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ART D'AUJOURD'HUI LES NÉO-PRIMITIFS - HARTUNG REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN • SÉRIE 2 • NUMÉRO 4 • MARS 1951 • PRIX 200 FRS
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ART D'AUJOURD'HUI LES NÉO-PRIMITIFS - HARTUNG REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN • SÉRIE 2 • NUMÉRO 4 • MARS 1951 • PRIX 200 FRS
SOMMAIRE LES NEO-PRIMITIFS, par Pierre Guéguen. I. D'un embarras des noms : Naïfs ? Instinctifs ? Populaires ? Maîtres de la réalité ? Ou simplement peintres. II. Traits généraux de l' « Artiste Naïf ». III. Le Néo-Primitivisme populaire a précédé le primitivisme cérébral de l'Art moderne. Le Panthéon des Naïfs : 1° Les Imaginatrices Rousseau, Vivin, Bauchant. 2° Les Visionnaires Sérphine Louis, Greffe, Hirsfield. 3° Les Maîtres de la Réalité Peyronnet, Utrillo, Bombois. 20. HARTUNG, par Charles Estienne et Léon Degand. 26. Exposition d'Art Japonais, par Itsuji Yoshikawa. 28. Expositions diverses (France et Etranger). 32. L'Epouvantail de l'Académisme, par Léon Degand. Planche hors-texte en 2 couleurs de Jean Dewasne. Au pôle de la grande abstraction il semble bien que corresponde, de plus en plus, le pôle de la sensibilité pure, dans ce qu'elle a de primesauterie, de non scolaire, d'authentique. Non pas l'art brut, étiquette qui s'applique plus naturellement à la nature lorsque celle-ci nous surprend par un art en marge de ses gabarits classiques : l'art des Objets Naturels, bois ou pierre, saisissant d'une beauté imprévue et baroque. Mais un art, rustre en sa vigueur, naïf en son ingénuité : l'art des Néo-primitifs. Vos yeux l'ont tous de suite identifié en regardant les Bombois de notre couverture et son roi des Halterophiles, qui sont des gifles magistrales sur les joues des pâles palotins des Trente-Six Mille Toiles dans les Trente-Six Salons de peinture figurative. Derrière Bombois le costaud, vous trouverez tous les grands ainés, de Vivin le quadrilleur à Séraphine qui peint aux anges. Les trois meilleurs vivants s'ajoutent à ceux qui ne sont plus. Dans un autre numéro spécial, vers l'été, nous ferons leur place aux Cadets, à ceux qui portent avec gentillesse le drapeau du Dimanche, drapeau devenu quotidien ; mais qui garde en lui la coquetterie du jour où l'on prend la peine de choisir sa cravate couleur du temps et des fleurs de saison. LES NÉO-PRIMITIFS LES GRANDS AINÉS par Pierre Guéguen I. - D'UN EMBARRAS DES NOMS: NAÏFS ? INSTINCTIFS ? POPULAIRES ? MAÎTRES DE LA RÉALITÉ ? OU SIMPLEMENT PEINTRES ! Wilhem UHDE écrivait : « Je me rends compte que si je collectionnais des tableaux, ce n'était pas pour leur caractère "cubiste ou primitif", mais pour leur haute qualité... Pas plus que la note "cubiste" ne me guidait dans le choix des tableaux de PICASSO et de BRAQUE, je ne me laissais déterminer par le côté primitif de ceux du douanier ROUSSEAU. Si, par la suite j'ai encouragé Sérphine de SENLIS, ce n'est pas pour le caractère primitif ou surréa liste de ceux-ci, mais parce qu'elle appartient aux grands immortels, qui dépassent le cadre d'un mouvement ou d'une école. De même, Louis VIVIN, que j'ai trouvé au cours de ces années-là, me semblait d'un niveau artistique si élevé que la forme signifiante de ses ta bleaux ne m'intéressait que secondairement. Il m'arrive encore d'acheter par-ci, par là. Il s'agit alors presque toujours de tableaux dits abstraits. Mais je ne les achète pas non plus principalement pour l'amour de cette nouvelle tendance, mais à mesure qu'ils perpétuent la grande tradition française. » Il est bon de rappeler ces lignes si pertinentes, non pour enlever aux primitifs d'aujourd'hui, aux cubistes ou aux abstraits, leur caractère, l'originalité de leur esprit et, comme leur nécessité dans l'histoire de l'art; mais, du point de vue qui nous intéresse, pour mettre au premier plan de la peinture naïve en lieu du pittoresque, d'une naiveté (péjorative), d'abord et avant tout — LA QUALITE — Partant de cette qualité, il faut bien marquer que, dans l'échelle des valeurs picturales, certains néo-primitifs se classent parmi les plus grands. J'entendais, l'autre jour, à ma grande satisfaction, un jeune artiste « abstrait » déclarer que, pour lui, la CHARMEUSE DE SERPENTS du Louvre valait n'importe quel chef-d'œuvre; et ses camarades d'approuver. Dans le même ordre, M. BING-BODMER rassemblant les BOMBOIS de la première période, dispersés dans des collections et inconnus du public, en une exposition aussi sensationnelle pour les amateurs d'abstraction que pour les amateurs de néo-primitifs, entend placer, à côté de ces toiles, les chefs-d'œuvre de la sculpture nègre, dont elles ne sont pas indignes. Il n'y a de science que du général; mais il n'y a d'art que du singulier. C'est cette singularité « naïve » qu'il importe de définir, précisément quand elle s'enracine assez profond, de même que toute grande œuvre, pour fleurir en universalité et atteindre alors à la beauté. Au préalable, il faudrait peut-être contrôler les noms de : naïfs, instinctifs, populaires, maîtres de la réalité, sous lesquels on désigne les primitifs d'aujourd'hui. En vérité, chacun d'eux contient sa part de vérité, sans coiffer tous les impétrants. NAÏF, doublet de NATIF, signifie strictement : naturel et sans art. Les peintres naïfs sont des « naturels » de la terre, de la mer, du commerce, etc., poussés brusquement, à un certain âge, vers cette artificialité de l'art, contraire à la nature, dont parlait MONTAIGNE. Ils se trouvent être « sans art », au début; disons surtout, sans école, sans Beaux-Arts. Mais, ayant le don, ils inventent à mesure cet art, comme les professionnels cultivés doivent pour se dégager de la poix d'école, le réinventer. Peu à peu, les naïfs deviennent les professionnels de leur naivité; Henri ROUSSEAU a eu un quart de siècle pour épanouir son génie « d'amateur », de prétendu « peintre du dimanche »! INSTINCTIFS? C'est une espèce qui ne court pas les Salons de Peinture. Pourtant, tous les vrais artistes le sont. A plus forte raison le pri mitif qui s'ignore et qui peint envers et contre tout, y compris lui-même. POPULAIRES? Oui, pour la plupart, d'origine tout au moins. Si VIVIN a conquis le grade d'inspecteur des P.T.T., c'était tout de même un villageois de l'Est. Mais il existe aussi une peinture naive bourgeoise, qui n'osait pas se montrer hors de la maison. N'ayant point passé par un atelier de peintre, ni une Ecole officielle des Beaux-Arts. Ses auteurs peignaient, sans raison valable en apparence, voire sans raison avouable, car, confesse-t-on tout haut ses rêves, même anodins, dans une famille qui sait se tenir? De qui sont ces tabletautins charmants que nous savons des greniers ou recherchons « aux Puces » et chez les antiquaires? De l'encle Edouard, sans doute, cet original qui se mit à peindre vers la quarantaine, de même qu'à vingt ans il avait fait une fugue en Abyssain! Ou de la cousine vieille fille qui avait parfois si ou jolies embellies de jeunesse dans ses yeux gris. Le titre de MAÎTRES POPULAIRES DE LA REALITE a été l'enseigne d'une Exposition organisée à Paris en 1937 par le Musée de Grenoble, dont le catalogue comportait une remarquable préface de Maximilien GAUTHIER. Il était emprunté à l'exposition des « PEINTRES DE LA REALITE » en France au XVIIe SIECLE, qui avait eu lieu quatre ans plus tôt, nom sous lequel Paul JAMOT caractérisait surtout, par opposition au classicisme comme à l'académisme, l'art plus simple et plus grand, plus proche de la réalité, des LE NAIN et de Georges DUMESNIL de la TOUR. Certes, nos Néo-Primitifs sont pour la plupart eux aussi, des maîtres de la réalité. Cependant ce terme qui va si bien à un BOMBOIS, n'explique pas l'exotisme onirique du Douanier ROUSSEAU, les fleurs surréelles de Sérphine, ni la topographie imaginaire des monuments de PARIS chez Léon GREFFE. Le seul vocable, qui conviendrait parfaitement serait celui, inélégant, d'AUTODIDACTES. On objectera que des peintres non primitifs peuvent se former seuls, en dehors de toute influence scolaire. Peut-être, mais ils respirent alors l'air du temps et ils sont impressionnistes, expressionnistes, surréalistes, parce que leur œil enregistre la peinture du temps. Le premier « PEINTRE DU DIMANCHE », lui-même, qui fut un officier de la Garde Républicaine: DUBOIS-PILLET, n'échappe pas à la règle et on le rattache à l'impressionnisme. S'il est difficile de baptiser les néo-primitifs, combien il est plus délicat encore de chercher à les caractériser, puis à les classer. Mais, après tout, si la critique n'est pas faite nécessairement pour donner des verges, elle est peut-être faite pour les risquer. Il y a sans doute trois sortes de primitifs : 1° Ceux dont la vocation, ignorée d'eux-mêmes, EXPLOSE brusquement, dans un milieu réfractaire: le DOUANIER, BAUCHANT, etc... 2° Ceux qui sont nés peintres; mais que la nécessité oblige à LAISSER DORMIR LEUR VOCATION, comme VIVIN. 3° Ceux qui ne peuvent pas attendre des circonstances favorables, une retraite, par exemple; mais travaillent en forcenés; le jour, pour le beefsteak, la nuit pour la « barbouille », comme BOMBOIS. Parmi ces derniers, se compte le plus grand nombre de vrais peintres au sens technique; mais si les nus de BOMBOIS tiennent auprès des nus de COURBET, ces nus n'en sont pas moins forains, populaires, sans que ces qualifications retranchent rien à leur magnificence. Elles les expliquent seulement, elles précisent leur originalité.
Camille Bombois : Le Levier de Poids (Cliché Bing). — Ni le peintre, ni l'athlète, ni le public n'oublient la sébille !

