Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Carlos Schwabe, GUSTAVE SOULIER.
- Quelques nouvelles œuvres d'O. Roty, LÉONCE BÉNÉDITE.
- Essais d'Intérieurs modernes, PAUL VITRY.
- Charles-William Bartlett OCTAVE MAUS
- Planches hors texte :
- Fervanl, par CARLOS SCHWABE
- Médailles, par O. ROTY.
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MAI 1899
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
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3e Année. — N° 5
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX
Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER
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Carlos Schwabe
D epuis le jour où ses œuvres se montrèrent pour la première fois au public, il y a plusieurs années, les esprits avisés suivent le talent de Schwabe, en notent le développement et les manifestations successives. L'artiste n'a jamais produit avec abondance ni hâte ; et après que la Revue Illustrée eut publié d'abord une illustration suivie de l'Evangile de l'Enfance, traduit en français par M. Catulle Mendès, et réuni ensuite en un beau volume par la librairie Armand Colin, tout ce que l'on a vu paraître de M. Carlos Schwabe marque, peut-on dire, une
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phase nouvelle de sa pensée et de sa compréhension artistique. De là le poignant in-
térêt qui s'attache à une œuvre méditée et volontaire entre toutes, ainsi qu'on le verra d'après l'analyse que nous pourrons essayer d'en faire.
Ceux à qui la publication de la Revue Illustrée avait échappé purent en voir réunies les aquarelles originales au premier Salon de la Rose-Croix, qui eut lieu au printemps de 1892,
dans la Galerie Durand-Ruel : c'est là que nous trouvons le premier contact direct de l'artiste avec le public. Ce public dira-t-on, fut peut-être encore restreint ; mais il comprit assurément tous ceux qui portaient à l'art une autre attention que celle de spectateurs oisifs. Qu'on se souvienne de la réelle importance que prit à cette époque, ailleurs que dans un cercle par trop étroit d'initiés, la tentative de cette première exposition d'art idéaliste où, en dépit de l'étiquette cabbalistique et de voisinages regrettables, des artistes sérieux avaient consenti à apporter leurs œuvres. Tous ceux qui se sentaient pressés de donner à leur idée une expression plastique accueillirent avec faveur cet essai de groupement, fondé sur le double principe de la pensée et de la tradition. Et l'on voulut croire à la sincérité des initiateurs, dont l'œuvre, après s'être soutenue pendant quelques années, échoua par suite de manifestations par trop tendancieuses de chapelle, et de fâcheuses compromissions.
Mais au début, bien des noms qui n'étaient encore qu'au commencement de leur réputation, ou qui la voyaient à peine naître, se manifestèrent là; et parmi eux, celui de Carlos Schwabe. Tous les amateurs se souviennent de l'affiche, tirée en camailieu bleu, que Schwabe composa même pour ce premier Salon de la Rose-Croix, et dont le mysticisme encore très hiératique obtint grand succès.
C'est donc par les illustrations en couleurs de l'Evangile de l'Enfance, suivant le texte page à page, que l'on peut saisir sur le vit, pour ainsi dire, les origines du talent de Carlos Schwabe; c'est par elles que percent ses aspirations
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diverses, au moment où il déverse dans une première œuvre toute l'ardeur bouillonnante de ses désirs d'artiste. Le puissant intérêt de l'Évangile, où l'on trouve déjà des parties si complètes, une intuition si sûre de ce que doit être la décoration livresque, ne réside pas seulement dans ce que c'est là une première œuvre, mais encore dans ce qu'il faut y voir, au sens le plus rigoureux, une œuvre d'apprenti, par laquelle l'artiste fait ses propres expériences et prend péniblement possession de son art.
En effet, Carlos Schwabe était depuis peu arrivé à Paris, venant de Suisse où il avait passé ses années d'enfance et d'adolescence, et où son instruction artistique, dans la voie qu'il voulait suivre, avait été troublée par la nécessité de se prêter à divers travaux de dessin industriel, pour gagner sa subsistance. Il lui faut donc se former par lui-même; et ce n'est pas là l'une des moindres gloires de l'artiste, au degré d'art intense auquel il en est arrivé aujourd'hui.
