Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Henri Rivière et son Œuvre, SARRADIN. - L'Architecture moderne en France (1er article), LUCIEN MAGNE. - Décoration de l'Hôtel de Ville par L.O. Merson, L. BENEDITE. - Nos Concours, L. MAGNE et E. GRASSET. --- FÉVRIER 1898 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 2e Année. — N° 2

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY LUCIEN MAGNE. --- Directeur : THIÉBAULT-SISSON --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Chaque concours est annoncé dans la Revue au moins deux mois avant la date fixée pour l’envoi des projets. III. Ceux-ci devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris, au plus tard, le 25 du mois désigné pour le concours. IV. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répétés sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. V. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. VI. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VIII. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. IX. Seront exclus les dessins reproduisant des modèles déjà existants. Par contre les idées neuves et originales seront de préférence bien accueillies. --- L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Henri Rivière et son Œuvre ENRI RIVIÈRE est un Parisien de Paris ; mieux, de Montmartre. Sa vocation lui sourit, dès ses premières stations sur les bancs d'une petite école de l'avenue Trudaine. Je ne sais pas s'il fait déjà de la gravure sur bois, en pleine classe au dommage de son pupitre; mais il est certain que l'illustration à la plume, au crayon, de ses livres d'étude, lui prend une notable partie de son temps, ce qui ne l'em- pêche pas, du reste, d'être un bon élève et d'entrer, dessinant tou- jours, au Collège Rollin, où s'est achevée son instruction. « Maintenant, lui dirent ses parents, nous allons te mettre dans le commerce. » Le jeune Rivière y fut « mis » malgré ses protestations, comme autrefois Corot, comme tant d'autres! — l'aventure est banale..... Le voilà dans une maison de « plumes d'autruche»!... On doit l'envoyer au Caire, et la perspective de ce voyage l'encourage à la résignation. Mais le voyage est ajourné. Alors, n'y tenant plus, Henri Rivière secoue ses « Plumes », et déclare tout net que le commerce n'est décidément pas son affaire. Puis, s'étant muni de toiles et de couleurs, il s'en va peindre sur la Butte sacrée. Il peint, comme il dessine : avec ardeur. Cependant, il ne sait ni dessiner, ni peindre. Il manque de principes; il lui faut un profes- seur. Il en trouve un, à l'École de dessin du XVIIIe arrondissement, dans « le père Bin », qui, tout de suite, reconnaissant à Rivière L'Enfant prodigue. — 1er tableau, scène 2ème. d'exceptionnelles aptitudes, s'intéresse à lui, le soumet à une intelligente et forte discipline,

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Art et Décoration lui apprend l'indispensable, après quoi il lui donne la volée. * Voici Rivière livré à lui-même. Il collabore à des journaux illustrés... mais son éducation temple de l'art et de la poésie où Salis prophétise tout en servant des bocks, qu'il va peu à peu se révéler grand artiste et devenir celui que M. Jules Lemaitre appellera justement un jour « le génial paysagiste et découpeur d'ombres. » Dans un excellent article qu'il a publié en 1894 dans l'Artiste, M. Louis Morin se rappelle que Rivière « était presque encore un enfant quand il vint au Chat Noir; mais c'était un caractère déjà, et d'une trempe tellement solide que rien ne put l'entrainer sur la pente de la bohème où tant d'autres glissèrent ». Rivière, en effet, a toujours été le travailleur qu'il est aujourd'hui, le chercheur jamais rebuté. On ne saurait s'imager de quelles difficultés son génie inventif a su triompher, pour amener au point de perfection que vous savez le spectacle de cet extraordinaire « théâtre d'ombres » dont d'artiste n'est pas faite : il va y consacrer tous ses loisirs. Curieuse éducation que la sienne! en quelque sorte, une éducation à rebours : Le gamin, — car il a seize ans tout au plus à ce moment, — passe d'abord de longues heures en contemplation devant la Nature. Il cherche à formuler ses visions de la façon la plus expressive possible, selon son âme de poète. Un jour, très subitement, il fait connaissance avec l'École impressionniste. Les tableaux de Claude Monet sont pour lui une révélation. Il les comprend tout de suite, et tout de suite admire. Quelque temps après, non moins fortuitement, il est initié à l'art Japonais, et, logiquement, son admiration se déplace. Les Japonais, surtout les dessinateurs et peintres japonais du XVIIIe siècle et du XIXe, sont bien les maîtres d'Henri Rivière. Il les a aimés et étudiés avec passion. Il n'a connu qu'ensuite les Primitifs Italiens, et c'est grâce au premier enseignement des Japonais, qu'il les a vraiment compris et sincèrement admirés, comme, plus tard, il comprit et admira l'Art Grec, puis l'Art Égyptien; — éducation à rebours. * Déjà connu comme illustrateur, Rivière fréquente au Chat Noir; et c'est dans ce petit on peut dire qu'il est devenu, à la fin, le théâtre de la nature même. Je crois bien que l'exquis peintre-poète qu'est Rivière eût été un ingénieur

