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Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Mlle Clémentine-Hélène Dufau - CAMILLE MAUCLAIR - Rodin Céramiste - ROGER MARX - Une Maison de rapport rue de Luynes - CHARLES SAUNIER - Planche hors texte : - Baigneuse - Mme C.-H. DUFAU --- AVRIL 1905 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 9e Année, N° 4

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

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Mademoiselle Clémentine-Hélène Dufau --- T a personnalité de Mme Clémentine-Hélène Dufau s'est révélée en 1895 et affirmée avec une grande rapidité. D'emblée l'artiste a paru ne pouvoir être adjointe par la critique au groupe des femmes-peintres, dont il messièrait pourtant de parler avec une négligence courtoise, car on y compte de sérieux talents. Ce fut par une convention tacite qu'on agrégéa Mme Dufau, dans les jugements publics, à ceux des jeunes hommes dont la production est l'espoirance et l'honneur de l'école française : on pensa de suite qu'à ceux-là seuls son art pouvait demander ses comparaisons. Et, en effet, son œuvre est virile, une énergie intense s'y révèle : et pourtant quelle profonde féminité ! On parle couramment de Mme Dufau, dans l'élite des techniciens, comme d'un des plus forts d'entre eux. Qu'est-ce donc que cette jeune femme dont on ne voit jamais le nom dans un écho mondain, qui n'est de rien, ne dépend ni d'un marchand, ni d'une coterie, travaille en silence, et que les Lucien Simon, les Henri Le Sidaner, les Charles Cottet, les George Desvallières, les Jacques Blanche, considèrent comme leur émule digne de la plus solide estime ? Aucune femme-peintre à sa hauteur, les meilleurs producteurs à son rang, rien au-dessus d'elle sinon les quelques rares maîtres qui dominent l'époque entière, et déjà les promesses d'une maîtrise qui se fortifie sans relâche : voilà son bilan en neuf années. Examinons-le donc. Née à Quinsac, près de Bordeaux, girondine avec des hérités basquaises, dessinant dès l'enfance, Mme Dufau vint habiter Paris en 1889, et fut, à l'académie Julian, élève de Bouguereau et Tony Robert-Fleury : voilà ce que dit un catalogue. En réalité, elle fut, comme tout vrai peintre, élève de ses origines, de ses impressions et de la nature. Dès 1895 elle exposait au salon des Artistes français, qu'elle n'a jamais quitté, les Ricochets. En 1897, ce furent les Enfants de Mariniers ; en 1898, Jeux d'Été, qui lui valurent une bourse de voyage. Mme Dufau alla en Espagne, et ce fut son premier contact avec son vrai pays. En 1899 on vit d'elle Espagne, en 1901, Ruthme, en 1902 L'Automne, en 1903 la Partie de pelote basque et La grande voix, une Baigneuse en 1904, et au Salon d'automne une Liseuse. Il faut y joindre L'Été, La Nymphe au repos, Femme et Fleurs, un panneau décoratif pour M. Pierre Valdagne, un autre pour M. Pol Neveux, des études, natures-mortes ou paysages d'Espagne, des affiches pour les écoles, d'autres affiches dont celle du Jeu de