Ce n'est pas une feinte naïveté qui fait le charme des dessins de l'Évangile, mais bien la révélation d'un véritable « Primitif », qui arrive à triompher de sa gaucherie, ou plutôt à l'animer d'un reflet spirituel, par un immense amour de son art et un laborieux acharnement en face de son modèle. Il est au plus haut point instructif de considérer, à travers ces pages d'illustration, comment M. Schwabe a traité la figure, le paysage ou les motifs floraux d'encadrements. Partout il s'applique à préciser une forme, mais plus encore peut-être*à en dégager une forte signification sentimentale, soutenue par cette volonté même du contour. Il y a déjà là des personnages admirables de caractère, des visages profondément marqués du trait expressif; et l'on perçoit aussi, dans cette première œuvre d'un tout jeune homme, cette recherche de l'attitude et du geste, du mouvement du corps résumant, pour ainsi dire, toute une complexité d'âme et d'intention, qui se retrouvera toujours chez l'artiste, soucieux de rencontrer sans cesse l'adhésion de notre esprit, l'interprétation de notre intelligence.
Nous pouvons dire même que c'est grâce à cette poursuite du mouvement exact, sans crainte des raccourcis audacieux, que M. Carlos Schwabe a acquis si vite une science incontestable de dessin, parvenue aujourd'hui à une parfaite maîtrise, digne, nous le verrons, d'être mise en comparaison avec la manière des maîtres qui ont possédé la forme la plus rigoureusement écrite.
En face de la nature, dans ces morceaux de paysages qui ouvrent des horizons calmes et attendris sur les pages de l'Évangile de l'Enfance, Carlos Schwabe a apporté le même scrupule, et il traite un arbre, avec ses réseaux de branches, sa foison de feuilles ou ses nichées d'oiseaux, avec la même patience d'observation et de rendu qu'une figure humaine.
Il faut bien songer que cette illustration
Dessin en mémoire de Guillaume Lekeu.
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de l'Évan-
gile de l'Enfance inau-
gura, dans l'art du livre, une voie nouvelle, qui a été suivie par d'autres depuis quelques années, mais dont Carlos Schwabe donna le premier exemple. Il ne s'agit pas seulement d'une ornementation continue s'adaptant au texte et l'enchaînant page par page, mais aussi, dans les compositions hors texte, d'un parti plus décoratif d'interprétation. L'artiste ne cherche plus à donner à l'illustration anecdotique le relief et la documentation d'un tableau d'histoire; il conçoit son travail comme une broderie, ourlant le récit de motifs appropriés, et occupant çà et là toute la page d'un canevas plus ample, offrant non pas une pure transcription imaginée du texte, mais souvent une sorte de paraphrase personnelle. Par sa suite même, l'œuvre acquiert une valeur décorative spéciale que ne peut avoir une illustration fragmentaire, moins combinée dans un sentiment d'accord et d'unité, et moins faite aussi pour constituer une ornementation directe et intime du livre lui-même, considéré comme une œuvre typographique.
Carlos Schwabe a usé largement, pour les encadrements de pages, de la décoration florale; et aux fleurs aussi il prête une allure vivante et expressive, quoique disciplinée par la volonté de la ligne ornementale, et en quelque sorte un sens pathétique très personnel. Le système le plus habituel de décoration florale consiste à prendre la fleur au repos pour en tirer un thème ornemental; M. Carlos Schwabe nous montre, au contraire, la fleur en action, dirons-nous: il la saisit dans les phases diverses de la vie végétale, aux différents degrés de son éclosion, de son épanouissement ou de sa décroissance. Il en augmente même, par des enchevêtrements qui lui sont propres, cette impression de tendresse ou d'affliction; et il n'est pas indifférent de remarquer que sa compréhension décorative de la plante se plaît à réunir tous les éléments végétaux, depuis la racine jusqu'à la fleur. M. Schwabe envisage ainsi la plante dans son développement logique; il en établit d'un seul coup toute la croissance, et comme toute la destinée, en laquelle il trouve un signe symbolique de la destinée humaine. Ce n'est qu'après avoir embrouillé péniblement ses racines en nœuds tourmentés dans les régions ténébreuses de la terre que la tige peut jaillir au jour et, poursuivant son
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Carlos Schwabe
et y a puisé sa force. Les plantes se font chez lui plus humaines; il exprime toujours cette fraternité entre tous les êtres créés.
