Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne JANVIER 1898 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. --- Sommaire - Lévy Dhurmer GUSTAVE SOULIER. - Les applications d'étoffes M. P. VERNEUIL. - Théodore Chasseriau LÉONCE BENEDITE. - L'image RAYMOND BOUYER. - Nos Concours LUCIEN MAGNE. - Planches hors texte : Ève, LÉVY-DHURMER. Cytises et Digitales M.-P. VERNEUIL. --- 2e Année — N° 1

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY LUCIEN MAGNE. *** Directeur : THIÉBAULT-SISSON --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Chaque concours est annoncé dans la Revue au moins deux mois avant la date fixée pour l’envoi des projets. III. Ceux-ci devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris, au plus tard, le 25 du mois désigné pour le concours. IV. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répétés sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. V. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. VI. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VIII. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. IX. Seront exclus les dessins reproduisant des modèles déjà existants. Par contre les idées neuves et originales seront de préférence bien accueillies. --- L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Art et Décoration Lévy-Dhurmer EPUIS le jour où le peintre Lévy-Dhurmer réunit quelques-unes de ses œuvres dans la Galerie Georges Petit, voilà deux ans, l'attention se trouva soudainement éveillée autour de son nom. Il est, je crois, assez peu d'exemples de réputations ainsi établies du premier coup, aussi fermement et à si bon droit, pour que l'on puisse insister sur les origines de celle-ci. L'artiste n'était jusqu'alors connu ce nom nouveau ne trompa pas l'espoirance de ses amis. Depuis, les connaisseurs authentiques ont attentivement suivi les expositions où le peintre a envoyé des œuvres nouvelles, — les salons des Champs-Élysées, la Société Internationale, les Pastellistes, — toujours sans hâte et à son heure. Nulle production ne saurait être, en effet, moins tapageuse ; nul artiste n'éprouve plus de répulsion pour tout ce qui peut sentir la réclame, et ne se soucie moins de faire parler les échos et de soigner sa renommée. Il ne laisse sortir de l'atelier que des œuvres longuement méditées et accomplies. La Bourrasque. que de ceux qui avaient le privilège d'approcher de lui dans son atelier, et qui le pressaient, depuis longtemps déjà, d'exposer ses tableaux. C'est le travail de dix années que M. Lévy-Dhurmer soumit ainsi en une fois au public, et le succès sérieux qui accueillit C'est dire que l'artiste a cette ambition, de rester effacé et ignoré devant son œuvre. Il veut qu'on la juge par elle-même, et que l'estime ne lui vienne pas de ce que l'auteur monte à cheval, ou de ce qu'il fréquente chez telle Altesse. La connaissance de sa vie, de ses

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Art et Décoration habitudes, de son mobilier, n'importe pas à la valeur de ses ouvrages; et il y a loin assurément de cet aperçu véridique à la réputation de peintre mondain que quelques épithètes, adroitement semées, ont cherché à établir sur son nom. Tout dans son art est fait de sérieux et de sincérité. On se rappelle que nous avons déjà mentionné ici quelques-unes des œuvres de Lévy-Dhurmer, et que M. Lucien Hirtz a pu sans effort traduire en émail une de ses compositions: on comprendra donc que nous accordions une place importante à l'étude de cette œuvre, qui justifie si pleinement les théories esthétiques que défend notre Revue. Le talent de M. Lévy-Dhurmer n'est pas de ceux qui se fabriquent de toutes pièces à l'école, mais de ceux plus solides Frise des Tritons. — Étude. qui, sans se former tout seuls, — ce qui semble à peu près impossible, — s'orientent et se déterminent eux-mêmes. L'éducation de l'atelier, comme celle du collège et même de la famille, n'est qu'une culture préparatoire, destinée à être modifiée et parfois bouleversée par les apports de la vie personnelle: c'est plus tard que le tempérament se découvre tout à fait, se développe, s'éclaire et se complète. Ses vrais