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Art et Décoration pelote de la rue de Longchamp, que tout Paris a admirée, celle encore qui eut le prix pour l'Exposition d'Hanoï et fut à peine montrée au public tandis qu'on répandait partout le second prix, et enfin des illustrations comme celle des Femmes de Selné (roman égyptien signé Enacryos et dû aux frères Rosny), et surtout celles pour Basile et Sophia, de Paul Adam. Une dizaine de toiles importantes, cinq ou six secondaires, une série d'affiches, des études, deux livres illustrés : voilà où juger les neuf années de travail de Mme Dufau. C'est de quoi donner la gloire à quelqu'un : elle en a l'honneur, et elle en aurait le profit si elle voulait agréer l'idée qu'un tableau n'est pas fini lorsqu'on l'a signé, mais seulement lorsqu'on l'a casé adroitement et su montrer. Mais je l'imagine assez réfractaire à cette diplomatie moderniste et ne saurais l'en blâmer. Et maintenant j'en viens à l'important, à la technique, à l'âme de cette œuvre-là. Mme Dufau semble avoir été, dans ses premiers tableaux, une déracinée s'en tenant, par prudence, au réalisme immédiat, et taisant son sentiment et ses aspirations au style pour ne s'occuper que de parfaire son métier. Ce métier fut dès l'abord d'une sûreté rare. Il est difficile de trouver plus de talent chez un débutant que dans les Ricochets et les Enfants de mariniers. La composition est simple et libre : le garçonnet nu qui, au premier plan des Ricochets, lance sa pierre, s'enlève hardiment sur l'eau lumineuse, et son corps est d'une justesse de valeurs et d'une finesse de dessin en mouvement qui ravit les yeux. Entre les angles aigus de ce corps et ceux du corps d'un autre enfant assis, jambes pendantes, au rebord d'un bachot à droite, s'établissent d'amusants rapports de lignes brisées qui créent la vie et prolongent les gestes relativement à l'horizontalité de la rivière et de sa berge opposée où s'alignent de maigres arbustes de banlieue. C'est du réalisme à

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Mademoiselle Clémentine-Hélène Dufau Femme et Bibelots la Degas, strict dans le pittoresque, avec une grande préoccupation de l'atmosphère, une gamme blonde, une facture alerte, et le charme suburbain, pauvre et joli, des premiers Raffaëlli. Enfants de mariniers insistent dans le même sens, groupant cinq figures expressives dans une composition très osée, une arabesque toute décorative de nudités grêles aux grâces de jeunes animaux heureux de l'ébat en pleine eau, avec un emploi des obliques montantes tout à fait ingénieux — le fait de quelqu'un qui a regardé la nature avec les yeux des impressionnistes sans servilité à leur technique, et qui a compris le Paris pauvre. Déjà là, Mme Dufau se montrait sous l'aspect simultané de paysagiste de plein air et de peintre de nu, singulièrement apte à exprimer les anatomies nerveuses et à transposer le frisson de l'air sur la chair. Mettre en lumière, situer, elle avait ces dons fondamentaux que l'académie n'avait pu pervertir, et elle avait aussi celui de ne pas confondre l'anecdote avec la scène,

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Art et Décoration la vignette avec le tableau. La largeur d'exécution, le tact variant le degré d'achèvement, se gardant du détail inutile, mettant toujours en avant le souci décoratif et synthétique des grandes silhouettes et ne « finissant » qu'en raison du caractère des parties traitées, toutes ces qualités qui sont le bon sens de la peinture lui étaient innées : aussi avait-elle produit deux excellentes toiles, et les Jeux d'Été confirmèrent ces promesses. Mais déjà là se présentait le désir instinctif de faire prévaloir le grand aspect décoratif et de quitter graduellement la peinture d'observation pure et simple, la scène de mœurs et le tableau de genre, pour rechercher des secrets plus intimes, des lois plus strictement picturales. Ces premiers tableaux n'étaient à proprement parler que des études, des occasions de grouper, de concilier ou contrarier des plans et des lignes, d'exprimer la différenciation des matières. On n'y trouvait pas assez de personnalité si l'auteur souhaitait être un peintre anecdotique ; et heureusement certains détails annonçaient, sinon au public du moins aux connaisseurs, que Mme Dufau n'avait pas du tout cette intention. Mais d'autre part on sentait fort bien qu'elle était gênée, occupée jusqu'alors des exigences techniques, et désireuse, y ayant satisfait, d'appliquer toute son expérience de palette à l'interprétation de rêves personnels qu'elle ne savait encore formuler ni à autrui ni à elle-même. En un mot, cette artiste douée voulait passer de la petite peinture à la grande, et, à Paris, elle n'y parvenait pas. Ses tableaux avaient encore le défaut de ne rien révéler de son sexe, de son effort pour l'affirmer ou l'oublier; on n'eût pu les attribuer à un homme plutôt qu'à une femme. Elle retardait ainsi l'emploi d'une force précieuse. Si l'on a pu soutenir que dans la région des chefs-d'œuvre la différence sexuelle des auteurs doit s'abolir, il semble infiniment plus rationnel, et en tous cas plus conforme à la logique générale des arts, de penser que cette abolition résultera non de la masculinisation de la femme, comme on le sous-entend, mais de l'affirmation hardie, au contraire, de sa féminité, c'est-à-dire d'une puissance aussi forte, aussi riche que celle de l'homme, égale et différente, ne permettant plus de reconnaître une supériorité masculine, ne contraignant pas la femme à abdiquer sa psychologie pour emprunter l'autre. On était conduit à penser à tout ceci dès 1898 devant les très-intéressants débuts de cette artiste ; la bourse de voyage, en

