Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne Février 1905 Librairie Centrale des Beaux Arts 13, Rue Lafayette Paris Prix de la Livraison : 2 fr. --- Sommaire - Félix Bracquemond - Léonce Bénédite - Exposition de A. Rodin - Léonce Bénédite - Méthode de Composition Ornementale de E. Grasset - E. Monod-Herzen - Bas-relief d'A. Charpentier - Roger Marx - Concours de Salle à manger - E. Grasset - Planches hors texte : - Le Homard - Félix Bracquemond - Coussins avec Broderies - Eugène Grasset - Intérieur de Salle à manger - L. Cauvy --- 9e Année, No 2

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L'Année parue ...

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FÉLIX BRACQUEMOND L'Animalier --- O n connaît à demi Bracquemond, si on ne le connaît que comme graveur. J'ai l'air d'avancer un élégant paradoxe en parlant ainsi du maître et du doyen qui a déjà fait mordre près d'un millier de planches et qui nous apparaît comme l'incarnation de l'eau-forte originale contemporaine. C'est que sa curiosité ne s'est pas confinée dans les bornes de l'activité professionnelle, et qu'elle a débordé dans les domaines les plus divers. Peintre, écrivain, céramiste, orfèvre et émailleur, architecte-décorateur, pendant plus d'un demi-siècle, il a, dans chacune de ces voies, tenu une place qui eût suffi à remplir la carrière d'un autre. Le peintre mériterait d'être mieux connu, à cette heure surtout où les hommes de sa génération ont été justement remis à la tête de l'Ecole. La physionomie de l'écrivain qui a prodigué, en préceptes si fermes et si lucides, tant d'utiles conseils à ses confrères, ne pourra être définitivement tracée que lorsque sera mis au jour le dernier travail où Bracquemond, dans le silence et la solitude de son atelier suburbain, accumule les observations, résultats de sa longue expérience. Les feuillets, multipliés quotidiennement, s'empilent dans les tiroirs. Quant au décorateur, sous toutes ses formes, l'attention doit se porter sur lui avec d'autant plus d'intérêt et de profit que, à travers les tentatives de rénovation des arts au service de l'homme, en vue de la constitution artificielle d'un style moderne, il est, à peu près seul, resté à l'abri des influences extérieures et s'est efforcé de créer des formes nouvelles ou nouvellement appropriées à nos besoins, en s'inspirant des exemples de la nature, en se basant sur la raison qui dégage la logique des choses, affirme les exigences de la matière, assigne sa fonction à l'objet, et sans renier même, dans un geste de fausse indépendance, l'inépuisable richesse du trésor patrimonial des peuples : la tradition. Esprit libre et largement ouvert, mais essentiellement méthodique, tant il est vrai, on ne le répétera jamais assez aux jeunes artistes, que la règle est la clef de l'indépendance, son œuvre est une de celles qui peuvent être