II TRAITS GÉNÉRAUX DE L'ARTISTE NAÏF LE NAÏF EST UN PRIMAIRE QUI SE SUBLIME EN PRIMITIF. Le plus souvent le Peintre Naïf, par sa situation modeste et son instruction primaire, fait partie de la classe populaire, la moins avertie de l'art, ce qui ne lui ôte pas ses qualités natives de spontanéité, de généralité, d'imagination. Malheureusement ces qualités sont loin de trouver, à l'école, le climat qui leur conviendrait. Les niaises-ries de la radio, les navets du cinéma, achèvent de les dévelouter. L'artiste naïf, au contraire, garde son naturel, sa fraîcheur, sa candeur intacte. Au lieu de se guider vers le primaire-supérieur, ascension du primate au robot, il opère ce rétablissement merveilleux de revenir à l'élémentaire, au primitif. Aussi risque-t-il fort de n'être pas compris de son entourage, quel attend que la manne de l'art lui soit de partout : de la publicité, de l'État ! mais non d'un des siens, nullement qualifié officiellement pour cela, et qui lui offre une image de lui-même toute différente de celle, banale, conformiste et garantie, qu'il espère. Il n'y a pas qu'eux à être scandalisés de la prétention à devenir peintre d'une femme de ménage, d'un maçon ou d'un pucier du marché-aux-puces. Les primaires-supérieurs subissent les néo-primitifs comme une injure personnelle. Avant la guerre de 1939, un universitaire de bonne foi, mais n'ayant de foi que scientiste, c'est-à-dire anti-artistique, résolut de déboulonner la « fausse gloire » du Douanier ROUSSEAU, Maître et Drapeau de tous les Néo-Primitifs, qui résistait encore malgré les grandes offensives de la presse, en 1912 et en 1926, lors des deux expositions organisées par Uhde. Son point de vue d'écolâtre était logique : le succès de peintres naïfs, sans instruction ni diplômes, n'est-il pas un défi scandaleux à la peinture d'artistes, boursiers ou non, mais nourris et blanchis au lait d'école, médaillés par l'État, parfois prix-de-romés ? Confiérait-on une chaire de Sorbonne à un désagrégé de l'Université : un Brune-tière par exemple ? On vit donc notre pion tenace démontrer l'inanité de la peinture de ROUSSEAU en mettant bout à bout les petites contradictions trop humaines des critiques d'art, comme si ceux-ci avançaient à coup d'équations et de démonstrations ! Qui ne sait que le critique est un vague chef du protocole de ce Dieu : l'Absolu, et que, pesant l'impondérable, il se trouve le plus court des hommes ? Les mystifications dont fut victime le bon Douanier, l'amenaient à conclure que le succès de ROUSSEAU bientôt s'en irait en fumée. Pour hâter cette bonne chose, il acheva de se combler de ridicule, en prenant l'initiative d'une pétition signée de gens le plus incapables d'initiative, bien que les plus combinards : des membres de l'Institut ! En un mot, la revanche significative du Primaire-Supérieur sur le pauvre néo-primitif qu'il surveille. Colle sur toute la ligne ! LES PRIMAIRES LE RENIENT, LES INTELLECTUELS L'APPLAUDISSENT. Au contraire des primaires, qui blâment le primitif né parmi eux, l'élite intellectuelle l'appaludait. Elle sent vivement le besoin de se rafraîchir à la verte fontaine, de s'allonger sur le courtil pour y rêver. La foi, la candeur, la primitivité sont des paradis qui reposent. La plupart des « Populaires » ont été découverts, lancés, achetés par des intellectuels. A Henri ROUSSEAU sont associés les noms d'Alfred JARRY, originaire de LAVAL comme lui ; de COURTELINE, qui revendit le portrait au nez torse de Pierre LOTI, pour se payer un voyage en Italie (cet humoriste, qui prétentieusement, au théâtre se croyait Molière et composait des vers académiques, n'avait d'ailleurs acheté ce Rousseau que pour son Musée des Horreurs !) ; de Guillaume APOLLINAIRE, son panégyriste ; de PICASSO, son témoin qualifié. Le premier amateur d'UTRILLO fut LIBAUDE. Emile BOYER dut son crédit à Maurice RAYNAL, critique attitré du Cubisme et son succès à la Princesse MURAT. Le premier tableau de BOMBOIS, à la FOIRE-AUX-CROUTES de MONTMARTRE, frappe aussitôt le poète Noël BUREAU, le premier acheteur également de VIVIN. LE CORRUSIER a été pendant dix ans le seul client de BAUCHANT. Madame GREGORY se passionne pour VIVIN. PEYRONNET, BOMBOIS. Séraphine LOUIS était à Senlis, la femme de ménage et la protégée de Wilhem UHDE, le grand collectionneur qui a donné son nom à la salle des Néo-Primitifs du Musée d'ART MODERNE de PARIS. Aristide CAILLAUD se trouva encouragé par Max INGRAND. Jean PAULHAN, André BLOC (qui a découvert CHAISAC), le céramiste TATIN par Maximilien GAUTHIER ; DEMONCHY par LA FREGONNIERE, commen-tateur de GONDOUN ; Véronique FILOZOF, par Armand HOOG ; Léon GREFFE, par M. GUERIN. M.DUBUFFET s'est découvert lui-même. Les critiques d'art, acquis dès le début, furent Rémy de GOUR-MONT, qui commanda en lithographie, à ROUSSEAU : « Les HORREURS de la GUERRE » ; SALMON, CARCO, RAYNAL, WARNOD, ZERVOS, Maximilien GAUTHIER. Depuis, HERAUT et JAKOWSKY. Sans oublier Charles STIENNE, Robinson de l'Art Abstrait, qui a confessé que dans une île déserte, il ne voudrait pour Vendredi qu'un seul peintre : SERAPHINE. LA PRIMITIVITE SE REVELE LE PLUS SOUVENIR A L'AGE MUR. En règle générale, la vocation des Néo-Primitifs est une vocation tardive, d'âge mur ou, ce