cultive à son gré. De la Bretagne où elle revient sans

Page 6

Art et Décoration cesse comme à son pays d'élection, Mlle Esté a fait siens avec tant d'autorité certains aspects, en a fixé avec un sentiment si pénétrant et si vif de leur charme spécial la ressemblance qu'à voir, même de loin, aux murs d'une salle d'exposition les images où elle les fait revivre, on les reconnaît aussitôt. Qu'il faut, relativement, peu de chose à un artiste doué d'une vraie sensibilité, pour nous émouvoir et réveiller en nous les souvenirs des impressions et des sensations que nous-mêmes avons ressenties en présence des mêmes spectacles que ceux qui l'ont ému, ou en suggérer à nos yeux, si nettement et si fortement, la réalité que, ne les ayant jamais encore vus, nous en prenons possession à travers l'interprétation qu'il nous en impose, comme d'un fait véridique et tangible ! Quelques toits derrière un repli de terrain, dans un de ces champs à l'herbe maigre au bout desquels s'étend la mer, quelques-uns de ces pins au tronc et aux branches tordus par les vents du large : voilà l'un des motifs favoris de Mlle Florence Esté, et dont elle a tiré les variations les plus heureuses, grâce au sens particulièrement affiné et délicat qu'elle possède de l'effet, c'est-à-dire de la tonalité générale dans laquelle le motif atteint son plus haut degré d'intensité expressive. Voilà, je crois, où réside le secret du charme très divers qui enveloppe ses paysages bretons, malgré leur précision d'écriture et leur construction — j'emploie ce mot dans son acception stricte et sans aucune arrière-pensée — schématique, réduite au minimum. Ce charme, il est fait de l'harmonie atmosphérique qu'elle excelle à faire vibrer et s'épandre partout, dans la surface encadrée de sa vision; il est fait aussi d'une espèce de candeur sensitive, d'une spontanéité d'émo- Horizon breton. (Acquis par l'Etat.)

Page 7

Les Paysages bretons de Florence Esté (Phot. Crevaux.) tion, d'une éloquence discrète dont elle excelle à imprégner ses œuvres et qui est, je le crois bien, la dominante de sa personnalité. Ce charme, il est fait encore de la délicatesse exquise des accords colorés que combine Mlle Esté pour traduire les sensations de joie, de mélancolie, de tranquillité, d'attendrissement, de sérénité, de tristesse que lui procurent les paysages bretons dont elle se fait l'interprète et qu'elle connaît si bien, et qu'elle aime tant. Elle affectionne surtout les ciels comme mouillés, comme glacés d'or des après-midi finissants du bel été ou du poignant automne. Les troncs des pins ont l'air d'être de bronze rouillé dans la lumière irradiante ; la mer qui, à l'horizon, se mêle au ciel, les rochers et le sable de la plage, les collines des baies, les pignons des vieilles et humbles demeures, les champs de blé où la moisson est faite, les mouvements du sol, les basses murailles de pierre qui divisent la plaine, les chemins creux, les dunes grises où serpentent, parmi les ajoncs, les sentiers blanchâtres, tout est pénétré de reflets d'or... c'est l'heure divine qui a toujours tenté, depuis qu'il en existe, les poètes et les peintres et qui, tant qu'il en existera, continuera de les tenter. Les choses les plus simples, en art comme en poésie, sont toujours les plus difficiles à faire,

Page 8

Art et Décoration les choses qui ont été le plus faites et dont il semble que tout ait été dit sont toujours celles qui me paraissent le plus dignes de séduire l'effort des vrais poètes et des vrais artistes. Mlle Florence Esté est de leur famille. Depuis le temps où elle suivait les cours de l'École des Beaux-Arts de Philadelphie, jusqu'au jour où, venue à Paris, elle travaillait à l'atelier Colarossi sous la férule de M. Raphaël Colin, comme jusqu'au jour où, plus tard, elle écoutait, à Étretat ou à Saint-Briac, les conseils de M. Nozal (à qui, d'ailleurs, elle a gardé la plus vive reconnaissance), le même désir l'a hantée : s'exprimer le plus simplement et le plus naïvement possible, s'approfondir et ne posséder toutes les ressources de son art que pour parvenir à plus de simplicité et à plus de vérité. Rappelez-vous ses premiers envois au Salon de la Société Nationale, il y a dix ans, au dernier Salon notamment, l'Île Tudy, qui lui a valu son titre de sociétaire, rappelez-vous ses œuvres de ces dernières années, à l'exposition de la Société des « Quelques » et de la « Peinture à l'Eau », rappelez-vous encore les panneaux décoratifs destinés à l'Académie de Philadelphie : une parfaite vérité se manifeste dans ses recherches. Patiemment, tenacement, elle a poursuivi le même idéal, ne visant qu'à l'estime des raffinés, dédaignant les succès faciles et bruyants, éprise de son rêve intérieur. Elle est de ceux qui ne se contentent point de l'à peu près, et qui ont l'ambition haute de ne jamais rien livrer au public où ils ne s'expriment aussi complètement qu'il est en leur pouvoir ; elle est de ceux enfin pour qui l'art est encore une chose sérieuse et qui exige le sacrifice et l'effort et qui estiment que ce n'est pas trop, pour conquérir les pures joies qu'il dispense à ses élus, de tous les serrements de cœur, de toutes les peines, de tout le travail incessant et probe, consciencieux et loyal sans lesquels il n'est qu'un métier comme un autre et pas un des plus nobles... GABRIEL MOUREY. Pins bretons.