maîtres, Lévy-Dhurmer les a trouvés dans des voyages d'études minutieuses à travers l'Italie; il les a librement choisis, ou plutôt il s'est senti attiré vers eux par des affinités de caractères, et chez les plus complets et les plus avancés d'entre eux, pour ainsi dire, il a surpris un idéal identique à celui qui le poussait lui-même: ce désir d'exprimer sous l'aspect d'un visage humain tout ce qui peut transparaître des vibrations profondes de l'âme. Ceux qui sont familiers avec l'œuvre de M. Lévy-Dhurmer ont déjà sur les lèvres le nom de Léonard. Je n'éprouve, pour ma part, aucune gêne à le citer; car si dans certaines peintures de notre artiste, on perçoit comme un reflet superficiel du Vinci, — d'un Vinci regardé déjà à travers une grâce luitinesque, — il n'y a point là de recherche préméditée et appliquée, qui se serait trahie sans retard par quelque imitation lourde et maladroite. Un observateur équitable n'y peut voir qu'une de ces parentés de race, comme il y en a toujours entre les tempéraments d'artistes. Il faut bien se rendre compte, d'ailleurs, que ce souvenir de Léonard est évoqué chez Lévy-Dhurmer par cette prédilection pour les sourires fuyants, les regards noyés et les visages inclinés, dont il serait vraiment puéril de faire l'apanage d'un seul. Son goût des sentiments nuancés et complexes devait nécessairement s'arrêter de préférence à ces traits extérieurs, qui en sont le signe; mais il les a faits siens désormais, par l'autorité du talent personnel et de la notation particulière. On se souvient du beau dessin à la sanguine que M. Lévy-Dhurmer intitulait lui-même Ricordodi Lionardo da Vinci: en ce décor pathétique de montagnes déchiquetées qui prolonge pour nos yeux le songe de la Mona Lisa, le peintre avait placé pareillement une figure de femme,

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Lévy-Dhurmer sur laquelle se jouait un sourire incertain et qu'ombrageait le déroulement onduleux de sa chevelure. On ne saurait plus spirituellement reconnaître ses propres inclinations, ni en même temps se moquer avec plus de malignité de ceux qui vous guettent au passage. Car cette nouvelle Joconde est bien née trois siècles après l'autre; il y a une acuité différente dans de se livrer plus complètement à la peinture, M. Lévy-Dhurmer s'est spécialement consacré à la céramique pendant plusieurs années ; il a dirigé une importante fabrique dans les Alpes-Maritimes, où ses travaux ont servi la réputation d'un autre nom. C'est à lui, en effet, que l'on doit la rénovation des poteries à reflets métalliques, pour lesquelles il a trouvé des le sourire, une autre langueur dans les yeux mi-clos; ce n'est plus Boccace, qui l'a renseignée, ce serait bien plutôt M. Gabriel d'Annunzio. **L'éducation classique et raisonnée que M. Lévy-Dhurmer a poursuivie auprès des vieux maîtres n'a pas seulement nourri et fortifié son talent de peintre. Il a puisé dans la contemplation de leurs travaux si complets et si diversifiés une conception plus large de son art, un métier plus dégagé des limites restreintes d'une technique déterminée. Avant d'être un peintre, il est un artiste plastique, et si la peinture constitue le moyen d'expression auquel il a le plus souvent recours, il ne s'y est pas toujours tenu, et nous verrons encore que ses études diverses lui ont permis d'en enrichir les procédés. Mais avant même recettes absolument inconnues encore, et des colorations d'une variété et d'une puissance admirables. Une récente exposition au Figaro initiait aussi le public à son talent de modèleur, grâce au relief de bronze, représentant une Sorcière, que nous reproduisons ici. On se figurerait encore aussi bien M. Lévy-Dhurmer faisant de l'email, ou exécutant des cartons pour une tapisserie ou pour un panneau de marqueterie. Il s'assimile avec une faculté remarquable les exigences des matières qui semblent d'abord les plus opposées; il en devine tout de suite toutes les ressources, les moins exploitées même, et sait les mettre à profit pour donner à sa pensée toute la vivacité dont elle est susceptible, si bien que les moyens d'expression nous paraissent toujours choisis avec une entente merveilleuse du sujet. Ce qui établit le lien entre les applications