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Henri Rivière et son Œuvre étonnant...Mais combien nous y aurions perdu! Comment fut tondé le théâtre d'ombres? Voici : Nous sommes, je crois, en 1887. Rue Victor-Massé, devant un public assez nombreux, de Sivry montre son Guignol, et les « bons chansonniers » du Cénacle, Jules Jouyen tête, se font tour à tour entendre. Un soir, tandis que Jouy chante ses Sergots, on éteint brusquement les lumières de la salle. Alors, dans le cadre du guignol, resté lumineux, on voit défiler, silhouettés en noir sur une surface blanche (qui n'est qu'une serviette bien tendue) toute une foule, vivante autant qu'amusante, de braves « sergots ». Surprise des spectateurs. Etonnement de Jouy lui-même, qui n'était pas prévenu, et... grand succès : grand succès pour Henri Rivière, car c'était lui le spirituel dessinateur de cette illustration animée par où venait de renaître l'ombre chinoise. Il ne prévoyait sans doute pas, à ce moment, que sa « plaisanterie » fût appelée à un très glorieux avenir ! Et nous eûmes l'Epopée de Caran d'Ache (ombres en zinc découpé), mise en scène par Rivière. Puis Rivière découvrit la perspective de l'ombre chinoise et nous donna ses tableaux de « la Rue »; puis vint la Tentation de Saint Antoine, — ombres colorées (zinc découpé, papiers de couleur); puis Roland, trois tableaux de Georges d'Esparbès, puis la célèbre Marche à l'Etoile, de Fragerolle, (personnages en noir sur fond bleu). — La Marche à l'Etoile nous montre Henri Rivière débarrassé de certaines hésitations que trahissait la Tentation de Saint Antoine. Sa personnalité de dessinateur nous est affirmée déjà, et surtout par les deux tableaux des Pécheurs, d'une vérité si expressive, et par celui des Bergers, si simplement évocateur... Et dans les autres tableaux, comme toutes les silhouettes sont vivantes et pures! Avec quel art elles sont groupées! — pour quelle émotion! — Parlant de la scène des Bergers, M. Jules Lemaitre a écrit : « On dirait d'un tableau de Millet qui marcherait »... Quel plus bel éloge pourrais-je oser! D'ailleurs, personne n'a plus vivement que M. Jules Lemaitre, apprécié la nouveauté des spectacles imaginés par Henri Rivière; personne n'en a plus profondément éprouvé l'invincible charme; et nul n'en a parlé d'une

