Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Julien Lemordant LOUIS VAUXCELLES - Brodeuses Écossaises M. P.-VERNEUIL - J.-B. Carpeaux ÉDOUARD SARRADIN - Exposition de Peintres Italiens à Paris FRANÇOIS MONOD - Planches hors texte : - Paysan breton dans les goémons (d'après une aquarelle) JULIEN LEMORDANT - Panneau brodé ANN MACBETH --- OCTOBRE 1907 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr — Etranger : 2 fr. 50 11e Année, N° 10

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

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"Dans le Vent". (Ensemble.) JULIEN LEMORDANT --- Voici un jeune et un isolé. Il n'a pas trente ans et n'est inféodé à aucune coterie, disciple d'aucune école. Il ne vient ni de Cézanne, ni de Gauguin, ni de Gustave Moreau, ni de la rue Bonaparte. Il est lui-même, à l'âge où tant d'autres, et des mieux doués, sont encore des élèves. Ses qualités et ses défauts lui appartiennent en propre. Pourquoi le nom de Lemordant n'est-il encore su que d'une élite, alors que le public, les amateurs, la critique et les snobs connaissent déjà ceux de ces jeunes coloristes qui se nomment Marquet, Puy, Manguin, Dufrenoy? Vuillard, Denis, Roussel, Bonnard étaient, eux aussi, quasi célèbres à trente ans. Or, Lemordant, digne de la plus haute estime, est encore à découvrir. Y a-t-il là une injustice ou un phénomène tout exceptionnel? Est-ce un «auteur difficile» comme Odilon Redon, Henri Matisse ou René Piot? Je vais tâcher de déterminer les motifs pourquoi la renommée n'a pas encore claironné ce nom sonore: Julien Lemordant. Il est né à Saint-Malo; et c'est à Rennes, dans une de ces excellentes Écoles des Beaux-Arts provinciales, qu'il a appris la grammaire de son art. MM. Lenoir et Lafond, maîtres savants et probes, lui enseignèrent à mettre une figure en place, et lui inculquèrent le respect des volumes bien modelés. Des Ecoles comme celles de Rennes, Lyon ou Roubaix sont infiniment supérieures à la maison-mère, cette École des Beaux-Arts de Paris, où s'étend sur tout, et sur tous l'ombre portée du fallacieux Prix de Rome, objet des unanimes convoitises. Après trois ans de sérieux travail à Rennes, Étude.

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Art et Décoration " Dans le Vent ". (Fragment.) Lemordant arrive à Paris. Il passe trois nouvelles années à l'École. Années perdues, car, sous la direction à la fois hautaine et indolente des professeurs, membres de l'Institut, les étudiants s'appliquent à copier servilement l'antique et l'Italie; ce sont des rhétoriciens qui juxtaposent des tons sans se soucier de leurs rapports, et tournent le dos à la nature (songez qu'il est formellement interdit d'introduire en loge une figure de plein air, même pour traiter le thème, qui revient trois fois par lustre, de l'Enfant prodigue!) Lemordant, après avoir obtenu le prix Chenavard, lâche l'École, sans ambitionner la Villa. S'il avait suivi la filière administrative et gravi les échelons du succès scolaire et académique, il eût aisément conquis ces médailles, faveurs, succès et commandes, apanage de tous les timorés du Salon des Artistes Français, qui, par peur de la vie, deviennent des fonctionnaires de la peinture. Seul, sans appui, sans argent, il loue un humble atelier au quartier Latin et commence à lutter. Puis, attiré par une invincible nostalgie, il plie bagages et part en Bretagne. Il passe huit mois dans un coin perdu, à Doëlan, près Lorient, à une portée de fusil de Pont-Aven, où Gauguin, jadis, forma son groupe batailleur, et que déshonorent maintenant trop d'anecdotiers, lesquels narrent une Bretagne faussement pittoresque, hâtivement croquée à coups d'appareils photographiques. L'adolescent, qui a senti le creux et l'inutile des formules et des recettes, s'ingénie à les oublier; il ouvre les yeux sur la nature, jure de ne point mentir, déchiffre l'âme, le caractère de cette race armoricaine; il court les « pardons », étudie les marchés grouillants de Quimperlé, les êtres, le décor, le sol, le ciel et l'océan. Une première exposition, à Paris, chez Barthélémy, montre ses efforts; son art est encore hésitant et rude, marqué déjà d'âpres et savoureuses qualités. Il retourne au pays, et s'installe à Penmarch. Il contemple longuement ce pays plat, dénué de végétation, de culture, où l'on marche six heures sans rencontrer un arbre, où la mer est tantôt prodigieusement démontée, tantôt d'un calme grandiose et tragique; point de rocs romantiques, comme ceux de Belle-Isle, Port-Coton, Port-Goulphar, immortalisés par Monet; quantité de menus récifs traîtres, cinglés d'écume, rongés de sel et de lichens, où viennent se briser les barques de pêche. Il parcourt, le fusain ou le pinceau à la main,