Les illustrations de l'Évangile de l'Enfance datent de 1891 et 1892; dès 1892, Carlos Schwabe commence à illustrer Le Rêve d'Émile Zola. La difficulté était peut-être plus grande encore ici, car en présence d'un récit plus rapproché de la vie que ne l'étaient les légendes apocryphes, l'artiste avait à sentir le degré d'interprétation libre que pouvait se permettre son dessin. C'est, à vrai dire, un commentaire sentimental du roman de Zola que nous retracent les compositions de Schwabe, si bien que M. Zola lui-même s'étonnait un jour de voir exprimer par l'illustration tant de choses qu'il ne se souvenait pas d'avoir mises dans son livre. Le jeune artiste ne fut pas désarçonné, et tenant à défendre ses droits à une conception nouvelle de la décoration du livre, assuré d'ailleurs de n'avoir fait que spiritualiser le roman et cherché à en exprimer surtout les ressorts psychiques, il répliqua tout net que si l'écrivain n'avait pas mis tout cela, il aurait dû l'y mettre. Il a suffi, je crois, de quelques ascension, porter des fleurs et des fruits au moment d'achever son existence. On comprend l'allégorie qui s'établit d'elle-même, et dont le motif obsède sans cesse ce cerveau d'artiste, qui a connu les difficultés de la vie
Illustration tirée de l'Évangile de l'Enfance.
Étude pour l'Illustration du Rêve.
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années pour gagner la cause de M. Carlos Schwabe, et l'on ne songe guère plus à contester à l'artiste son droit de faire, de son côté, une œuvre personnelle, tout en évitant la
contradiction avec le document original. L'illustration du Rêve par Carlos Schwabe resta, d'ailleurs, inachevée, et l'on confia à M. Lucien Métivet la tâche délicate de la compléter. Il lui eut été tout cas impossible d'y apporter la même ferveur d'art que son prédécesseur.
Il faut citer aussi les dessins composés pour l'illustration de l'Immortalité d'Edmond Haraucourt, réservée à la Société des Bibliophiles, et où se révèle une manière de plus en plus aiguë et arrêtée, telle qu'elle nous apparaîtra dans la suite de cette œuvre. Carlos Schwabe a, du reste, repris dans la suite, pour leur donner plus d'ampleur, quelques-uns des thèmes traités en encadrements de pages; nous parlerons plus loin de son aquarelle Sur le Chemin, dont on trouve une première indication dans l'Immortalité.
De la même époque environ que ses premiers travaux d'illustrateur date un des plus anciens tableaux de M. Carlos Schwabe, Les Cloches. Il se rattache bien, intellectuellement, au même ordre d'inspiration, et ce qui domine jusqu'alors chez l'artiste, c'est une tendresse mystique et rêveuse, qui le porte à revêtir de formes corporelles de pures expressions d'âmes. L'idée de cette peinture est, d'ailleurs, charmante et immédiatement évocatrice. Des silhouettes ailées de femmes en longue robe sortent d'une tour d'église et se tiennent en suspens dans l'air, en harmonieuse guirlande. Elles apportent à la terre la consolation, l'extase, la prière, et le geste des mains suffit à exprimer la nuance sentimentale que concrète chacune de ces figures. Par-dessus les toits, la campagne s'étend au loin, baignée d'une lumière radicuse, ainsi qu'un idéal matin de Pâques, et les formes flottantes des Messagères se fondent de plus en plus dans cette atmosphère rose, comme il arrive de même pour les vibrations de cloches. Il y a ici, on le voit, une transposition de sensations, et pour rappeler des images auditives ressenties par chacun d'une façon inoubliable, l'artiste recourt à l'expression visuelle, où il sait trouver d'exactes et suggestives correspondances. C'est bien l'âme des cloches qu'il a su peindre, en toute simplicité d'art et de sentiment.
Avant d'envisager les œuvres plus complexes qui suivirent, et par lesquelles Carlos Schwabe s'éleva d'un effort puissant à la pleine possession de sa pensée et de son art, il nous faut remarquer que l'artiste s'arrêta, pour ses œuvres peintes, à l'usage presque exclusif de l'aquarelle. Il nous est possible, en effet, de concevoir l'avantage que tire de ce procédé la manière scrupuleuse de Carlos Schwabe, où tous les dessous sont établis dans la dernière rigueur. La peinture à l'huile ne pourrait lui permettre de préciser aussi minutieusement son dessin sous une matière épaisse et pâteuse;
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Carlos Schwabe
l'aquarelle, au contraire, ne charge jamais les contours et les modelés primitifs du sujet, et toute l'ossature intime de la composition transparaît sous le revêtement de couleur. M. Carlos Schwabe reste toujours au plus haut degré, dans l'exécution de l'œuvre définitive, un maître du dessin, et nous dirons encore quelques mots plus loin à ce point de vue, pour dé- suite opiniâtre du trait incisif et châtié — plus compliqués aussi d'imagination.