qui est plus surprenant encore, de vieillesse volcanique. On comprend, d'ailleurs, que si la peinture doit sortir, toute armée, du cerveau d'une servante ou d'un épiciers, qui n'ont jamais appris le métier, une incubation lente soit nécessaire. Il faut que la thésaurisation se fasse, pendant des années silencieuses, dans l'inconscient. C'est la surprise des sources. Voici les records d'âge : Grandma MOSES, l'Américaine, aujourd'hui nonagénaire, se met à peindre à plus de 77 ans; Clotilde PATARD débute à 71 ans; HIRSFIELD à 65; ROYER à 63; VIVIN à 60; PEYRONNET à 48; BAUCHANT et CAILLAUD à 45; LECLERC à 41; SERAPHINE LOUIS et Emile BOYER à 40, etc... LA PRIMITIVITE EST UNE FORCE IDEOLOGIQUE. La plupart des Néo-Primitifs étant des « Populaires », ils n'ont pas le luxe de se forger des théories intellectuelles, comme l'Art pour l'Art ou l'Abstraction. Ils sont portés, tout naturellement au contraire, à la croyance aux idées-forces de la démocratie et à leur triomphe. Ils se sentent un message ; ils ont tous une foi. UHDE qui les connaissait si bien, les avait appelés les Peintres du Coeur-Sacré. En fait, quand on lit ses souvenirs on se sent ému jusqu'aux larmes. Le Douanier ne reculait pas devant les grandes compositions symboliques : « LA LIBERTÉ INVITANT LES ARTISTES »; « LES REPRESENTANTS DES PUSSANCES ETRANGERES VENANT SALUER LA REPUBLIQUE EN SIGNE DE PAIX »; « LES HORREURS DE LA GUERRE ». BAUCHANT écrit que ses toiles préférées sont : « PERICLES JUSTIFIANT L'EMPLOI DES DENIERS DU PEUPLE »; « PROCLAMATION DE L'INDEPENDANCE AMERICAINE ». DECHELETTE ne peint, pro-clame-t-il, que pour « composer des allégories ». Il avait commencé une trentaine de toiles au moment de la guerre d'Ethiopie sur : « LE NEGUS DANS LA COUR DE LA S.D.N. »; « HUMANITE, OU VAS-TU? »; etc... Ainsi que le souligne M. Robert REY, « il a un pouvoir d'allégorie à tout casser »! Les gerbes de Séraphine LOUIS sont des gerbes votives, des fleurs hymniques; les cathédrales de Maurice UTRILLO ont une intention expiatoire et veulent racheter ses égarements. Tandis que les grands peintres modernes ne peignent qu'excep-tionnellement des « GUERNICA » et qu'il leur suffit de battailer plastiquement en des combats souvent sévères, les Néo-Primitifs sont, pour la plupart, enfervrés par des thèmes humanitaires, historiques ou religieux, à la manière, au fond, des thèmes de prix de Rome ! Seulement, au lieu de couler, dans ces thèmes idéologiques, le dérisione jus d'école, ils les emplissent de tendresse, d'ingénuité, d'ingéniosité. Ils y mettent la sensation et l'adoration. Le pain, le vin, le lard. L'art, pour eux, étant une foi, même laïque, ils rejoignent, en cela, les grands Primitifs. Madame GREGORY, qui a composé avec tant de goût et de fer-veur, une collection de Néo-Primitifs, remarquait que depuis qu'elle avait introduit, parmi eux, dans une des pièces, une toile admirable de SOUTINE, il n'y avait plus de paix dans ce salon. Pourtant cette toile est intitulée « LA PRIERE »; mais l'homme en prière, s'y tord comme une flamme. La dissonance SOUTINE met bien en évidence la qualité morale des Primitifs (modernes ou anciens) : la foi, la candeur, la générosité des sentiments et l'harmonieuse sérénité de leur pathétique même. LA TOUCHANTE BEQUILLE DU DOCUMENT GRAPHIQUE. Il est assez curieux que les Néo-Primitifs, c'est-à-dire les peintres les plus proches de la nature, et dont l'art semble inspiré bien plus par elle que par la spéculation intellectuelle, aient toujours fait un grand usage de cartes postales, d'illustrations fidèles, au lieu d'aller pignocher le motif comme disait CEZANNE. La raison apparente en est, peut-être, une certaine défiance. Ils ne se sentent pas toujours l'habileté d'un « BOZART » pour copier directement le paysage. Défiance naive à vrai dire, car l'habileté, le coup de main n'ont guère à voir avec l'art vrai, qui est toujours transposition, invention. Il est plus inquiétant après tout, de voir un MANET copier des personnages stylisés par les grands maîtres de toutes les Ecoles et les placer dans ses tableaux, que de voir des peintres populaires utiliser l'humble carte postale, laquelle ne stylise rien, mais rend machinalement l'optique d'un lieu. Il leur reste plus à faire une fois leur copie finie, qu'au Maître du « Déjeuner sur l'Herbe. (D'ailleurs, que font les élèves, sinon de garnir leur mémoire de documents qu'ils ruminèrent au cours de leur carrière?) COTTEAU disait que la photographie avait libéré la peinture. Il entendait par là une libération du rendu fidèle : exactitude du portrait, du site, etc..., liberté de déformer à volonté, jusqu'à la suppression même de toute analogie et à la création d'objets abstraits. Mais avec les Néo-Primitifs, on peut l'entendre autrement. La photographie les libère d'une partie du dessin, parce qu'elle leur fournit un minimum acceptable, à partir duquel ils peuvent épancher leur sensibilité créatrice. Quant aux illustrations du « Journal des Voyages » ou du « Magasin Pittoresque », elles constituent des introductions poétiques à la Forêt Vierge, à la Banquise, à l'Exotisme. Séraphine Louis commence à peindre à la quarantaine. Ici elle a soixante ans. Les yeux sont extatiques. Elle peint « aux anges ».