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Julien Lemordant "Dans le Vent". (Fragment.) la lande désolée qui se rétrécit de Penmarch à Saint-Guénolé. Entre le ciel balayé de nuages par le vent du large et la terre cendrée et blonde, des masures basses, crépies à la chaux, aux chaumes roussis. Lemordant est frappé par la sauvage beauté de la tribu qui y demeure. C'est la tribu bigoudène, une des plus primitives de l'Europe, qu'on croirait émigrée de l'Inde. Les femmes surtout sont extraordinaires; de haute stature, taillées dans le granit, carrées et hommasses, aux gros os, la nuque cuite, saure, par le dur labeur de la pêche ou de la récolte du goémon, elles sont vêtues de costumes aux tons virulents, barbares; une sorte d'uniforme qui étreint la taille et la déforme, écrase les seins. Le pays étant humide, et le soleil merveilleux, le coloris des bariolages éclate et chante, comme la vêture des gas de Volendam, en Hollande. Les Bigoudènes portent un complet de gros drap noir inusable, confectionné dans les fabriques de Pont-l'Abbé ou de Penmarch; au lieu de s'amincir la taille, elles se surchargent les hanches d'un bourrelet; mais la coquetterie féminine reprend ses droits avec le cadmium pur des broderies d'or, d'orange et de safran qui agrémentent les manches de velours et constituent, ainsi qu'une cuirasse, l'empiècement du corsage ; elles nouent autour de leurs reins, des tabliers verts, indigo, ponceau, groseille. Sur la tête, au lieu de la coiffe traditionnelle, un casque couvert de paillettes polychromes, jaunes, violettes, cramoisies; les cheveux pris et relevés en torsades, enroulés en «bigoudis» (d'où le nom) sur le cône d'étoffe blanche de ce serre-tête; et des rubans, des rubans vert émeraude, vieil or, vermillon, rouge laque; de flottantes coques, des écharpes légères, d'une harmonie de tonalités océaniennes. Le costume des hommes est plus sobre, gilet noir croisé rehaussé de broderies, chapeau de curé, à coques, veste noire (le chupen); les fillettes sont engoncées dans un corselet rose ou bleu, ce qui les apparente à certaines enfants peintes de la Renaissance; elles sont, dès la dixième année, travesties en adultes, qui leur confère une allure ravissante et singulière de petites bonnes femmes vieillottes et graves. Notez, chez ces Bigoudènes, l'absence caractéristique de la coiffe; leur bonnet, leur casque adhère au crâne, défiant le vent, ce «noroît» qui souffle en tempête. La démarche est pesante, assurée; les pieds posent forte-

