Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Une Exposition d'Artistes Russes à Paris
DENIS ROCHE
- Cappiello
M. P.-VERNEUIL
- L'Exposition des Artistes Décorateurs au Pavillon de Marsan
PAUL CORNU
- Planche hors texte : Esquisses d'affiches
CAPPIELLO
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DÉCEMBRE
1907
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr — Etranger : 2 fr. 50
11e Année, N° 12
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
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L’Année parue ...
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NICOLAS ROHRICH
Une Exposition d'Artistes Russes à Paris
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A utour de Mme la princesse Marie Ténicheff dont l'activité artistique est devenue si familière à chacun en ces dernières années, se groupent, pour la durée de ce mois, chez Chaîne et Simonson, rue Caumartin, quelques artistes assez mal connus à Paris. Ils n'y exposent pas de façon suivie ; il est agréable d'avoir à les y étudier.
Le cadre dans lequel leurs œuvres sont montrées est un des plus décoratifs et des plus harmonieux que la Russie puisse fournir. Il est entièrement formé de toiles teintes à Talachkino et brodées par des paysannes du gouvernement de Smolensk. On sait le zèle, le soin, les recherches, les sacrifices avec lesquels la princesse Ténicheff s'est adonnée à l'œuvre de maintenir dans son pays, ou dans sa région, à l'encontre de tous grossiers progrès industriels, les prestigieux procédés de la coloration ancienne. Au moyen de recettes et de pratiques recueillies de toutes parts, l'indigo, la garance, l'écorce de tremble, dix autres vénérables produits tinctoriaux d'origine végétale, donnèrent les couleurs fondamentales et leurs gammes de nuances fondues. Les doses à l'atelier étant graduées sans rigueur mathématique, un même ton ne s'y obtient qu'approxi-
PRINCESSE TENICHEFF, BORCHTCHEVSKI, ZINOVIEV
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PRINCESSE TÉNICHEFF
mativement : il a pu arriver que des acheteurs ayant demandé la répétition exacte d'une teinte qui leur plaisait, on n'a pu les satisfaire. Rien d'industriel, on le voit, dans une pareille façon d'agir!
Les tons, à Talachkino, étaient préparés par quantités juste suffisantes pour teindre telles ou telles pièces de toile et un nombre d'écheveaux de fils proportionnés à des décorations courantes. Teintes de la sorte, les toiles, taillées en vue des objets que l'on voulait produire, tentures, rideaux, nappes, dessus de meubles, empiècements divers, coussins, et jusqu'à des ombrelles (de délicieuses ombrelles) étaient remises aux paysannes qui venaient prendre du travail. Et on s'entretenait avec elles de la façon dont elles les décoreraient.
Apercevait-on aux épaulettes de leur che-
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mise ou aux parements de leurs manches, un thème original; trouvait-on parmi les échantillons qu’elles pouvaient proposer une disposition curieuse, c’est cela, sans plus ample explication, qu’on les chargeait de réaliser; on leur indiquait tout simplement de porter les motifs à l’échelle de l’objet à orner, en tirant, par exemple, tant de fils au lieu de tant et tant. La paysanne exécutait les œuvres dont on voit des spécimens reproduits ci-contre.
La tâche de la princesse Ténicheff consistait à sevrer les villageoises de tons crus, barbares, dont elles s’habituent à faire usage par contrainte économique, et à les pourvoir, au contraire, de tons rompus, simples, harmonieux, restant dans des conditions de prix abordables et procédant de la tradition ancienne. Il se trouva qu’en mettant à la disposition des paysannes russes des tons raffinés, elles se raffinèrent aussitôt; les tons de
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Talachkino devinrent vite à la mode auprès de Smolensk. La princesse et ses aides eurent, dit-on, à fermer les yeux parfois, — avec la satisfaction intime que l'on devine, — sur de menus larcins qui avaient pour cause des raisons de coquetterie.
Les tons que l'on voit sur les toiles exposées sont une légère transposition de vrais tons russes. Les nuances les plus tendres du rose et les tons « framboise » varient la gamme des rouges et des rouges-brun. Les bleus sont les plus profonds, les plus corsés, les plus épais, ou les plus célestes et les plus mourants. Les verts sont « gais », chantants, ou sont ambigus, éteints, réséda, lavande. Les violets, les mauves, non moins poussés que les verts dans les décroissances, sont, comme les bleus, très riches dans les notes pleines et sourdes.
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PRINCESSE TÉNICHEFF
Les jaunes tournent vite au « chamois », au « beige », aux « ors », aux « gomme-gutte », et sont plutôt employés dans les ornements que dans les fonds. Tout cela, dans les toiles brodées, rehaussé, contrasté par les tons les plus vifs de leur complémentaire la plus lointaine et la plus imprévue. C'est un régal des moins communs, qui surprend plus qu'il ne les déconcerne, nos yeux vite ravis.