III. LE NÉO-PRIMITIVISME MODERNE POPULAIRE A PRÉCÉDÉ LE PRIMITIVISME CÉRÉBRAL DE L'ART MODERNE En 1932, j'intitulais une étude sur PICASSO, dans « CAHIERS D'ART » : PICASSO PRIMITIF CÉRÉBRAL. Cet article était justement un parallèle, à première vue assez paradoxal, entre PICASSO et ROUSSEAU. Ce que le Douanier réussit à découvrir grâce à son ingénuité, PICASSO réussit à l'inventer, grâce à la table rase et à une construction nouvelle de démiurge fabricateur. Aussi est-il instructif d'insister sur l'apparition du phénomène ROUSSEAU et ce qu'elle déclencha de mystification et d'émerveillement simultanés. Lorsque, pour la première fois, dans l'histoire de la peinture, un amateur populaire, un peintre du dimanche se prend au sérieux, il est naturel que l'on éclate de rire et qu'on se le dise. Aussi JARRY, incarnation du père UBU, et les poètes et peintres du Bateau-Lavoie, rue Ravignan, à MONTMARTRE, s'ébaudissent. Enfin, ils ont trouvé l'artisan de ces « peintures idiotes » que préconisait RIMBAUD ! Et tous d'aller voir le bonhomme. Mais, à mesure que sa gaucherie s'affirmait originalité, que sa candeur fleurissait en chefs-d'œuvre, les artistes et les poètes se rendaient compte que, sous leurs yeux, se réalisait un miracle : en pleine civilisation industrielle et scientiste, la naissance d'un Primitif ! Ils savaient qu'il existait une grande différence entre eux, artistes intellectuels, et ce primaire d'octroi, qui ne connaissait rien à l'art, qui prenait le pire pour le meilleur, qui était apparemment crédule, jobard, épaté de tout. Mais ils devinaient qu'il y avait une bien plus grande différence encore, un incomensurable abîme entre eux, héritiers savants de plusieurs siècles de civilisation et ce primitif qui « collait » bien avec le Quatro Cento, avec l'Art Archaique, avec l'Art Nègre, tout en les ignorant. Apollinaire était stupéfié de se voir portraiture par le Douanier auprès d'une Muse allégorique, non pas de prix de Rome, mais telle qu'on peut en voir trônant derrière les comptoirs de mercerie ! Sur le devant, en ex-voto, des fleurs, non point plantées, mais repiquées, comme font les enfants insoucieux des racines. Ce Douanier un peu fou, cet innocent, peignait des nus sur canapé, en des forêts tropicales, naïvement PARCE QUE CETAIT DU REVE ! Ce peintre, improvisé, avait peur parfois des scènes QU'IL ÉTAIT OBLIGE DE PEINDRE : un incendie, un suicide, des fauves, la guerre... Il lui arrivait d'ouvrir sa fenêtre pour chasser le mauvais fluide ! Et de ces sujets « idiots » qu'il eût voulu peindre à la manière de BOUGUEREAU, il tirait des chefs-d'œuvre qui ne ressemblaient qu'à eux-mêmes. Pourquoi donc le mystifiait-on, ce simple de génie, en lui faisant croire qu'il était invité à l'Elysée par le Président (un pauvre bougre du suffrage universel à qui tout le monde aussi faisait croire qu'il était le Président, bien que personne, aujourd'hui, ne se rappelle même de qui il s'agissait !). Pourquoi lui offrait-on des banquets ? Pourquoi un sosie du sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts (celui là même sous le sous-secrétariat duquel on vola la Joconde, ce qui lui valut, le même nom au masculin) le décora pour rire ? Simplement parce que dans l'inconscient des mystificateurs, ROUSSEAU aurait admirablement fait dans un « diner de têtes » à l'Elysée ! Parce qu'il méritait des banquets émus et la Légion d'Honneur ! La mystification est un point extrêmement important à élucider. N'oublions pas que fantaisie, autrefois, était simplement synonyme d'imagination. C'est pourquoi elle est toute mêlée à la création. MYSTIFICATION FERMEE ET MYSTIFICATION OUVERTE. Les ateliers d'art sont des lieux élus pour les blagues et bons tours, plus que tous autres ateliers ou écoles et même que la caserne. On ne s'est peut-être pas assez demandé pourquoi. L'improvisation juvénile la rattache au jeu, lequel est très voisin de l'art et constitue comme un apprentissage mimique de l'art. La farce est une saynète ayant pour thème une catastrophe sans gravité, où des seaux vous tombent sur la tête, où des sièges s'écroulent sous votre séant, où le lit refuse l'entrée de vos jambes, etc... L'invention n'est certes pas dans ces canevas traditionnels, mais dans la manière de les présenter et dans les subtilités par lesquelles on réussit à faire tomber la victime dans le panneau. Elle est donc, dans une certaine mesure, une activité inventive. Aussi est-on surpris de voir à quel point tous les élèves des Beaux-Arts du monde, qui ont l'air de faire preuve de tant d'originalité dans leurs blagues et chahuts d'ateliers, témoignent dans leurs travaux d'art, de tant d'indigence et de platitude. « Les petits poètes, dit WILDE, sont irrésistibles : ils vivent la vie qu'ils ne savent écrire ». Il en est ainsi des petits artistes. Leur talent passe en bons ou mauvais tours, farces et canulars. C'est la mystification fermée. Il n'en était pas de même dans la tête d'un PICASSO au temps où, avec APOLLINAIRE, il mystifiait le Douanier ROUSSEAU. La manière dont le Douanier déformait, par gaucherie, ses personnages, lui montrait qu'un artiste actuel pouvait déformer, comme les rupestres, comme les anciens habitants de l'Ile de PAQUES. Le Néo-Primitif de PLAISANCE l'introduisait, sans le savoir, aux déformations primitives, aux grands arts archaïques. Cézanne, mort dix ans avant Rousseau, ne se disait-il pas le primitif de la voie nouvelle qu'il avait découverte ? Il y eut, alors, sous le nom intellectualiste de cubisme, une tentative héroïque pour sortir de l'ornière des formes courantes. Ce magnifique et audacieux jeu plastique a paru d'abord ahurissant à ses inventeurs mêmes et mystifiant à ses premiers témoins. Aujourd'hui encore, lorsque la déformation altère la place des différentes parties du visage, ou qu'elle multiplie arbitrairement l'une d'entre elles, pour le « philistin » indigné, Narcisse inconscient, outré qu'on porte atteinte à son image, la mystification dure toujours. Il est donc certain qu'il y a eu, au début de l'art moderne, un ambivalence de recherche et de haute fantaisie. On l'aurait bien mieux vu si cet art avait échoué dans ses tentatives prétendues aberrantes. MAIS IL A REUSSI, C'EST-A-DIRE IL A FAIT LA PREUFE QUE SES TATONNEMENTS AUDACIEUX OUVRIENT DES VOIES NEUVES, aussi riches qu'insoupçonnées. Aussi apparaît-il que toute investigation un peu hardie mystifiera toujours les conformistes, qui ont d'ailleurs réussi à donner à « excentrique » un sens péjoratif. « C'est un des charmes de la pensée chinoise, dit l'érudit Paul PETIT, qu'elle fait son possible pour écarter, de la haute spéculation, les esprits systématiques qui en détienne, en Occident, le sinistre monopole. Tous les grands taoistes ont été des farceurs. Le goût de la farce est le point sur l'i de leur profondeur, la grâce qui se surajoute à la puissance. » P.G. Bouguereau : « Les Oréades », dont la si belle vaseline faisait rêver Rousseau. Cézanne, lui, rêvait seulement d'être admis « au Salon de Monsieur Bouguereau ». Bombois : Baigneuses (Cliché Bing). Ces pieds-bots si beaux (au milieu) sont cuissots. Les autres jambes allongent des nymphes. Car ces trois filles sont des nymphes (sans le savoir) par leur mystérieuse liaison avec l'onde, — liaison réinventée par l'art solide et naïf de Bombois, faune visuel.