Page 9

Repoussé au marteau (1ère planche). (Méthode E. ROBERT.) L'APPRENTISSAGE DES MÉTIERS D'ART LA FERRONNERIE N'a pu voir, au dernier Salon de la Société Nationale, un ensemble de travaux de ferronnerie d'art exécutés par des apprentis âgés de 13 à 16 ans. Cette démonstration a paru assez intéressante pour que le directeur d'Art et Décoration me demande aujourd'hui d'exposer mes idées sur l'apprentissage des métiers d'art, et en particulier sur celui de la ferronnerie. J'aurais certes hésité à changer d'outil, et à troquer le marteau contre la plume infiniment plus lourde entre mes doigts, si ces idées ne m'étaient chères, et surtout si elles ne me paraissaient bonnes à être propagées, à un moment où tant de bonnes volontés s'égarent faute d'un point de départ suffisamment réfléchi, suffisamment logique. Je vais donc m'efforcer de formuler ici, avec simplicité et clarté, les principes que j'ai appliqués non sans résultat dans mon métier qui, naturellement, est à mes yeux le plus beau métier du monde. Je suis persuadé que ces mêmes principes trouveront une application facile et fructueuse dans d'autres métiers d'art, et je demande que cette conviction soit mon excuse : si je parle un peu de ce que j'ai fait, c'est avec le désir d'éclairer et d'encourager d'autres bonnes volontés. Un effort isolé n'est rien, l'effort parallèle et concerté de plusieurs peut entraîner un mouvement décisif, — ce mouvement décisif que tous nous nous efforçons, depuis de longues années déjà, de provoquer au profit de l'art industriel français. Tous ceux qui s'intéressent d'assez près au relèvement et à l'avenir de nos métiers d'art

Page 10

Art et Décoration Exercices d'assemblage. Etude de la fleur naturelle appliquée au fer forgé. --- partagent aujourd'hui la conviction qu'un enseignement rationnel des arts décoratifs devrait avoir pour point de départ l'apprentissage technique, la connaissance des matériaux et des moyens de les traiter. C'est exactement le contraire de ce que l'on a fait depuis qu'il est question de provoquer un réveil du goût et de l'originalité dans cette branche de l'art. On a donné une place excessive à l'inspiration, à l'imagination, à l'invention. On a cru que des meubles, des objets usuels, pouvaient s'improviser, et qu'il s'agissait seulement de renouveler les formes, les lignes, l'aspect extérieur. Le résultat de cette conception, c'est l'abondante mais superficielle production de ces dernières années, où, malgré des qualités de dessin évidentes, on ne pourrait relever que si peu d'œuvres vraiment significatives, parce que peu d'œuvres ont été méditées par des hommes familiarisés avec la matière et les procédés d'exécution. La décadence des industries d'art, contre laquelle on s'efforce de réagir, provient bien moins du défaut d'invention que de la perte de l'amour du métier. Il n'existe chez nous, contrairement à ce qui se passe en Allemagne et ailleurs, aucune obligation d'apprentissage. On entre dans une corporation ou dans une autre, souvent dans plusieurs à la fois, avec une liberté absolue.

Page 11

L'Apprentissage des Métiers d'art Dans nos usines modernes, l'artisan, réduit à un rôle machinal, a peu à peu perdu l'habitude d'exercer son esprit en même temps que ses mains, la monotonie de ses travaux sans personnalité, sans beauté, l'infériorité des matériaux employés, ont éteint en lui cette étincelle de goût qui caractérisait ses aïeux et qui fit jadis la réputation, en même temps que la prospérité, de nos métiers d'art. Or, s'il est bien évident que l'on ne peut songer à réformer d'un coup la production courante, ni demander à l'industrie de renoncer à ses méthodes actuelles, peut-être n'est-il pas excessivement ambitieux de songer à faire revivre, à côté de l'usine, des ateliers d'art, et à former, à côté des ouvriers d'usine, une élite d'artisans instruits dans la dignité de leur métier. En devenant les interprètes intelligents et attentifs des architectes et des artistes, ces artisans, ces praticiens contribueront à réagir contre la platitude et la banalité; ils ramèneront à des conceptions plus logiques, plus équilibrées, le goût des créateurs si nombreux aujourd'hui; ils ramèneront aussi à un jugement plus sain du luxe et de l'ornementation le goût du public, hésitant et désespéré entre tant de nouveautés. En un mot, ils répondront aux aspirations d'une époque impatiente de manifestersa personnalité. Non seulement la réforme de l'apprentissage dans ce sens n'est pas un rêve, mais c'est une nécessité fondamentale. Elle est inséparable du mouvement progressif de notre art industriel; une impulsion décisive, une vraie rénovation ne sauraient avoir d'autre point de départ. Cette réforme, en effet, ne doit pas donner seulement des ouvriers, des interprètes de la pensée d'autrui, elle doit donner des créateurs qui sortiront du rang, pourvus de l'expérience technique, base de tout progrès. Je ne veux pas insister ici sur la nécessité, pour celui qui exerce un art, d'en avoir Enseigne.