Sur les toiles de Talachkino, les paysannes des environs de Smolensk répètent avec assiduité les points qui leur sont familiers. A fils tirés, elles pratiquent des jours de toute dimension, ronds ou carrés, qu'elles circonscrivent sur leurs deux faces à gros points de feston : leur travail prend un aspect canevasé (mais très souple), qui lui donne beaucoup de relief et de netteté. Par la trame qu'elles obtiennent, elles décrivent avec patience une série de dessins géométriques. Leur motif de résistance est le losange, infiniment varié, accosté de bras ou de « petits doigts », qui sont des bâtonnets perpendiculaires aux côtés. Le rectangle est à peine un peu moins fréquent. Des petites figures rompent la lourdeur des grosses pièces ornementales ou s'interposent entre elles et le champ de la toile laissé sans décoration. Ce sont des sortes de vignettes légères, faites de raies et de barres, parallèles entre elles, coupées à angle droit par d'autres parallèles. L'ouvrière qui exécute ces ornements les appelle des « petites cimes » et des « ramures », ramures de pins, au dire des uns, ramures de rennes, disent les autres
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qui se fondent sur l'étymologie du mot. Une autre figure, faite de deux hampes aux extrémités recourbées, évoque à l'ouvrière des « petits béliers ». Ces noms naïfs sont souvent un bon repère des intentions de la décoratrice.
L'ornementation végétale ou la décoration animale proprement dites sont des plus bornées dans les œuvres qui nous occupent.
On n'y relève, qu'exceptionnellement les rinceaux fleuris s'étendant en bras de candélabre, et les chevaux, les aigles, les coqs stylisés, qui sont familiers aux dentellères de certains autres gouvernements. Mais qu'importent les ornements? L'originalité des broderies exécutées par les soins de la princesse Ténicheff n'est pas là; elle est dans la primitivité impressionnante de l'ensemble, dans l'ingénuité d'une ouvrière répétant, avec une sûreté qui ressemble à celle de l'instinct, une décoration dont les thèmes furent élaborés par la suite des générations qui la précédèrent. Et elle est dans un effet souvent étourdissant obtenu par les plus petits de tous les moyens; il a suffi, pour l'obtenir, de fournir à ces paysannes la chose qui pourrait être la moins rare aujourd'hui, de belles matières premières.
A côté des broderies paysannes qu'elle suscita, la princesse Ténicheff expose quelques objets fabriqués à Talachkino, l'école et le milieu d'art qui lui sont si chers, et quelques œuvres personnelles. Ce sont, d'abord, des broderies exécutées à l'atelier de l'école sur des dessins d'inspiration populaire; le goût en est autrement libre, assurément! que celui des paysannes. L'harmonie y est aussi grande que dans les broderies dont il a été parlé; le décor, largement traité, est surtout végétal. Viennent ensuite quelques meubles, des bois sculptés, des jouets qui nous apportent les noms inventifs de Malioutine, Zinovieff, Michonov, celui-là plus traditionnel, le second énigmatique et le troisième fort ingénieux. (De cet artiste, tout jeune encore, des animaux découpés, d'une synthèse heureuse et d'un beau sentiment. Dans quelques petits coffrets en bois, il a incrusté des cailloux joliment choisis, comme fit jadis avec goût la princesse Ténicheff. On peut voir le parti qu'elle tira de ce moyen dans les pendants d'oreilles et les ornements de coiffure des femmes qu'elle a sculptées sur les panneaux d'une « armoire à lettres ».) Il est exposé aussi des céramiques de belle matière et de formes extrêmement amusantes et originales. Elles sont l'œuvre d'un peu tout le monde à Talachkino et de la princesse pour une bonne part. Ces dernières révèlent les longues études à la suite desquelles l'artiste arriva à sa fabrication actuelle d'émaux champlévés.
Deux vitrines contiennent les œuvres de cette nature qui figurèrent aux Salons de cette année. M. P.-Verneuil a dit précédemment,
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NICOLAS ROEHRICH
ici, le bien qu'il en faut penser. On revoit avec un nouveau plaisir les plats de cuivre rouge à ardente patine, qu'habitent de sourds émaux, bleus ou grenats; les coffrets de bois précieux ou de bronze, décorés de médaillons verts, de larges fleurs blanches ou de scènes russes; les petits bougeoirs de bronze argenté à double bras de candélabre; et enfin des pièces de toilette, des drageoirs, de menues boîtes, d'aspect moscovite ou rustique, mais du raffinement de couleur le plus doux.