LE PANTHÉON DES NAÏFS Cours de Dessin, Peintures et Aquarelle Leçons particulières Henri ROUSSEAU Professeur des Cours Philotechnique de Vienne de Paris 2bis, Rue Perrel (14ème), dans la Rue Vercingetorix Pour tous ses cours le professeur désirant des progrès rapides le nombre des élèves sera limité COURS MIXTE pour enfants et jeunes gens, le samedi de 2 à 5 heures. Pour adultes à partir de 16 ans Académie, Modèle Vivant Jeudi soir de 8 h à 10 heures Prix de ces cours 8 francs par mois Pour les Cours du Jour et ceux du Soir, les Parents peuvent assister aux leçons --- Henri ROUSSEAU étant historiquement la tête de série et, de plus, peintre reconnu, dont les œuvres figurent dans les Musées où elles triomphent il est intéressant de rechercher, pour un cas aussi exemplaire, les raisons inconscientes qui amenèrent l'employé d'octroi, sans culture générale ni picturale, à s'exprimer et à devenir un artiste authentique. La bonhomie qui faisait de lui une cible facile pour les farces sans avoir quoi que ce soit d'une fausse bonhomie, n'en camouflait pas moins son être profond, fondamental, celui d'un héros amoureux. Non pas Don Juan, mais une sorte de Jean de LA LUNE populaire, sentimental jusqu'au pleur, absorbé, ahuri. Soulignons qu'il fut marié deux fois et qu'à 64 ans, il voulut se marier une troisième. Mais les parents de la jeune personne s'y refusèrent. On ne donne pas la main d'une vierge de 54 ans, vendeuse qualifiée de l'Economie Ménagère, à un petit retraité de l'Octroi, qui pose au peintre et vient, avec son violon, donner des sérénades ridicules sous vos fenêtres ! Toutefois, la vendeuse, du genre fourmi, laissait cette cigale se ruiner pour elle en cadeaux qui le réduisaient à la misère. Quand il mourut à l'hôpital Necker, deux ans plus tard, elle ne se dérangea pas. Lui, dévoré d'amour, espéra sa visite jusqu'à la fin et mourut navré. Si le pauvre Douanier semblait assez risible, dans sa naïveté de se croire peintre, voilà un comique de plus à ajouter au compte ! Quand on voit le tableau intitulé « Moi-même » où ROUSSEAU, coiffé d'un béret de velours, à l'artiste, est debout comme sur la pointe des pieds, les yeux exorbités et furieusement sérieux, immense à côté des promeneurs lilliputiens, se détachant sur un paysage de pont de fer, de Tour Eiffel, de navire battant d'origines, on le surprend dans son vrai rôle de coq gaulois. Et que lit-on sur sa palette ? « Clémence et Joséphine » ! Nous avons le portrait de sa première femme, en pied, à la Velasquez, dans une robe noire à manches gigot, aux courbes admirables. Un chaton, au sol, n'a pas d'échelle et hausse encore le personnage, autour de qui une profusion de verdure dit l'amour naïf de ROUSSEAU pour l'emblématique des fleurs. Le Peintre du Dimanche endimanché. H. Rousseau : Portrait-Paysage (Cliché Bing). --- I° LES IMAGINATEURS d'Allégories de Merveilleux d'Epoque de Paysages Exotiques Le Douanier Rousseau ou la Mythologie d'une Époque (1844-1916)
H. Rousseau : Le Cinquantenaire de l'Indépendance. « Le Présent et le Passé » montre les têtes du peintre et de sa femme flottant dans le ciel au-dessus de leur couple réel lié par un bouquet et ayant devant lui un buisson décoratif symbolique. ROUSSEAU avait composé, pour ce tableau, l'inscription : - « Etant séparés l'un de l'autre - « De ceux qu'ils avaient aimés, - « Tous deux s'unissent de nouveau - « Restant fidèles à leur pensée. » C'est une nécessité naturelle, chez Rousseau, que d'aimer et d'être aimé... Il va de maison en maison, portant son cœur dans ses mains et il l'offre. Toutes les femmes qu'il connaît il les désire en mariage et dans plus d'une loge de concierge ses tableaux sont suspendus comme des cadeaux de prétendant. » (W. Ulde.) Cette sentimentalité cachait une sensibilité frémisseante et la sensualité de tous les grands artistes. Elle dut donc être l'accouncheuse de cette expression artistique qui, chez ROUSSEAU comme chez beaucoup d'instinctifs primitifs, prend plusieurs formes. Le Douanier composait des petits airs à sa façon, qu'il jouait pour récompenser son auditoire de midinettes, après lui avoir joué, sur son violon, la chanson en vogue. Quelques vers, inscrits sous des tableaux, nous montrent aussi ses velléités de poète. Nous disons velléites en songeant au peu d'essor que le verbe prit chez lui, car poète, Henri ROUSSEAU l'était intensément par sa peinture. Il en avait le don essentiel qui est de transmuter la réalité, grâce à une imagination, non littéraire, mais plastique. Par l'honnêteté populaire et, surtout par les gaucheries enfantines d'apprenti quadragénaire, il est un maître de la réalité, tandis que, par sa poésie native, par la frénésie de son imagination, il est aussi un maître de ce surréel dont son ami APOLLINAIRE écrivait le nom pour la première fois. Son scrupule d'exactitude allait jusqu'à mesurer vos traits, s'il faisait votre portrait ! Aussi ses figures ont-elle souvent la brutalité des daguerréotypes de l'époque. Novice, il est trop occupé par