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Art et Décoration étudiées le plus utilement dans un but de saine pédagogie. C'est ainsi que, en ce qui concerne son métier de graveur, ce praticien incomparable qui possède toutes les chimies et toutes les cuisines, qui use avec une égale aisance de tous les outils et de tous les matériaux, n'ignore aucune recette ni aucun « truc » et est capable d'en inventer constamment, peut servir de modèle classique aux débutants, tant son estampe procède avec simplicité dans l'absolu dédain des roueries professionnelles. C'est ce que Henri Béraldi rappelait si justement en ajoutant : « Nous ne sommes pas le premier à constater qu'il fait de l'eau-forte, avec un outillage dont la simplicité pourrait être qualifiée de préhistorique. » L'œuvre de décorateur de Bracquemond est si variée et déjà même si vaste que, pour l'aborder, on est tenu de la diviser. Si arbitraire que puisse paraître un tel procédé à l'égard d'une personnalité si une à travers ses manifestations diverses, on ne peut la suivre attentivement qu'à la condition d'opérer avec le même esprit de méthode dont il nous fournit l'exemple, et d'examiner successivement le céramiste, le décorateur-architecte et l'orfèvre-émailleur. Nous avons voulu, cette fois, le considérer comme animalier. Ce point de vue spécial nous fournit l'occasion d'une sorte de préambule, puisqu'il doit nous fixer sur certaines sources de ses inspirations et sur certains éléments perpétuellement usités dans son décor. Les représentations d'animaux par lesquelles Bracquemond a été le plus universellement connu sont celles qui appartiennent à ses travaux céramiques. Il y a, dans le service de Rousseau, dans celui de Haviland ou dans le service grand feu, des figures d'animaux de toutes sortes, volatiles domestiques ou sauvages, poissons, crustacés, insectes, et jusqu'à des quadrupèdes, puisqu'on y trouve des chevaux, des cerfs et des chevreuils ; ils y jouent le rôle principal, ici assemblés entre eux capricieusement, là mêlés aux fantaisies de la flore, ailleurs associés à des effets de paysage. La plupart de ces combinaisons et de ces formes relèvent, à l'évidence, du goût japonais. Il en est même qui sont de simples transpositions. C'est ce qui a pu laisser croire que la connaissance des estampes et des livres du Japon avait été le point de départ de ses études de la bête et de la plante, et qu'il en avait subi constamment l'influence. Il n'en est rien, en réalité, et le Japon n'est intervenu comme stimulant dans la carrière de Bracquemond, que lorsque cette carrière était déjà pleinement engagée, et qu'il avait déjà fixé, en dehors de toute sollicitation étrangère, sa compréhension de la nature animale sur des études aujourd'hui célèbres, dont plusieurs sont placées justement parmi les pièces capitales de son œuvre. Il y a Etude de Canard

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Bracquemond la un petit épisode qu'il n'est pas sans intérêt de faire connaître, car il touche à un coin de biographie particulière, et aussi d'histoire plus générale, en même temps qu'il soulève, au point de vue esthétique, une question de principes. Je m'explique. En 1856, la date de l'année est certaine, mais je ne sais si Bracquemond pourrait en certifier le mois et le jour, en 1856, un beau matin, Bracquemond s'en allait porter chez l'imprimeur Delâtre la planche de sa gravure : Les canards l'ont bien passée. La Providence qui veillait mit aussitôt le dessinateur des corbeaux et des pies, des oies et des canards, sur la route du Japon. Chez Delâtre, en effet, tout en causant, Bracquemond découvrit un petit livre bizarrement broché, à couverture rouge. Ce livre venait de très loin. En raison de sa matière-souple et élastique, il avait servi à caler des porcelaines expédiées par des Français établis au Japon. Bracquemond l'ouvrit avec curiosité, fut frappé soudainement par ces esquisses rapides, prodigieusement vivantes et expressives, de petits métiers, de jongleurs, de danseuses, d'enfants, de paysages, d'animaux, d'insectes et de fleurs. « Tu vas me donner ça ! » dit-il à Delâtre. Celui-ci s'en défendit. Mais un an ou dix-huit mois après, Bracquemond le retrouva entre les mains du graveur sur bois Lavieille, le frère du peintre, qui l'étudiait soigneusement en vue de pénétrer le procédé des gravures, bien fait pour intriguer un praticien occidental. Bracquemond se sentait prêt à toutes les faiblesses pour posséder le petit livre ; il finit par l'obtenir en proposant un échange avec le volume rare et curieux de Papillon sur la gravure sur bois, que convoitait, de son côté, le graveur. Bracquemond mit donc le livre dans sa poche, et ce livre ne le quitta plus. Il en avait fait son bréviaire. Il le montrait à tout le monde, et chacun admirait comme lui. Car ce petit cahier obscur et anonyme, puisqu'on n'en pouvait lire les signes d'écriture, et que tous ces objets exotiques avaient un caractère impersonnel, c'était un des volumes de la Mangwa, d'Hok Sai. Le dernier des amateurs ou le plus ignorant des bons snobs qui foisonnent dans nos ventes célèbres, n'hésiteraient pas à le désigner. Mais alors, bien malin eût été celui qui eût parlé