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Art et Décoration diverses de cet art, c'est chez M. Lévy-Dhurmer le sens du décor. C'est ce don très personnel qui constitue la marque d'unité de l'œuvre entière, et qui donne la preuve qu'il émane de son œuvre, par l'âme même de son talent, pourrait-on dire, par son fondement et son origine, qui en commandent tous les aspects. Quoi qu'il fasse, M. Lévy-Dhurmer fera toujours œuvre décorative en faisant œuvre d'artiste, et particulièrement, — puisque c'est là son principal domaine, — en faisant œuvre de peintre. L'examen attentif des tableaux de M. Lévy-Dhurmer peut suffire en effet à nous faire comprendre comment la peinture, sans rien sacrifier de ses richesses et sans faillir à ses lois essentielles, revêtira un caractère décoratif. Et d'abord, si nous cherchons à élucider ces distinctions mystérieuses, où le sens imprécis des mots et des choses tient en général lieu de raisonnement, quand dirons-nous qu'une peinture est décorative? Ce sera lorsqu'elle nous paraîtra répondre à sa destination d'art ornemental, institué avant tout, non pour satisfaire aux besoins de virtuosité de l'auteur, mais pour embellir les murs qui l'accueilleront, qu'il s'agisse de palais public ou de demeure particulière. Et il faut bien remarquer que cette destination ne s'applique pas seulement aux fresques, ou aux autres peintures proprement murales, mais aussi aux tableaux de chevalet, puisque tous les cadres seront supportés par les murs d'un édifice. Après cela, il est aisé de se rendre compte que toute œuvre peinte ne sera pas forcément ornementale. Supposons, par exemple, une scène de la rue, qui réussirait à nous donner l'illusion absolue de la cohue et du grouillement du dehors, et comme un étourdissement brusque au milieu de la foule et des voitures. Si nous introduisons cette toile chez nous, on pourra trouver peut-être qu'elle pare notre appartement, mais il ne viendra sûrement à l'idée de personne d'en louer l'allure décorative. Il en sera de même si le peintre a rapporté des climats torrides un fougueux paysage, où les colorations les plus violentes s'entrechoquent; ou encore si, peignant un tableau de carnage, il s'est complu à relater des détails barbares et de répugnantes atrocités. Voilà donc, me semble-t-il, trois cas où l'art cesse d'être décoratif: dans le premier, c'est le mouvement du tableau qui nous importune; dans le second, nous sommes blessés par la couleur; et dans le troisième, le sujet nous offusque. Pour conserver à sa peinture un caractère ornemental, il faut donc que l'artiste, au lieu d'accepter indifféremment tout ce qui se présente à son inspi- ne faut point voir dans cette activité multiple le jeu d'un esprit curieux, s'amusant à ses propres expériences, mais la réalisation rigoureuse et méthodique d'un idéal d'artiste. Ce sens du décor, M. Lévy-Dhurmer le présente, pour ainsi dire, avec une continuité et une concentration toutes spéciales, car la décoration se révèle chez lui, non pas par un parti pris de déformation ou de décoloration en face de la nature, mais par le sentiment qui

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Lévy-Dhurmer 5 ration, en combine et en harmonise les éléments; il faut un cerveau qui choisisse et ordonne. En un mot, il y aura décoration quand il y aura, au sens véritable, composition. Les trois exemples que nous venons d'énu- sorbent et s'unissent; il faut compter avec cet éclairage atténué, et de là vient la nécessité pour le peintre de modérer sa couleur. Enfin, l'artiste a aussi à se préoccuper de nous-mêmes, qui devons vivre dans la société de son mérer peuvent encore nous faire sentir à quels points de vue différents cette composition doit être comprise. D'abord, les lignes du tableau ne devront pas être en désaccord avec les lignes architecturales entre lesquelles elles vont se trouver enfermées: elles seront donc contraintes à une certaine tranquillité, à certains rapports de proportions; et c'est ce sentiment de la règle et de la mesure dans l'œuvre d'art qui constitue le style. Puis, la