la difficulté de rendre ce qu'il voit pour enjoliver, lui qui adore le joli de BOUGUEREAU et d'HENNER, la pomade d'Institut. Et ce qu'il voit, bien que ses personnages soient toujours costumés, pommades, engoncés, c'est la faune des petits commerçants du quartier de PLAISANCE, qui ne plaisaient pas avec le décorum bourgeois, avec l'attitude haut-le-pied devant le portraituteur, avec l'Attention! adjudantesque du photographe ou du peintre de barrière. D'où ces visages imprécis, insolites, exotiques, aussi étranges en « blancs » que les Zoulous en « noirs », ces Zoulous parmi lesquels allait mourir le Prince Impérial. Devant les toiles contemporaines de MANET ou de RENOIR, si l'on pense aux costumes d'époque, on les trouve plus ou moins démodés. Devant celles du Douanier, on se sent dépaysé. C'est qu'il regarde ses modèles à travers la crudité presque féroce de sa loyauté artisanale, et ne voulant pas rater un seul embellissement de ces petits bourgeois endimanchés, lui, peintre du dimanche, ne rate pas du même coup leur type profond sous le déguisement de fête. Aussi la première impression est-elle une impression de jeu de massacre ! La Noce, où l'échelle en apparence rabougrie de la vieille du premier plan (mais en vérité, elle est plus bas que la mariée), rend encore plus incroyable cette exposition de mannequins et de moustaches en queues d'hirondelles, atteint à la grandeur caricaturale d'une Noce pétrée, dans un Pompéi de banlieue. Les types sont si saisis, si forcés que d'étranges analogies naissent. Un des hommes, au beau plastron, fait mignon Henri II ! Les Joueurs de Ballon, plus énormes d'être resserrés dans un « court » vraiment très court, pareil au pourpîr vert des miniatures médiévales, cocasses sous des maillots cercélés de raies, ont des mines terribles de bibendums en calecons, de forçats de faits-divers. Les enfants de ROUSSEAU montrent aussi des têtes singulières, qui frisent le monstre. A la vérité, les têtes d'enfants sont souvent disparates quant à leur taille ; mais l'artiste les choisit vraiment monstrueux de partout. Qu'on y songe ! Ses yeux d'octroi, ses yeux de dépisteur de fraudes, de lynx des caisses et des paniers, sont ses yeux de peintre. Or, ces yeux-là, gabelous honnêtes et suspicieux, fonctionnaires ne badinant pas avec la denrée, voient leur temps avec tellement de sérieux professionnel (d'autant plus que, professionnellement pas très sûrs d'eux), qu'ils portent témoignage pour ce temps, comme seuls ont fait les plus grands artistes. Le Douanier ROUSSEAU, de ce point de vue, n'est comparable qu'à SEURAT. Tous deux ont haussé leur époque au style, et, comme leurs styles sont différents, on ne dirait pas qu'il s'agit de la même époque ! Il s'agit de toute autre chose, en effet : d'une création du réel à même le réel, d'une découverte qui est une invention. Les fonds que ROUSSEAU peint derrière ses personnages, nous expliquent, à leur manière, cette transmutation stylistique. Autour de la Noce il y a bien des marmonniers et des frênes. Un botaniste ne s'y tromperait pas. Mais eux aussi sont invités à la cérémonie et on les a élagués pour ne retenir, au bout des branches pures, que la belle palme du frêne, la demi-rose des vents du marronner. Ici, le réalisme du détail, chez l'artiste, le porte à mieux schématiser l'ensemble. Ses feuilages sont toujours exacts, mais énormes et en petit nombre, d'où leur beauté caractéristique de gros plan. Il a fallu autant de « naïveté », de hardiesse à ROUSSEAU pour peindre ses paysages parisiens que ses paysages équatoriaux. Il ose prendre sur lui de peindre : la Tour Eiffel, la fille en fer, l'Aéroplane piège-à-rat du ciel. Ces ouvrages de l'industrie semblaient alors d'une insolente nouveauté aux littérateurs, plus aveugles que quiconque devant la mythologie du jour ! Une pétition d'écrivains « boulevardiers » ne protesta-t-elle pas contre l'érection de la Tour ? Il fallait l'originalité d'un ROUSSEAU et celle d'un APOLLINAIRE pour couronner de poésie cette ferraille épique que l'inimagination petite bourgeoise n'acceptera qu'avec cinquante ans de retard : « A la fin tu es las de ce monde ancien Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts Bèle ce matin... » Ces vers de « ZONE » montrent les affinités qui existaient entre le découvreur et le découvert, le poète et le peintre. Ce dernier d'ailleurs, à titre d'Inspecteur des Ventes du « Petit Parisien » dans le quartier de PLAISANCE, entrait d'emblée dans la littérature nouvelle : « ...et pour la prose il y a les journaux « il y a des livraisons à vingt-cinq centimes. » Les maisons neuves qui poussaient partout, avaient leur poésie pour tous deux : « J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom Neuve et propre, du soleil elle était le clairon. » L'actualité leur était vivante et ravissante. Le fait-divers émouvait ROUSSEAU au point qu'il y courait, pour saisir sur le vif même la mort ! Il peignit ainsi : le Suicide (1889) ; la Vue de l'Ile Saint-Louis pendant l'incendie