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Art et Décoration de la Mangwa et qui eût nommé O-Kou-Sai, comme on disait autrefois, Hokusai ou Hok' Sai, comme il paraît qu'il faut dire aujourd'hui. C'est donc en 1856, tous les dieux de la gravure aidant, ceux du soleil levant comme ceux du soleil couchant, que Bracquemond fit cette précieuse découverte. Et c'est le même jour, date intéressante pour l'histoire de nos arts graphiques contemporains, que furent exécutés, sur cette même planche des Canards, les premiers essais de tirage sur papier du Japon, Delâtre ayant eu en sa possession, avec le petit album de la Mangwa, quelques feuilles de cette riche et belle matière satinée vierge de toute impression. Jusqu'alors, en vérité, on peut bien dire que personne, absolument personne, en France, ne connaissait l'art du Japon. L'engouement qui, pendant le cours du xvm siècle, avait rempli les collections des princes, des seigneurs, des traitants et des artistes de toutes les merveilles de l'Extrême-Orient : porcelaines, jades, compagnies maritimes; cette passion, commencée dès le règne de Louis XIV, qui avait conquis une quasi-reine avec sa cour d'amateurs, d'artistes et de fournisseurs, cette mode enthousiaste qui exerça une influence si marquée sur nos arts divers, était depuis longtemps déjà refroidie et oubliée. Les Chinois ne régnaient plus que sur les paravents et les Japonais restaient dans le mystère. L'Extrême-Orient était toujours « les grandes Indes ». On n'avait guère, d'ailleurs, recueilli jadis, parmi les produits de ces pays exotiques que les objets précieux par leur matière ou par le fini de leur travail. L'estampe, considérée comme une image barbare et sauvage, n'était pas appréciée. Aussi n'en pouvait-on guère voir trainer dans ce qui subsistait des vieilles collections européennes. De plus, l'apogée de laques, bronzes, « potiches » ou « magots » de la Chine ou du Japon, des Indes orientales comme on disait, transportés à travers la Hollande, l'Angleterre ou la France par les grandes Etudes de Coqs (Le Vieux Coq — Vive le Tsar !)

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Bracquemond l'estampe japonaise apparaît à la fin du XVIIIe siècle, période troublée où nous ne brillons pas par le commerce maritime, et à la première partie du XIXe. Mais la Providence veillait toujours; elle s'était intéressée au jeu. Quelque temps après la visite chez Delâtre, un assez long temps même, relativement, c'est-à-dire environ deux ou trois ans après, se produisit un tout petit événement très contingent qui occasionna la grande explosion japonaise dont le feu d'artifice éblouit toute la fin du siècle. Un M. de Soye qui avait vécu avec sa femme au Japon et en avait rapporté mainte pacotille exotique, ouvrit, rue de Rivoli, une boutique où il fit le commerce de ces curiosités. Il avait rapporté, peut-être aussi pour caler ses porcelaines, nombre de ces albums d'images. La propagande exercée par Bracquemond les fit rechercher. Ce fut une révélation. L'art japonais était découvert. M. de Soye fut le Lazare Duvaux de notre temps. Tous les jours on rencontrait chez lui Baudelaire, ardent pour ces choses lointaines et curieuses qui frappaient son imagination, et dont son esprit sagace et clairvoyant pénétrait les beautés; les frères de Goncourt, tout préparés par leur culture du XVIIIe siècle, qui rendirent à l'art japonais le service de le faire sortir des limbes confus de la curiosité pour le faire entrer dans le domaine vivant de l'Histoire; il y avait James Tissot, qui imita leurs émaux, Deck, qu'intéressait leur céramique, Villot, le conservateur du Louvre; il y avait surtout, pourrait-on dire, Whistler, car celui-ci raffola dès ce jour du Japon, commença à recueillir les Vive le tsar!