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Art et Décoration Étude. ment sur le sol détrempé; c'est le pays du vent et des beaux ciels, des nuages cuivrés, roses ou mauves, se chevauchant et filant à l'horizon; tout remue et bouge au vent, rubans, coques, robes, écharpes. La population n'est pas triste; elle aime les couleurs vives et adore la danse, en dépit de sa vie cruelle et de ses misères. On voit des filles qui, après dix-huit heures de « trimage » éreintant à l'usine, dansent sur la route, au rythme trainant d'une mélopée; ces créatures, hommes et femmes, sont des êtres simples et bons, accablés par le sweating system de l'usinier philanthrope qui les abrutit d'alcool. Il est malaise de les aborder, de les prendre pour modèles, car ils sont fiers, farouches, distants, vivant entre eux et conversant en leur indéchiffrable idiome bas-breton. Lemordant, bien que Malouin, c'est-à-dire presque Cotentinnois, sut s'entendre avec eux, étant lui aussi gai, laborieux et simple. C'est un Breton trapu et têtu, à l'énorme crinière léonine, aux yeux bleus d'enfant. Il vécut leur vie, hiver et été, œuvrant sans relâche, par tous les temps. Des peintres déjà notoires nous ont, avant Julien Lemordant, révélé les Bigoudènes. Vous pensez à Lucien Simon, sans nul doute. Et je n'ai point la prétention d'avancer ici que mon artiste ait « découvert » quoi que ce soit. Mais alors que M. Simon, artiste considérable, est plutôt un portraitiste, un psychologue, qui vient des musées et des maîtres, de Velasquez, de Franz Hals et de Courbet; alors que M. Cottet s'affirme surtout paysagiste qui dramatise littérairement et se plaît aux symboles; alors que M. Dauchez est un scrupuleux dessinateur qui sait, à l'instar d'un géologue, la structure, l'anatomie des arbres, des collines, des terrains, — Lemordant, lui, est un pleinairiste, épris des effets changeants de l'atmosphère, des caprices de la lumière irisée, soucieux de noter la relation constante entre les êtres et la région. Il n'est pas venu à la

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Julien Lemordant Scène de Pardon Bretagne avec des idées préconçues, une culture livresque de musée ou d'école ; c'est le pays même qui lui a imposé sa vision. Il a grandi seul, élève de la seule nature, ne comptant que sur soi ; la solitude est une rude discipline, mais pour les coeurs bien trempés. Nul rapport, je l'ai dit, entre ce travailleur austère et les amateurs, touristes élégants qui accourent en Bretagne au mois d'août, munis d'une boîte à pouce et d'un kodak. L'Armo-rique de Lemordant n'est point celle de MM. Deyrolles, Piet ou Legout-Gérard, virtuoses, de qui les tableautins arrangés séduisent le public des Salons. Le succès d'une seconde exposition en 1905 encouragea le jeune artiste ; on vit également de lui de solides études au Salon d'Automne, études de matelots, processions, pardons, marchés, paysannes endimanchées se rendant à la messe, une Cueillette du goémon, pochades accentuées, très montées de ton sans outrance ni désaccord, savoureuses et drues, exemptes de truquages, de concessions, observées et traduites directement sur nature; on remarqua encore d'impétueuses aquarelles, traitées largement, d'une énergie de facture qui contraste avec la mièvrerie coutumière des aquarelles de commerce. Mais l'artiste, séjournant quelques semaines à peine par an dans la capitale, ne s'y fit ni

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Art et Décoration donner sa mesure. C'est une épreuve redoutable et bien heureuse tout ensemble que celle qui autorise un jeune à réaliser autre chose que des tableautins. Ils sied donc de louer hautement l'amateur, le client hardi qui fait confiance à un adolescent, sur le vu de ses premiers essais, et lui alloue une muraille entière à décorer. Les critiques et les connaisseurs ont justement déploré depuis quelque dix ans, que trop de pochades, trop d'ébauches verveuses mais faciles en somme, apparussent à la cimaise des Salons. Las des fignolages académiques, de ces tableaux archifinis que les fournisseurs en vogue exécutent avec une exaspérante minutie, nos révolutionnaires écœurés ont pris le contre-pied de cette méthode fâcheuse et, brossant en quelques heures, en une demi-séance, des esquisses agréablement tachées, les ont montrées comme des travaux définitifs. On a pu nommer l'exposition des Indépendants, — où tous les talents novateurs se sont d'ailleurs manifestés depuis sa création, — «le Salon des esquisses». Au poncif du «fini», haïssable entre tous, se substitua le poncif non moins dangereux, du «bâclé». Et le tort de certains amateurs, séduits par la fraîcheur de ces cartons hâtifs, fut d'encourager les jeunes gens dans cette voie. Or, s'il est malaisé, — c'est l'un des principaux buts de l'artiste, — de conserver, en montant au tableau la spontanéité et le charme de l'esquisse, il n'en est pas moins vrai que seules peuvent prétendre à la durée, à la survie les œuvres faibles. Pour enlever une pochade, il suffit de posséder les dons que la jeunesse confère. Mais, s'il s'agit d'«aller relations ni clientèle. Il reprenait aussitôt le chemin du pays breton, vivant là-bas, dessinant et peignant sans trêve. Une importante commande lui échut, qui lui permit enfin d'affirmer ses mérites de décorateur. Le directeur de l'Hôtel de l'Epée, à Quimper, M. Pierre Le Theuff, a eu l'heureuse pensée de s'adresser à Lemordant pour décorer une salle à manger de 22 mètres de long sur 10 mètres de large. L'artiste a donc quatre panneaux à exécuter, ou plutôt deux panneaux en longueur, reliés chacun par une porte. Travail réparti sur deux années. Nous en verrons cette semaine la moitié au Salon d'Automne. Le panneau de droite est consacré au Vent, à la vie des éléments; celui de gauche à la vie des créatures, kermesses, pardons. La seconde partie s'intitulera la Mer; on y verra les multiples aspects de la vie maritime, bateaux de pêche aux voiles ocres, départ pour la pêche, récolte du goémon. Ce sera la synthèse du pays de Finistère. Lemordant, à l'instar des maîtres hollandais qui tracent le portrait de leur pays, aura décrit avec amour le sol où il est né. Cette œuvre, la première tentative importante à laquelle Julien Lemordant puisse s'attaquer, à peine âgé de trente ans, lui permet de