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Art et Décoration façon plus sincère et plus juste. On ne saurait, je pense, définir mieux qu'il le fit le talent du jeune maître : « Il a, comme dessinateur, la justesse simplificatrice, le sentiment de la vie, moyens : Phrynè, Ailleurs, de Maurice Donnay, Sainte Geneviève de Paris, de M.M. Claudius Blanc et Léopold Dauphin. D'avoir interrogé la nature longtemps, long- l'abondance de l'invention plastique, et il joint à cela l'imagination rêveuse et grande d'un vrai poète. » Et il ajoutait : « Ses découpures de paysages, d'architectures, de multitudes, de groupes, ou de figures, isolés sur des ciels féeriques et changeants,sont des chefs-d'œuvre, brefs comme des flammes de Bengale et fugitifs comme des ombres, mais des chefs-d'œuvre de couleur, de grâce, — et d'émotion. » Découpures de paysages... Ciels changeants? temps, de l'aurore au couchant, du couchant à l'aurore, dans cette Bretagne qui lui est chaque année si doucement hospitalière, il a fini par lui arracher ses secrets les plus mystérieux. Puis, magicien sublime, il a, dans le cadre étroit de son petit théâtre, véritablement recréé ses visions. Et il a eu le pouvoir de nous montrer « des ciels vivants et changeants où des nuages courent sur la lune, des ciels verts, roses et gris, tout à coup traversés de grands vents et brouillés d'orages, des ciels délicieux et terribles et qui se reflètent dans les eaux transparentes ». Oui, à force d'observer la nature, Henri Rivière a « recréé » la nature telle qu'elle s'est manifestée à ses yeux de poète. On peut dire qu'il l'a recréée par raisonnement : qu'il a, par raisonnement, artificiellement reconstitué, l'ayant surpris, le mécanisme — qu'on me pardonne le mot — de la nature... Et c'est ainsi qu'il nous donna ces admirables paysages animés (forêts, plaines, falaises) où la lumière et l'atmosphère se transformaient à nos yeux d'« heure » en « heure » Nous n'en avons pas vu dans la Marche à l'Étoile? — C'est que, depuis, Henri Rivière a illustré et mis en scène avec de nouveaux

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Henri Rivière et son Œuvre — du levant au couchant — aussi insensiblement, aussi harmonieusement, que dans la nature même. Cela en dix minutes. C'était, si j'ose dire, une « quintessence » de nature; de la nature admirablement résumée quant à l'expression, et restreinte, dans le temps, à l'essentiel; et par là même, grandie, en dépit du cadre; — suprêmement idéalisée! On croyait rêver, vraiment. On rêvait en effet. Trop court rêve!... Et après Sainte Geneviève, nous eûmes Héro et Léandre; puis l'Enfant Prodigue; enfin les Clairs de lune: inoubliables spectacles! C'est grâce à de subtiles combinaisons de verres, ou glaces colorées, éclairées par un appareil oxhydrique tout spécial, que Rivière crée pour en baigner ses paysages, de la lumière naturelle, de la lumière ambiante, et variable avec les ciels. Les verres, inventés par lui, revêtus d'un émail particulier, et cuits comme des pièces céramiques, lui donnent des ciels d'une profondeur et d'un éclat que la peinture ne saurait atteindre. (On les fait glisser, ces verres, sur des rainures disposées parallèlement devant l'appareil oxhydrique.) Certains spectacles ont exigé la mise en mouvement de cent cinquante glaces colo- rées. Mais on ne peut, si l'on n'a pas pénétré dans les coulisses du Chat Noir, ou si l'on n'a pas lu les articles documentés de M. Georges Auriol (Revue Encyclopédique) et le curieux livre que M. Ernest Laumann a publié chez Didot sur la Machinerie au Théâtre, se faire une idée des prodigieux « artifices » employés par cet étonnant magicien... Rivière a fait un certain nombre de décors de théâtre inattendus et exquis: pour le Théâtre-Libre: Un beau Soir, le Poète et le Financier, Hors les Lois, le Repas du Lion; pour les Folies-Bergère: l'Araignée d'or; pour la Renaissance: la Douloureuse; etc... Pourtant, il n'a pas encore trouvé la scène où il lui sera permis de faire, en grand, ce qu'il a si merveilleusement fait en petit, au Chat Noir; comme l'a très bien dit M. Louis Morin, il n'aurait qu'à agrandir son échelle « pour établir, du premier coup, une machinerie toute nouvelle, combien plus simple et plus rationnelle que celle à nous léguée par nos grands-pères ». Mais il y a la Routine... Croquis pour le Pardon de Sainte-Anne-la-Palud. Croquis pour le Pardon de Sainte-Anne-la-Palud.