lumière qui pénètre dans nos demeures n'a pas la franchise et l'éclat du jour extérieur, où les tonalités s'ab- œuvre, si l'on peut ainsi dire ; il doit concevoir une œuvre humaine, en harmonie avec nos goûts, nos rêves et nos pensées, une œuvre dont le sujet ait pour nous un attrait ou un intérêt, qui nous charme ou nous émeuve. La bonne entente d'une seule de ces parties, —de la ligne, de la couleur ou du sujet,— suffit parfois à assurer à une peinture un caractère décoratif, mais on comprendra en quelle estime nous tenons l'œuvre de M. Lévy-Dhurmer, lorsqu'on aura vu tout à l'heure avec quelle exactitude elle répond aux mérites

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Art et Décoration que nous venons d'analyser, et qu'elle eût été capable, à elle seule, de nous aider à déterminer. Il faut louer aussi M. Lévy-Dhurmer d'avoir su réaliser un art qui, sous les qualités éternelles qui garantissent sa durée, nous apparaît au plus haut point comme l'art nécessaire à notre époque. La décoration des palais et des églises ne saurait sans doute absorber de nos jours beaucoup de talents. Ce n'est pas sans quelque compassion que l'on voit quelques-uns s'attarder encore à une sorte de mythologie civique et officielle, bonne pour les mairies et les palais de justice. Les tableaux constituent la plus grosse part de la production picturale ; la vie intime prend chaque jour parmi nous plus d'importance, et c'est pour elle que les artistes doivent surtout travailler. Il s'agit donc de concevoir des œuvres d'intérieur, pour ainsi dire : non point faites pour être affichées, semble-t-il, sous le jour froid des galeries, mais qui s'allieront à la pénombre des chambres, et qui à toute heure nous seront douces et apaisantes. C'est cette note vraiment moderne qu'accusent toujours avec une pénétration si curieuse les peintures de Lévy-Dhurmer, et l'on peut dire que nulle œuvre contemporaine n'opère sur nous à un degré égal cette séduction lente et irrésistible, cette sorte d'ensorcellement, comme si l'artiste avait vraiment soufflé une âme à ces visages qui nous regardent en silence. Il y a là plus que de la peinture ; il y a création magique d'êtres constitués et palpitants, et il s'établit entre eux et nous de mystérieuses correspondances. Il n'y a pas d'exagération à dire que ces œuvres intimes, dont nous nous sentons environnés dans notre demeure, nous entourent de leur influence, et que leur action tacite sur notre existence et sur notre pensée est indéniable. Nos songes flottent alentour de ces images et s'habituent à se poser sur elles ; elles nous sollicitent particulièrement aux heures de mélancolie où l'accès de notre cœur s'offre de lui-même à la persuasion de ces vagues tendresses. Leur grâce s'insinue en nous, et ces figures ne nous restent pas étrangères ; elles nous deviennent chaque jour plus amies : nous nous plaisons à les considérer veillant sur nos joies et sur notre travail. Je n'insisterai pas davantage, pour le moment, sur la portée de cet art méditatif. Je viens de chercher à en donner une impression synthétique; il n'est pas inutile maintenant, pour pénétrer plus avant dans la compréhension de ce talent, de tenter d'en étudier brièvement les éléments divers, et de rechercher tour à tour comment M. Lévy-Dhurmer comprend le style, le sujet et la couleur. Nous avons dit que M. Lévy-Dhurmer ne déformait pas les données de la Nature pour arriver au style. Il peint en peintre, dans la pleine connaissance de son art, sans jamais substituer, par exemple, les teintes plates au modèle. Cela ne veut pas dire qu'il se borne à transcrire ce que lui fournit l'observation directe ; et il n'est pas de ceux qui, lorsqu'on relève sur leur toile un mouvement qui semble désagréable et mal agencé, ont toujours toute prête cette réponse triomphante: « Le modèle me donnait cela. » M. Lévy-Dhurmer ne considère pas que le rôle du peintre soit de s'en tenir à cette prétendue fidélité. Il ne peint jamais sans avoir devant lui le modèle vivant, mais sa vision idéale n'abdique pas devant l'imperfection des détails réels. Il assouplit et coordonne, préoccupé dans chacune de ses œuvres