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Julien Lemordant jusqu'au bout », c'est alors que sont nécessaires des mérites de persévérance et de continuité dans l'effort dont seuls témoignent les hommes d'avenir. Je m'em- presse aussi bien d'ajouter ce cor- rectif que la faute n'en in- combe pas tou- jours au créa- teur : pour pa- rachever une œuvre,lescondi- tions d'exis- ten- ce, les moyens de réalisation lui font souvent défaut; comment peindre une fresque longue et haute de six mètres dans une mansarde où l'on n'a point de recul? Et, lorsqu'on objecte à certains peintres que leur coloris est anémique, et qu'ils ont « peur du tube » il en est plus d'un qui pourrait répondre avec un sourire attristé que s'il a en effet peur du tube, c'est que le tube coûte fort cher. Le problème est donc malaisément soluble. « Ne vous satisfaites pas de pochades ! » cri- e-t-on aux jeunes. « Assurez-nous les moyens de les dépasser » répliquent-ils. C'est ici que devrait intervenir l'Etat. L'État prévoyant et connaisseur en art, — hypothèse utopique! — devrait dénicher les vrais talents, et encourager par des commandes de décoration, ceux qui n'attendent qu'une occasion de prouver leurs qualités décoratives. Or, il n'en est rien. Les commandes d'État vont aux forts en thème, aux prix de Rome, aux habiles, quand elles n'échoient pas aux « pistonnés » et aux arrivistes. Ce n'est pas ici le lieu ni le moment de récapituler l'histoire des commandes d'État. Bornons-nous à com- mémorer que ni Degas, ni Fantin-Latour n'eurent part, — même à l'heure de la glorieuse maturité, — aux fresques de l'Opéra-Comique, et que l'on n'a jamais songé à solliciter, — je ne dis pas l'admirable et déconcertant Toulouse- Lautrec, mais ce peintre de la joie et de la beauté, Renoir, de couvrir de panneaux radieux les murs d'un hôtel de ville français. Croyez-vous que Claude Monet n'aurait point orné de sublimes Marines ou Paysages les murs d'une mairie? Ou que Paul Gauguin n'eût pas été le décorateur idéal du ministère des Colonies, par exemple? Et pourquoi les Gobelins, qui durant trop d'années, ont comblé de faveurs MM. Toudouze et Maignan, ne s'adresse- rent-ils presque jamais (la commande de M. Georges d'Espagnat est une excellente exception) à ceux de nos artistes qui ont, inné, le sens de la grande décoration? Si l'Etat faillit à son rôle, les amateurs se substituent-ils à lui? La réponse n'est point douteuse. Mais revenons à notre artiste, après cette longue et mélancolique digression. Analysons le double panneau de cette année, le Vent, d'abord. Des Bigoudènes reviennent d'une fête, par le grand vent. Elles avancent péniblement dans un paysage de dunes dorées par le soleil couchant ; penchées, elles peinent, luttant contre le vent. Pas le moindre artifice pour signifier au spectateur que la brise d'ouest souffle avec violence; pas de ciel convention-