Pourtant, ce serait mal comprendre cette nature d'artiste ardent et volontaire, mais aussi instinctif et spontané, que de croire qu'il s'opère dans son esprit un travail de surcharge méthodique, et que sur le thème initial qu'il a conçu Carlos Schwabe s'applique à accumuler
finir plus étroitement nous-même le tempéra- ment de l'artiste.
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J'ai dit que chaque révélation de ce talent marquait pour lui une phase nouvelle. Ce n'est, en effet, qu'après des périodes de recueillement et de travail silencieux que l'on voit apparaître de temps en temps l'œuvre que l'artiste vient de terminer, et où, laborieux et sincère, il a cherché à aller jusqu'au bout dans l'expression de ce qu'il sent en lui.
Aussi, après les œuvres de jeunesse que nous venons d'examiner, œuvres déjà très pleines et très solides par bien des côtés, pages très riches de sentiment, et où perce déjà ce désir d'assu- rer l'évocation idéale de l'œuvre sur une charpente linéaire qui ne laisse point de place à l'hésitation, nous voyons poindre subitement des tableaux plus précieux encore dans la recherche de la forme, plus nourris de détails, et — ce qui s'accorde bien avec cette pour- des intentions accessoires, pour rendre le sujet plus obscur et plus hermétique, pour le charger de conséquences philosophiques. Il n'en est rien, et s'il arrive que les sujets qu'il traite nous paraissent étranges et difficiles à pénétrer dans toutes leurs parties, cela vient du libre fonctionnement de cette faculté créatrice, qui voit du premier coup des complications qui seraient pour d'autres concertées.
Sans vouloir examiner pour le moment quel doit être le point d'arrêt de ces significations sentimentales enfermées dans une œuvre peinte, il suffit, pour se rendre compte de la réelle simplicité d'esprit de l'artiste, du naturel de sa conception, — alors même qu'elle peut sembler le plus tumultueuse et embarrassée d'expressions secondaires, — d'entendre Carlos Schwabe raconter, avant de les transporter sur la toile ou sur le papier, les sujets qui hantent sa pensée. Chez lui, c'est toujours une idée qui prend corps, une émotion humaine qui se traduit directement par des images plastiques,
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et Schwabe en perçoit tout de suite tous les détails, tous les raffinements exquis de grâce communicative. Les attitudes expressives s'imposent, le décor se précise avec une absolue netteté; tout son tableau a surgi dans sa tête, et il le porte en lui jusqu'au jour où il peut lui donner sa réalité matérielle.
Il faut, en effet, voir dans ce cerveau d'artiste un esprit perpétuellement en travail, chez lequel la gestation de toute œuvre a quelque chose d'héroïque et de forcené; on perçoit, dans l'effort qui aboutit à l'œuvre tangible, une tension continue de la pensée et de la main qui dirige le trait. Par suite de sa nature essentiellement vibrante et émue, soucieuse de faire rendre au profit de tous tout le fruit de son émotion primordiale, Carlos Schwabe ne peut produire sans un ébranlement de tout son être, arrivant à une rare acuité d'étreinte physique et morale, à une véritable douleur d'enfantement. Et dans ce retentissement de toutes ses facultés aiguillonnées à la fois, viennent se mêler sous les doigts de l'artiste les reflets de songes tragiques, bizarres et mystérieux, où l'on déchiffre des signes symboliques de confuses destinées, et en même temps des délicatesses infiniment touchantes de sentiment, découvrant le grand fond de bonté humanitaire et de naïveté d'âme qui constitue l'un des côtés les plus frappants de ce caractère.
C'est sous cette double face de tendresse et d'acharnement qu'il ne faut cesser d'envisager le talent de Carlos Schwabe.