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Rythme

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Art et Décoration lui donnant l'occasion d'aller en Espagne, allait mettre fin à ces hésitations. Là-bas M" Dufau dut être bien moins sensible aux monuments et aux musées qu'à la terre elle-même. En Espagne et dans les pays basques cette déracinée occasionnelle se trouva en face de son héritéité, et entendit la voix de sa race et de son sang. Aucun parisianisme n'avait pu entamer en elle l'atavisme de grave énergie, obéi dans un travail incessant, sinon dans des résultats définis. L'âpre beauté sensuelle et farouche de ces contrées impressionna violemment la visiteuse par un contact insistant et révélateur de l'âme et des mœurs. Et lorsqu'elle revint, sa personnalité s'était complètement reconstituée avec une lucidité et une logique d'organisation qui, sans affaiblir sa sensibilité féminine, allaient lui ouvrir des méthodes de volonté. Au retour d'Espagne, M" Dufau quittait la peinture de genre, le réalisme simple, et tentait, directe et hardie, une peinture toute nouvelle, décorative par la ligne, symphonique par le coloris, symbolique par les intentions, et... on pourrait dire païenne, ou panthéiste, par le caractère et la psychologie. On l'a parfois rapprochée de Besnard, à cause d'une affection marquée pour les harmonies bleues ou orangées : c'est là un rapprochement tout extérieur et facile dont je reparlerai. Mais il en est un qu'on ne fit pas et qui me semble bien plus sérieux. C'est celui de l'analogie d'esprit et de circonstances qui a fait passer Besnard de ses premières toiles caractéristes, sombres, de Londres, à ses nudités amoureusement caressées de reflets, et à tout cet art si large, symbolique et panthéiste qu'il a fait depuis, après les premières aquarelles de montagnes du lac d'Annecy qu'on vit de lui aux Aquarellistes vers 1888. À M" Dufau comme à lui la psychologie ample des montagnes a été salutaire. De cette période date l'écllosion ardente d'une nature à la fois grave et vivace, qui pénètre et illumine un talent singulièrement mûri et affirmé par la chaleureuse nature dont il émane et qu'il restitue dans Espagne, dans Rythme, dans l'Automne, cette toile de premier ordre que le Luxembourg a gardée opportunément. Les titres deviennent synthétiques et les œuvres en tiennent la promesse. L'artiste

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Mademoiselle Clémentine-Hélène Dufau Tolède au Soleil touche au vrai beau sens de la peinture, du moins à celui que notre âge lui veut donner — des synthèses décoratives s'édifient, En berçant l'éclair fauve et riche de leurs lignes Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir. Ces deux vers de Mallarmé me semblent être l'épigraphe parfait de cette œuvre dont la singulière sensualité détonne par sa magnificence dans la réaction sombre de l'actuelle école française : œuvre salubre, où vibre le frisson heureux du désir antique, avec pourtant une inquiète nervosité moderne. C'est au nu masculin ou féminin que l'artiste demande les combinaisons expressives, les complexités linéaires, les surprises savoureuses de son art. Pour elle le corps humain est, comme pour Rodin, un chiffre aux infinis secrets, une clef, un symbolisme en mouvement, et un des plus absolus motifs de synthèse. Elle le combine au décor ou l'en isole. Tantôt il est vêtu et pétri de tous les suaves reflets d'un paysage de trondaisons qui semble y incarner le rêve diffus qui le hante : tantôt ces grands corps dorés, fauves ou mats, riches d'une âme de lumière condensée, paraissent illuminer les rameaux dont les formes dociles prolongent les leurs. Une union délicieuse mêle à la chair le