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Art et Décoration Étude. nellement mélo-dramatique ; pas de brins d'herbe couchés, d'arbre étêté. Seuls, l'attitude des êtres et l'échevellement des nuages bousculés dans le ciel attestent qu'il vente; ce sont de superbes nuages roses et mauves sur fond bleu, qui fuient éperdument, s'écrasent, viennent trainer presque à ras du sol, et se reflètent dans les flaques d'eau salée. Le ciel tumultueux vit d'une vie intense, les nuées promènent de grandes ondes violacées sur la campagne. Le paysage est plat, mais non triste; à l'horizon une maigre silhouette de clocher, une tour, une ferme lointaine. L'air est humide après l'orage, mais l'impression d'ensemble demeure claire et lumineuse; pas d'autres noirs que le noir puissant des vêtements. La partie supérieure de la toile est rose et bleu, le bas aussi, à cause des reflets, le sable des dunes est blond; au centre, les Bigoudènes, espacés par groupes de trois ou quatre. Une étendue immense se découvre. A noter ce point essentiel que la ligne d'horizon demeure partout à la même hauteur, ce qui donne aux panneaux une parfaite unité décorative. Ce n'est pas une série de scènes accolées, mais une œuvre une et harmonieuse, un poème de couleurs vives et tendres. La mer, qui vient de refluer, clapote doucement; les gens déambulent sur le sable mouillé, qui fait miroir; dans la partie gauche du panneau, les paysannes marchent le corps renversé, elles marchent le vent arrière, tandis que les autres, qui ont le vent debout, se penchent, se couchent à demi, pourrait-on dire, sur le vent. Pour constituer ses figures de paysans et paysannes selon la vérité typique (car le jeune artiste a tenté de scruter l'âme même de la race, et ne se satisfait pas d'accessoires superficiels),

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Julien Lemordant il lui a fallu d'innombrables croquetons et pochades préalables. Le second panneau, ou plus exactement la seconde partie du panneau, nous fait assister à la vie des Bretonnes endimanchées un jour de fête. Près d'une tente blanchâtre, cantine de plein air, une grosse marchande de soupe, trapue, mafflue, les poings sur la hanche, bavarde avec une vieille, en vert et bleu, la face rougeaude, hâlée, couturée de rides. Un peu plus loin, d'autres tentes blanches, verdâtres, une cariole, des charrettes, des caisses, des marchandes de pommes, de prunes aigrelettes, tout le matériel de la fête rustique; un beau gas offre des rubans à sa promise, des gamins jouent à terre sur le coteau; d'autres gas accroupis font la dinette, boivent; les beaux tabliers verts, bruns, rouges, qu'on a sortis de l'armoire, claquetent à l'air; on jouit de l'après-midi ensoleillé. Pas de sujet, pas d'anecdote, pas de mise en cadre ingénieusement voulue, la vie ne se découpe point en tableaux de genre. Le premier panneau est plus sévère; la fête finie, nos bonnes gens retournent à la peine, luttant chacun selon ses forces et son âge contre le vent, une jeune fille, souple, à coups de reins; une vieille toute cassée, prudente, lente. La technique, en cette œuvre qui s'annonce considérable, est simple, fruste, j'oserais dire nécessité par le caractère même de l'objet: quand un marin parle de la mer, traduit-il ses émotions avec nos recherches de langage citadin? Pas le moindre pastiche de la touche dite impressionniste, nul emprunt aux coloristes en vogue; une technique âpre, accentuée, sonore, non exempte de nuance, d'ailleurs. Des couleurs solides et grasses, franchement posées; c'est peint dans la matière, sans liquides, sans glaces, ni frottis, ni demi-pâtes. Et pourtant la plus juste diversité règne dans la mise des tons (voyez le blanc crémeux de la tente contre le blanc crayeux du tablier de la cantinière). Les équivalences de tons — un ton ne vibre pas lui-même, et ne chante qu'en vertu du contraste — sont partout respectées; pour composer cette résultante qu'est le tablier de la vieille marchandeuse du premier plan,