L'une des œuvres qui marque l'état d'esprit le plus complexe est assurément le tableau qui s'intitule l'Être du Mal. Sur des basaltes déchiquetés et fouillés de stries mor-
dantes comme d'indéchiffrables hiéreglyphes, une femme est allongée, nue, dans une pose de sphinx, et ramenant au-dessus de sa tête deux grandes ailes noires à griffes, comme celles de la chauve-souris. Au-dessous d'elle, c'est le bouillonnement d'une fournaise monstrueuse, une fusion formidable d'éléments en chaos, un tourbillon de vapeurs opaques s'amassant aux parois de la caverne et au travers desquelles s'effarent des oiseaux de nuit. Mais au-dessus de cette officine d'enfer, où se rongent et se combinent, selon une chimie satanique, les éléments de tous les maux qui iront corrompre l'humanité, la sphinge reste immobile et froide. Il n'y a point là de fantasmagorie enfantine, de divertissante peinture de cauchemar; il y faut examiner attentivement cette intéressante personnification du Mal, cette vision du Mauvais Génie, non pas interprété avec une face hideuse et terrifiante, mais auquel l'artiste a prêté un crâne puissamment organisé, un angle facial presque géométrique, pourrions-nous dire. La tête exprime magnifiquement la volonté souveraine, la cruauté tranquille et réfléchie. Le visage insensible, l'œil profondément enfoncé, la bouche sévère, appartiennent à un être qui calcule et observe, confiant d'avance en des résultats scientifiquement assurés. Et comme un emblème de son pouvoir, ainsi qu'elle porterait un globe impérial, la femme tient reposée sur ses doigts une tête de mort sur laquelle se glisse un serpent.
L'artiste a fait son œuvre, et cette œuvre devient riche pour chacun de réflexions, de rapprochements, de souvenirs. Elle ne reste pas extérieure à nous, elle nous sollicite par une expres-
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sion personnelle, à la fois précise et représentative. C'est là le Génie du Mal; ce peut-être aussi une évocation plus définie, la Mauvaise Magicienne, la Femme qui, connaissant sa puissance, en a usé pour répandre autour d'elle la ruine et la désolation. Et c'est par les échos, sans cesse prolongés et transformés, qui peuvent jaillir d'une telle œuvre, que l'on peut juger, sous ses dehors allégoriques et fantaisistes, de sa portée vraiment humaine et méditative.
Dans le même ordre d'idées, il nous faut parler du Destin, qui est venu peu de temps après, et dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici la reproduction. Mais c'est une page d'une trop grande importance dans la suite des œuvres de M. Carlos Schwabe, pour que nous puissions la passer sous silence.
Le champ d'horizon, qui se trouvait confiné et étouffé dans l'Être du Mal entre des murs de rochers, masqués même par des nuages de fumées, s'élargit ici; et c'est toute une vision rapide et multiple de la Vie et de la Mort qui s'éclaire. Au fond, le fleuve de la vie s'écoule illuminé, couvert de barques se précipitant en course les unes à la suite des autres. Mais sur le fleuve voici que s'ouvre un défilé plus sombre; et près du seuil, se tient assise une figure rigide du Destin, parente, pour le caractère austère et osseux du visage, de l'Être du Mal. Les yeux fermés, elle laisse glisser entre ses doigts la trame des existences humaines, parsemée d'étoiles; les fils s'enchevêtrent au-dessus d'elle, et d'un mouvement fatidique, elle arrête de temps en temps le métier, et interrompt le cours d'une vie nouvelle. C'est là l'œuvre aveugle du Destin; mais ce défilé de la Mort où arrivent les esquifs, si mystérieux qu'il soit sous la tombée d'une lueur lunaire, ne présente pas un abord repoussant. D'autres femmes sont là qui accueillent les barques nouvelles avec des mains compatissantes et les dirigent parmi les iris sombres de la rive. La première nacelle qui se présente a la forme d'un berceau; c'est un bébé grave et rêveur, délicieusement observé, qui est couché dans ses langues, et un ange se penche tout près pour cueillir cette âme d'un geste tendre. Chaque barque porte à l'avant une paire d'aile en manière de voiles; sur ce berceau d'enfant, ce sont des petites ailes d'angelot qui se trouvent fixées. Plus loin, voici des ailes de cygne largement éployées avec la lyre; et il faut voir dans la figure sérieuse qui aborde, quittant l'étroite du père et de la mère, le souvenir du jeune compositeur Guillaume Lekeu, trop tôt ravi, il y a quelques années, à ses amis et à son art. Voici d'autres barques; celle des Amants
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