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Art et Décoration Le lapin M. de Soye ne fut plus l'unique fournisseur; il y eut de ces boutiques partout dans Paris. Pour en revenir à ce qui concerne Bracquemond directement, il est incontestable qu'il avait depuis longtemps déjà dessiné des figures d'animaux avant que l'on connût les estampes japonaises. Antérieurement à cette date de 1856, il avait gravé au moins une vingtaine de planches et crayonné aussi quelques lithographies dont les sujets étaient fournis par des animaux, et surtout des volatiles de basse-cour. On aurait pu croire, aussi, qu'il avait été frappé par les tableaux d'animaux dus aux maîtres de Flandre et de Hollande. A la vérité il ne les connut que beaucoup plus tard. Il faut considérer, en effet, quels ont été les débuts de sa carrière. C'est en 1849 que Bracquemond grava sa première eau-forte, en suivant les indications de l'Encyclopédie. Né en 1833 (à Paris, le 22 mai), il avait alors seize ans. On l'avait placé, l'année précédente, dans un atelier de lithographie commerciale et il n'y faisait guère qu'un travail exclusivement commercial, dessinant surtout des images religieuses pour les éditeurs de la rue Saint-Jacques. Il y a, entre autres, un certain curé d'Ars, aujourd'hui béatifié, alors particulièrement célèbre, qu'il se souvient avoir dessiné un nombre incalculable de fois. Entre temps, il suivait, le soir, les cours de dessin de la petite Ecole. Le hasard des circonstances avait fait de lui le camarade des fils du peintre Joseph Guichard, qui fut directeur de l'Ecole de Lyon. Guichard s'informa de ses occupations, s'intéressa à lui, le corrigea environ trois mois avec toute la rigueur de l'enseignement de son maître Ingres, puis le fit entrer dans son atelier personnel. Les leçons cessèrent, mais l'apprentissage commença, un apprentissage comme on en recevait autrefois, où l'élève travaillait vigoureusement pour le maître. Le jeune peintre débutait en plein dans l'effervescence de 1848, qui porta tant d'artistes vers les sujets populaires. N'ayant point subi la compression des écoles ni des académies, il fut naturellement porté à regarder moins les images de la vie, telles qu'elles sont fixées dans les musées, que la vie elle-même qui s'agitait autour de lui. Or la vie animale, c'était une vie pittoresque porcelaines — on sait qu'il se spécialisa dans les porcelaines à décor bleu, — s'habilla de robes brochées et bariolées, telles que la robe dont Fantin le revêtît dans son tableau du Toast. Fantin, lui-même, initié par Bracquemond, qui lui donnait à cette date quelques estampes, soigneusement conservées jusqu'au dernier jour, Fantin, lui-même, subit le charme. Et l'on s'explique l'influence que le Japon eut sur cette génération, sur le milieu de ceux qu'on appelait les réalistes et sur celui des impressionnistes qui en était issu. Peu de temps après,

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Bracquemond et facile à avoir sous la main dans ce milieu de faubourgs à demi-champêtres, tels qu'ils étaient autrefois, vers cette barrière de Vaugirard où il allait ramasser la brochette de taupes qui servit à sa planche célèbre (elle date de 1854), oudanscettebanlieue de l'Ouest où il se plaisait à vagabonder en attendant qu'il y fixàtsademeure : Meudon et sa vieille boyaude-rie qu'il grava en 1850 ; le Bas-Meudon et sa scierie; l'île Seguin où avait peint Paul Huet; les saules des îles des Mottiaux et les routes montantes de Sévres vers les bois. Il trouvait là des modèles bruyants mais qui ne chômaient pas : canards et canetons grouillants dans les flaques, troupeaux d'oies se dodelinant le long des routes, pies sautillant dans les vergers, corbeaux s'abattant par troupes sur les terres fraîchement retournées. Ce goût des animaux se marque même dans sa première eau-forte, une Anesse et son anon, d'après une gravure de Boissieu, que nous exposâmes à titre de curiosité biographique dans l'exposition des gravures de Bracquemond ouverte au Luxembourg en 1897. Trois ans après, en 1852, nous trouvons de Bracquemond un petit ensemble d'une dizaine de pièces qui, peut-être, nous donneront une explication des goûts du jeune graveur. Ce sont des sujets empruntés aux fables de La Fontaine, paysages au milieu desquels se rencontrent quelques personnages d'animaux jouant les premiers rôles. Ici c'est Philomèle et Progné, le rossignol chanteur et la gente hirondelle, là le Héron « au long bec emmanché d'un long cou » debout sur une patte au bord d'une mare. Ne serait-ce point ce bon La Fontaine qui, le premier, fit aimer à Bracquemond les animaux? Bientôt d'ailleurs, cette même année, le Haut d'un battant de porte, sur lequel sont cloués un corbeau, un grand-duc, un épervier et une chauve-souris, porte de ferme ainsi rencontrée au hasard des promenades, ce Battant de porte, devenu fameux, par la beauté simple, forte et Le vieux coq