d'un rythme de disposition et de lignes. Il lui arrive bien souvent de bouleverser l'ordonnance d'un tableau presque achevé ou même de le sacrifier complètement. Ces qualités de compositeur, M. Lévy-Dhurmer les applique d'une façon tout à fait spéciale à l'invention du décor dont il accompagne ses figures. Son expérience de la céramique l'a accoutumé au jeu des fonds, plus dense, et comme présentant une contexture plus étroite qu'il n'est d'habitude dans les ouvrages de peinture. La conception même d'un art d'intérieur l'amène, d'autre part, à imaginer des décors qui s'apparent sans contraste gênant, sur le mur, à l'entourage des tentures ; et les personnages même de ses tableaux, au lieu de se détacher sur ces fonds et de s'en séparer, s'y allient, répondent au dessin du décor par leurs propres contours, et se trouvent comme engagés dans la trame unique de l'œuvre, ainsi qu'il en pourrait être dans le tissage d'une tapisserie aux arabesques ingénieuses et changeantes, mariées avec un art infiniment subtil. Nous pouvons citer les exemples les plus frappants de ce caractère si personnel. On le retrouvera sans peine sur la planche en couleur que contient cette livraison. Après avoir remarqué tout de suite le caractère graphique, pour ainsi parler, de cette exquise figure

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Lévy-Dhurmer Circé.

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Art et Décoration d'Ève, la façon dont les bras et les cheveux se croisent et s'enroulent de manière à présenter aux yeux un ensemble de lignes sinuèuses, nerveusement resserrées et immédiatement saisissables, on s'avise aussi de ce que le tissu du fond a de fourni, de riche et d'enveloppant, avec ces branches épaisses de pommiers, où le serpent met encore des méandres qui s'harmonisent avec l'allure de la figure principale. Il y a bien là, à coup sûr, un modèle de composition homogène et la marque du sens ornemental véridique, dont l'originalité et le charme ne peuvent manquer de s'imposer. N'est-ce pas une volonté analogue que l'on découvre encore dans la Bourrasque, et que l'on peut aussi apprécier ici même? Et d'abord, même unité de direction dans les lignes générales du tableau : ici, les cheveux et la tête tout entière semblent emportés dans le même sens par la rafale. Puis, le fond est de nouveau entièrement formé par des feuilles; mais ce sont, cette fois, des feuilles arrachées aux arbres d'essences diverses, qui s'embrouillent et se mêlent, et semblent résonner ensemble, sous la violence du vent. Cette impression dominante de déchaînement farouche mais réglé est formée par tous les éléments du tableau, qui révèle sous des aspects nouveaux la même force de cohésion que tout à l'heure. Le métier n'en présente pas de vides ; le champ tout entier est garni, et les parties diverses, aussi bien que les plans différents, semblent étroitement rattachés les uns aux autres. Citons encore, au même point de vue, la tête de Naïade que l'on a vu figurer à une exposition de la Société Internationale. Le profil repose sur un entrelacs d'algues où circulent des poissons, et ces formes se superposent ou se glissent les unes entre les autres, conçues et amalgamées à la manière d'un fond de ten-ture. Les tableaux de M. Lévy-Dhurmer ne comportent en général qu'un seul personnage; il n'y a point là cependant d'usage exclusif: les Bergers, par exemple, ou les Mystères de Cérès en témoignent. C'est souvent une figure de femme agrémentée d'un décor ambiant. Pour employer le terme usité dans les ateliers, M. Lévy-Dhurmer peint des «têtes d'expression»; et la signification de chaque tableau, tragique ou attendrie, est donnée aussi bien par le décor que par le visage qui en émerge. En vérité, les variations que suffisent à exprimer les lignes et les mouvements de la figure humaine sont infinies, et l'œuvre de M. Lévy-Dhurmer, que l'on pourrait taxer de monotonie avant de la connaître, et sur la seule indication que nous venons d'en donner, parcourt toutes les nuances de nos songes, de nos souvenirs et de nos regrets. Par là elle est assurée de nous captiver et de nous retenir. Nous disons que le souci