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Art et Décoration * J'ai dit, en commençant cet article, qu'Henri Rivière était sans doute l'artiste le plus ingénieux de ce temps-ci. Son œuvre chatnoiresque le prouve suffisamment. Mais, à défaut du « ma- fatale, pour ainsi dire, et la preuve en est que jamais Rivière n'est tombé dans une imitation docile des maîtres dont il écouta les leçons. De ces leçons, il a tiré le meilleur, le plus intelligent profit, mais sa personnalité est demeurée indépendante, et elle s'affirme dans toutes Le Pardon de Sainte-Anne-la-Palud. chiniste », le graveur sur bois ne serait pas pour me démentir tant il a, lui aussi, manifesté de génie inventif : il a, en quelque sorte, découvert toute la technique de la xylographie en couleurs des Japonais. * Les Japonais, avons-nous écrit, sont les vrais maîtres d'Henri Rivière. Ils lui ont, en effet, prodigué leurs admirables leçons d'expression ; ils lui ont inculqué le sentiment décoratif, qui est le principe fondamental de leur esthétique. Ce ne fut point, à vrai dire, pour ces poètes exquis de la ligne et de la couleur, une tâche difficile que leur tâche éducatrice au profit d'un tel élève ! Ils avaient affaire à un poète comme eux ; ils furent vite compris : tout poète est, naturellement, décorateur (au sens le plus élevé du mot). L'éducation de Rivière, par les Japonais, fut, il n'en faut pas douter, absolument naturelle, en conformité idéale avec son propre tempérament. Il est allé à eux d'instinct, tant leur façon d'interpréter la nature et la vie s'accordait avec sa vision particulière des choses et des êtres, avec la tendance originale de ses recherches d'expression. Oui, son éducation fut toute spontanée, ses œuvres. Je ne parle pas de ses œuvres de début. Il serait étrange qu'elles fussent indemnes d'hésitation et qu'on n'y perçoit aucune influence. N'ai-je pas dit plus haut l'étonnement admiratif qu'éprouva le jeune artiste devant les toiles de Claude Monet ? L'album illustré de la Tentation de Saint Antoine dénote, en deux ou trois tableaux, l'influence du maître impressionniste (considérez surtout le tableau de la Mer avec ses audacieuses « virgulures » et ses touches rapides) ; mais Rivière a vite trouvé sa véritable voie, et, dès la Marche à l'Etoile, il nous apparaît tout à fait libre. Nous sommes en 1890. Tout ce qu'il publie à partir de cette époque porte vraiment sa marque... Exprimer l'essentiel de la nature, en en dégageant le principe ornemental et la vérité de lumière, tel est le but que Rivière, en vrai décorateur, s'était imposé, et qu'il a enfin atteint. Il l'a atteint peu à peu, allant de progrès en progrès, à mesure que se documentait son observation de la nature : car, plus il en étudiait les éléments, plus sa vision d'ensemble devenait précise et simple, en même temps que sa faculté d'expression se fortifiait et devenait plus largement synthétique. Si l'imitation servile de la nature est la néga-

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Henri Rivière et son Œuvre tion de l'art, il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas d'art sans le concours de celle-ci. Et Rivière, en dépit de ses maîtres, ne serait pas le délicat évocateur que nous aimons, s'il n'avait pas longuement contemplé, patiemment analysé et appris de vrais ciels, de vrais nuages, de vrais rochers, de vraies vagues, de vrais arbres. La Bretagne devait l'attirer, pays délicieusement prodigue en éléments décoratifs, la Bretagne, si variée d'aspects et si personnelle à la fois. Rivière s'y réfugie chaque année, à l'époque où L'ajone fleurit et la bruyère est déjà rose, et il y demeure cinq ou six mois, qui sont pour lui des mois, trop courts, de travail ininterrompu. Jamais, en effet, son esprit ne demeure inattentif en présence de la nature et de la vie. Ses innombrables carnets en témoigneraient à eux seuls. Peu d'artistes ont dû écrire, autant que Rivière, d'études de rochers, d'arbres, de terrains; « croquer » plus de silhouettes humaines. Des rochers et des arbres, qui jouent un rôle principal dans son œuvre, il connaît supérieurement l'orthographe. Et de quelle écriture simple et forte (une écriture bien à lui) il s'est servi pour en fixer la forme; quelle précision dans le contour et, dans le modelé, quelle juste observation des valeurs! Rivière joint à toutes ses qualités d'expression celle d'être un compositeur de premier ordre : je veux dire qu'il s'entend magistralement à grouper, à ordonner, les éléments décoratifs d'un paysage, de façon à réaliser dans l'ensemble le plus harmonieux accord ornemental, tout en faisant tenir en un petit espace la plus grande étendue possible de nature : c'est ce dont nous fûmes ravis au Chat Noir. C'est ce qui constitue aussi la valeur « morale » des gravures sur bois et des lithographies dont nous allons parler, en insistant plutôt sur leur valeur intrinsèque. *** Au « Théâtre d'Ombres » les paysages de Rivière, « brefs comme des feux de Bengale », nous ont imposé leur séduction sans nous laisser le temps de comprendre, en somme, comment ils nous séduisaient. Et c'est fort bien. Il a suffi que nous subissions l'illusion d'être devant la nature même et que nous fussions charmés. En outre, nous n'avions pas à discuter avec le machiniste et sa machinerie; les trucs de Rivière ne nous regardent pas; ils ne regardent que lui, dont l'art de magicien consiste précisément à nous en cacher l'apparence. Nous voici maintenant devant les paysages gravés sur bois. Ils sont bien du même compositeur; mais ils ont une autre façon de nous charmer. Ils nous laissent le temps de réfléchir. Une gravure sur bois ne doit pas dissimuler son origine. Il est nécessaire qu'on ne la confonde pas à première vue avec une gravure au burin ou une gravure à l'eau forte. Henri Rivière l'a parfaitement compris : il n'est aucune de ses estampes xylographiques qui ne trahisse le caractère propre à la gravure sur bois. Ce « caractère propre », ce sont les premières gravures qui l'ont nettement déterminé. La gravure sur bois ne peut s'adapter qu'à un dessin franc de contour et simple de modelé, et qui permette au graveur de tailler simplement et franchement sa planche, de façon à dégager des traits précis et bien noirs qui for-