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Art et Décoration depuis longtemps inconnue du métier, classait immédiatement Bracquemond dans son entourage. Alors suivent les Sarcelles dans les hautes herbes; les Perdrix, en compagnie, à la lisière préjugés. Aussi Margot la pie est aussi Margo. la critique; elle étend ses ailes sur le globe du monde, pose ses pattes sur des localités nettement désignées, comme l'Opéra, le Musée, Le battant de porte (1852) d'un bois; Margot la pie; le Corbeau, le Canard, les Taupes, le Retour au logis, la Pépie, le Petit marais aux canards, l'Elang, suivi de planches dédiées à la gloire de la race palmée, jusqu'à cette planche de 1856, au titre humoristique et railleur : Les canards l'ont bien passée. Car, ainsi qu'on peut le voir par les légendes de ses planches, si Bracquemond, en bon réaliste, est hostile au symbole et à l'allégorie; il ne méprise pas l'allusion et ne dédaigne pas une pointe de plaisanterie. Le graveur se fait poète d'occasion, et il remplace la dédicace traditionnelle de la planche par des quatrains ironiques, narquois et goguenards. L'illustrateur de La Fontaine est aussi celui de Rabelais. C'est un bon esprit de franc Gaulois, droit, ferme et clair, qui n'a peur ni des mots ni des choses et qui, de bonne heure, livre la guerre aux privilèges de la routine, de la sottise et des l'Académie et l'Ecole, et jacasse étourdiment à travers les cieux. Le Corbeau, dont l'ombre se dessine sur le pied d'un gibet, c'est l'homme de loi, comme nous dit le quatrain marginal : Cri funèbre, sombre plumage, Je suis le rapace corbeau. Voulez-vous avoir mon image, Je suis Loyal ou Chicaneau. Le Canard—(Braves gens, ouvrez l'oreille !)—s'élève de l'horizon politique, figuré au bas de l'estampe, pour monter vers le haut du trait carré où se lit le mot : Journal. Les Cigognes, alignées au pied du mur d'un quai, devaient, nous dit H. Béraldi, figurer à leur tour « les amateurs fureteurs du quai » comme les précédents oiseaux représentaient la critique, les hommes de loi et les journalistes. Le vieux coq renfrogné, de 1882, est traité de vieux don Juan,

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Bracquemond tandis que celui de 1893 (La semaine russe) claironne d'un bec démesurément ouvert : Vive le Tsar ! N'est-ce pas là, jusqu'à un certain point, l'esprit du bon La Fontaine? Sa fantaisie, le plus souvent, pour être moins directement significative, est plus discrète et plus délicate. Il est rare que ses planches d'observation si attentive de la nature dans ses créatures inférieures et dans ses fonds de paysage, ne soient pas animées spirituellement, mais légèrement, sans intention soulignée, d'un petit fait particulier, d'une petite scène précise de vie. Ici, dans l'Inconnu, ne sommes - nous point amusés, comme devant la réalité d'une chose vue, de ce canard intrigué qui suit avec inquiétude et curiosité une tortue rampant au milieu des plantes aquatiques ? Là, trois canards, caquetant au bord d'un ruisseau ombragé, semblent stupéfaits de trouver leur domaine occupé par une jeune fille qui se baigne, et à leur approche, baisse la tête en ramenant pudiquement ses bras sur sa poitrine. Plus loin, c'est le bord d'une rivière sous la pluie battante. Il pleut à verse, nous dit la légende, et, pense Les Paons, carton pour une broderie