du décor y aide, et en particulier le parti que l'auteur tire du paysage. Si M. Lévy-Dhurmer peint toujours l'être humain en face du modèle, il n'en est pas de même pour le paysage, qu'il dispose toujours d'imagination. Il ne faudrait pas croire qu'il vient de là, dans sa peinture, quelque chose d'artificiel; la netteté de vision de l'artiste lui permet de rétablir et d'orchestrer, pour ainsi dire, d'une façon très déterminée, un thème de paysage rencontré naguère. Ce mode de travail donne à l'œuvre exécutée une grâce et une émotion toutes spéciales, auxquelles l'élément imaginatif contribue pour sa bonne part. L'impression reçue s'augmente d'une répercussion nouvelle; les paysages se découvrent à nous, chez M. Lévy-Dhurmer, tels qu'ils nous apparaissent dans nos souvenirs. Le peintre, en effet, transpose sa vision; il revoit par devers lui-même, dirons-nous, le site qu'il avait contemplé, et repense les sensations qui en avaient immédiatement surgi pour lui. Il est aisé de s'apercevoir des ressources que cette œuvre entière tire des pays de prédilection que l'artiste a traversés : les nobles visions de la Toscane ou de Venise lui reviennent en mémoire, et aussi les aspects de notre littoral méditerranéen, les pins du golfe Juan, le profil de l'Esterel et la transparence de ces nuits de turquoise, claires comme des aubes. Et c'est encore de ces données connues qu'il part pour se figurer les régions qu'il n'a jamais visitées, et pour nous donner des mirages d'Orient. La même conception de l'entourage, qui s'assimile au sentiment de la figure humaine et le prolonge, se retrouve dans les portraits de Lévy-Dhurmer. A vrai dire, on ne peut mettre à part, si l'on veut vraiment comprendre le talent de notre peintre, son œuvre de portraitiste. Elle ne se différencie guère du reste de ses ouvrages, et les portraits qui portent sa signature sont vraiment des ta-

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Lévy-Dhurmer bleaux aussi complets et aussi expressifs que les autres. Nous en avons mis deux exemples sous les yeux de nos lecteurs : ce sont ceux de M. Georges Rodenbach et de M. Ravaisson-Mollien. Il est à peine besoin de faire remarquer par quelle délicate intuition le peintre a suscité, Mais toujours dans ses figures, les yeux nous requièrent tout de suite. M. Lévy-Dhurmer estime, en effet, que c'est en eux que se concentre et se précise le rayonnement de la physionomie ; c'est eux qui contraignent notre sympathie et nous intriguent. Lévy-Dhurmer est au plus haut point un peintre du regard, derrière la tête du poète, cette apparition de la vieille Bruges, qui semble envelopper le buste lui-même de son atmosphère claustrale et de l'émanation de ses canaux. Quant au portrait de M. Ravaisson, M. Lévy-Dhurmer l'a présenté dans la société des choses d'art où vit son modèle, en même temps qu'il dégageait de ce visage de vieillard et de savant toute la souriante bonne grâce et toute la sensibilité émue qu'il peut contenir. Pour ce qui est de saisir et de fixer les traits de son modèle, M. Lévy-Dhurmer n'use pas, d'ailleurs, d'un procédé uniforme. En face d'une nature variable et journalière, il cherchera le caractère d'une heure, d'un moment particulier ; devant un tempérament plus égal, et surtout mieux connu, il préférera un portrait synthétique, où tous les éléments accessoires s'absorberont dans la recherche du trait dominant. et l'on reste étonné de l'acuité et de la mobilité qu'il lui communique, de cette humidité même qu'il parvient à lui donner. * Il est facile déjà de sentir la fermeté logique et la constitution régulière de ce talent, dont nous essayons d'entrevoir les ressorts. Par ce que nous venons de dire, on peut remarquer avec quelle justesse les qualités d'invention et de composition se répondent et se continuent chez M. Lévy-Dhurmer. Nous allons voir que sa technique obéit encore aux mêmes principes. On y relève les mêmes exigences dans l'union des parties, et cette facture homogène et cohésive ne fournit pas un des traits les moins caractéristiques de la personnalité de notre artiste. Les couleurs se mêlent et s'enchevêtrent, tant dans ses peintures que