Les artistes qui exposent avec la princesse Ténicheff sont deux peintres, MM. Roehrich et Bilibine, un architecte, M. Chtchousseff, et un sculpteur, M. Rausch von Traubenberg.
La tendance décorative, relativement si nouvelle en Russie,
parmi les peintres, est commune à M. Roehrich et à M. Bilibine. Nicolas Roehrich est assurément du nombre des gens qui tiennent en estime les dons d'universalité des artistes du moyen âge. Séjournant à Talachkino, il n'a pas dédaigné un instant de s'y consacrer à la décoration totale d'une chambre, des frises murales aux meubles. Il a dessiné pour elle et mené à exécution, canapé, fauteuil, table-bureau, « armoire à livres ». Tout est correctement approprié aux besoins russes et profilé aux habitudes des yeux. Si on reste parfois perplexe sur la raison tant soit peu spécieuse qui a causé la décoration ou sur sa tenue logique, il faut pourtant noter cet effort; il indique tout ce que saurait faire, au besoin, avec un même enthousiasme, M. Roeh-
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rich, nature sensitive et diverse, curieuse, chercheuse, voyageuse, nourrie d'archéologie, poétique et même romantique, — capable de vibrer à toute nouvelle entreprise. L'artiste a donné par la suite, avec une vraie fantaisie, des modèles d'émaux, de mosaïques, de frises de faïence et a réalisé, les marquant à sa manière, des décorations de légende, d'histoire, de nature ou de vie idyllique. Tout récemment, à une première surprise générale, plutôt qu'à un réel étonnement, il a fourni des cartons de peinture religieuse. Non content d'avoir parcouru dans toutes les directions, le pinceau à la main, la Russie du Nord, il s'est toujours montré prêt à en écrire avec feu dans nombre de revues.
Avec un ensemble de qualités pareilles et un tel tempérament, M. Roehrich ne pouvait guère manquer de se laisser attirer par le professorat; et, en effet, il en a assumé la charge à la Société d'Encouragement des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg... avec nombre d'autres fonctions administratives de surcroît.
La famille de M. Roehrich est d'origine suédoise et, manifestement, dans l'œuvre du peintre une part revient à l'élément scandinave. Elevé dans le gouvernement de Pétersbourg,
l'artiste se pénétra de son aspect qui est très septentrional. Il y fouilla des tumulus qui y sont abondants, et les conditions de la vie aux âges préhistoriques, non moins que celles des Varègues, les princes normands appelés dans la Russie anarchique du IXe siècle, s'imposèrent à son imagination, l'ambiance aidant. Il a tiré de ces sources d'inspiration une œuvre fruste, aux scènes d'une simplicité grandiose.
Il sait sur l'infini sourd du paysage, réduit à quelques lignes matelassées de couches de neige, profiler la silhouette massive des hommes empaquetés dans des peaux de bêtes. On les voit s'affairer à leurs occupations primitives. Blottis derrière un amas de neige, ils tendent l'arc, visant de leur flèche une proie. Ils harponnent le morse. Ils appellent d'un huchement de cor leurs camarades à la curée. Ils dansent, grimaçants et hurlants, le pas de la réfection, qui est leur première ivresse. Ils affriandent des rennes aux lignes gibbeuses, et s'aident de leur force. Ils glissent sur des skis. Autour d'eux, s'étendent les côtes inhospitalières des océans sinistres, où veillent de gros corbeaux, dressés comme des pingouins et qui, de loin, doivent se distinguer à peine des rochers : « Oiseaux de mauvais augure ! »
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(Exécutée sous la direction de la princesse Ténicheff).
Évoquant le mystère tragique qui entourait les hommes qu'il peint, M. Rœhrich pense à leur première religion qui va naître. Il plante au milieu de ses toiles l'épouvantail rigide des idoles équarries dans le bois. Il fait s'incliner au centre d'un sanctuaire dont le cercle magique est fait de pieux, couverts de crânes de chevaux, un vieillard vêtu de blanc qui ploie sous le faix des années et la pensée de l'Inconnu. Il évoque les puérilités graves des sorciers, les conjurations bien compréhensibles, attendris-
santes, des éléments hostiles. Il déroule sur le fond noir d'un paysage les premières théories d'hommes à robe blanche, ou masse les accroupissements des premiers conciliabules mystérieux.
Les idoles taillées, les assemblages de pieux, annoncent les premières constructions en bois. Voici près de la courbe du rivage, sur l'eau jaune toute d'une nappe, des habitations lacustres. Tantôt le peintre montrera des Slaves anciens occupés à bâtir les défenses