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Art et Décoration végétal non moins vivant, et selon les courbes des corps s'ordonnent ou se contrarient, en de subtiles, réversibles et touffues alliances, les palmes ondoyantes, et toutes diaprées de rayons,des feuillées ornementales.Dans Rythme, l'artiste touche au fond des destins de la peinture : l'évocation tangible d'une idée se formule vraiment par la réciprocité immédiate ou loin- figures en résument le sens. Pourquoi penséje obstinément, devant cette toile, aux premières mesures de l'immortelle sonate pour piano et violon de César Franck? C'est la même puissance magnétique de mélodie continue, le même début d'inexprimable douceur, de tendresse et de grâce, et aussi la même fermeté linéaire et chromatique. taine des corps, leur balancement, le jeu souple de leurs volumes de chair irradiée flottant dans un air dense, chaleureux et attendri. La guirlande décorative des trois corps s'infléchit depuis les courbures minérales d'une vasque touchée de clarté, les courbes s'ordonnancent et se répondent, jusqu'à devenir, à la gauche extrême du tableau, le redressement exquis de la jeune fille nue et mince qui s'éloigne, hésitante, et se retourne, et se voile du soleil. Il y a là le Rythme, vraiment, que suscite la syrinx sous le baiser sonore de la nymphe médiane. Suspendues dans l'atmosphère heureuse, ces Un tel art appelle immédiatement l'idée d'une volontaire sensualité cérébrale. Il y a là une caresse que la touche elle-même exprime, onctueuse, moite, épousant les contours avec la ferveur silencieuse d'un baiser. Un tel art, mythologique pourtant, hellénisant et faisant revivre Théocrite, est infiniment éloigné de l'académisme par la qualité de son exécution et le sens tout païen de son harmonie. Gar-dons-nous de penser qu'un tel art représente seulement la transposition des songes qu'une artiste sérieuse et retirée, une cérébrale avertie et subtile, a posés là, un peu en marge de sa

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Mademoiselle Clémentine-Hélène Dufau vie. Plus haut que les sens, plus haut que les désirs, l'idée parle là, et les corps ne sont que ses images. Nous sommes dans un pays non chimérique où s'imposent des spectacles de réalité parée de lumière, des formes saines dans un air salubre, et nous entendons ici non pas les regrets d'une âme qui se console de la vie moderne en peignant la patrie rêvée, mais le chant lui-même de cette âme, l'hymne de son plaisir compréhensif devant les possibilités de l'existence, et les personnages du Rythme et de l'Automne ne sont point des nymphes, mais des pensées calmes et fortement harmonieuses, vêtues du plus riche vêtement, la nudité ensoleillée. Il y a donc là une intellectualité très-aiguë, et un profond contraste avec les nus de Besnard, auxquels on a comparé ces œuvres. Besnard a « mis des idées » dans ses décorations; mais quand il peint le nu, il ne peint que des morceaux. Il ne pense pas, il se récré, en fils de Rubens, de Boucher et de Fragonard. Il cherche la belle forme et la belle couleur, il n'est que peintre; M" Dufau inscrit une idée dans une forme, en tout ce qu'elle fait. Et on peut dire ainsi que cette jeune femme, dont la peinture a fait sensation par sa voluptueuse enveloppe et l'ingénuité heureuse de son paganisme, n'est aucunement une artiste du sensualisme. Seulement, ce qui fait d'elle quelqu'un d'extrêmement remarquable et de très fort, c'est qu'elle peut garder l'équilibre absolu entre l'idée et l'apparence, et donner deux sens à un tableau : Rythme ou Automne, ce sont des régals de chair, de lumière et de fleurs, et pour qui sait ou veut voir au delà, ce sont des symboles. Cette personnalité s'est mûrie et ouverte comme un beau fruit sous la lueur natale. La Nymphéau repos, nacrée et comme imbibée de reflets, est un des plus sérieux morceaux de l'art actuel. Il y a beaucoup moins de sûreté et d'eurythmie dans l'arrangement de la Grande Voix, qui est une œuvre donnant une impression d'esquisse, peut-être à cause d'un certain vide, Etude au Fusain