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Art et Décoration ment avec le blanc du papier, c'est-à-dire avec la lumière, de beaux et larges plans. Ouvrez l'album de la Marche à l'Etoile et examinez ce premier tableau de la scène des Pêcheurs, dont j'ai déjà dit qu'il était très caractéristique du talent de Rivière. Ne semble-t-il pas, au surplus, destiné à être reproduit par la xylographie? — tant le dessin en est volontairement simple, les lumières et les ombres franchement accusées? C'est donc tout logiquement que Rivière est devenu graveur sur bois, — son dessin s'accordant avec l'esprit personnel de la xylographie. Comme les anciens maîtres, il grave au canit sur bois de poirier, — et non pas sur buis à l'aide d'une échoppe-burin comme font la plupart des xylographes d'aujourd'hui pour reproduire des dessins qui, le plus souvent, n'ont pas été exécutés en vue de la gravure sur bois et qui pourraient être aussi bien traduits par le burin ou l'eau-forte... Il est donc resté fidèle à la vraie tradition de la gravure sur bois. Quand on a sous les yeux un premier état (l'épreuve avant la couleur) des estampes de Rivière, on ne doute pas qu'il eût pu, en ne nous donnant que des xylographies en noir, conquérir une grande place à côté des premiers graveurs sur bois de ce temps-ci. Mais la place est unique qu'il a conquise, aux yeux des amateurs, par ses estampes colorées. On sait ce qui constitue la prestigieuse originalité des gravures en couleurs japonaises, en dehors de leur « qualité » décorative : c'est l'extraordinaire richesse des tons, la justesse de leurs rapports, et c'est aussi la perfection technique de l'impression. « Certaines gravures japonaises, a écrit M. Louis Gonse, ont le charme, l'éclat, le fondu des plus brillantes aquarelles... Le repérage, qui se répète quelquefois pour dix, douze et quinze tons différents, est d'une netteté, d'une perfection qui feraient paraître grossiers les meilleurs travaux de nos chromolithographes en renom... Les tons se superposent, se complètent avec une telle justesse qu'il est impossible d'apercevoir, même à la loupe, le passage de la retraitation... Le graveur japonais arrive par des moyens très simples, presque primitifs, mais où le tour de main conserve toute sa valeur, à des tons lavés, dégradés, estampés, rompus, à des chatoiements et des gaietés de coloris que le coup de pinceau semble seul pouvoir exprimer »... Henri Rivière a retrouvé, après les Japo- Croquis. Rivière a parfaitement saisi ce caractère. Du moins son dessin le contenait naturellement.

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Gabare par calme plat.