du Dépôt des Omnibus, Quai de l'Estrapade, etc... Quand on a compris les tableaux de ROUSSEAU qui créent une vraie mythologie d'époque, comme La Carriole, la Noce, les Joueurs, etc., on n'est point surpris que ce cœur simple, qui tirait tout de son propre fond, cette imagination populaire émerveillée, puisse réaliser des sujets extravagants comme une Bohémienne endormie dans un désert et veillée par un lion ; des dames 1900, l'ombrelle sur l'épaule, se promenant dans les pays chauds ; ou une femme (sa chère Yadwigha, institutrice polonaise), couchée nue sur un canapé rouge dans une forêt vierge ; ou encore le Czar, le Mikado et Guillaume II, tout nus également, derrière la statue de STRASBOURG ! Pourquoi le peintre n'aurait-il pas représenté ses visions ? Leur justification est d'être éminemment plastiques. Si la Bohémienne endormie n'est pas un tableau « fauve », c'est qu'il est déjà un tableau surréaliste ; en tout cas, il est d'une rare beauté d'invention poétique qui se rit d'avance des étiquettes. Les visions n'excluent pas d'ailleurs la logique. L'inscription de Yadwigha justifie le canapé dans la forêt. « Yadwigha dans un beau rêve S'étant endormie doucement Entendait les sons d'une musette Dont jouait un charmeur bien pensant. » Yadwigha rêvant à la forêt, la forêt se trouve tout naturellement autour d'elle. Seul, un naïf y aurait pensé. « J'ai conservé ma naïveté, écrit ROUSSEAU. Je ne pourrai maintenant changer ma manière, que j'ai acquise par un travail opiniâtre. » Bénissions le travail, la manière et le don que les braves fées de LAVAL accordèrent à ROUSSEAU pour notre plus grande délectation et qui lui permirent d'ouvrir une voie de plus en plus passante, la délicieuse voie des « naïfs », des instinctifs, des populaires, que lui n'a empruntée que pour mieux arriver à la voie royale de la grande peinture. P.C.
Louis VIVIN (1861-1936) ou le Vieillard Fou de Lignes Lyriques Enfant, il était déjà fou de dessin. A dix-neuf ans il peignait avec une grande fidélité et une grande délicatesse. A quarante ans, il revient à la peinture et compose une curieuse Mare au Héron. Mais ce n'est qu'à soixante ans passés, que VIVIN, ambulant du réseau de l'Est en retraite, donne enfin libre cours à sa vocation si longtemps refoulée. On peut conjecturer ce qu'eût été sa peinture s'il fut devenu le peintre professionnel qu'il promettait : probablement pas ce qu'elle s'est révélée qua-rante ans après. Il eût appris le métier et, doué comme il l'était, il eût donné sans doute l'équivalent réaliste d'un BOMBOIS. Mais détourné pendant sa carrière, non seulement de son art, mais de tout art, passant son temps dans les trains, poursuivant, ponctuel et doux, sa fonction de postier jusqu'au grade d'inspecteur, Louis VIVIN a eu peut-être l'avantage de rêver la peinture au lieu d'être dressé par sa technique, influencé par ses chefs-d'œuvre, informé et dé-formé par elle. En tant que fonctionnaire, il avait ac-compli un exploit touchant. Il s'était donné pour tâche d'exécuter une grande carte des 36.000 communes de France qui ont le bonheur ineffable de posséder un bureau de poste ! C'est un trait à retenir ; tout VIVIN est dans cette minutie pointante et pointilleuse de cartographe des P.T.T. Là se trouve la base de cette technique graphique, de ce graphisme pour le graphisme, qui va caractériser sa manière et devenir un style. (Son peintre préféré était Meissonier dont il appréciait le sens du détail. Il trouvait L'Angélus de Millet « commun », car il avait l'âme fine.) Lorsque, en pleine maturité sexagénaire, Louis VIVIN devient enfin peintre assidu, on dirait que toute sa poésie consiste à transposer, comme au petit point, avec une application de cartographe et une candeur d'enfant, le réel qu'il choisit de reproduire et qui joue avec lui. Louis Vivin : La Gare (Cliché Bing). — La Gare de Claude Monet est une gare de fumées et de lueurs, une gare météorique. Celle de Vivin est une gare de pierre et de fer, une gare construite. Le peintre impressionniste pose son rêve et nous l'impose. Vivin témoigne seulement que la réalité Gare a son rêve et, discrètement, s'efface.
LE JARDIN D'ACCLIMATATION. (Cliché Bing). Déjà, il avait su, à dix-sept ans, rendre le « Grand Tilleul » de sa maison natale, détail à détail, et en faire, au lieu d'un arbre, une sorte de Reposoir pour les processions de mai. À présent, sa Nature morte aux Huîtres malgré sa simplesse, a un air de fête, à cause du soin apporté à mettre le plus beau couvert, sur la plus belle nappe et à présenter les dons de la mer, presque verticalement sur la table, bien en vue, entre deux litres, pareils à des balises étiquetées « Bordeaux » et « Bourgogne ». Un esprit d'offrande et de poésie souffle sur cette scène muette et en fait une vraie Cène : une table d'amour dressée par un artiste, chez qui survit le divin esprit d'enfance. Dans les Tableaux de Chasse, où pendent lièvres, perdreaux et cailles, il y a une grâce de rendu sincère qui va bien au delà du gracieux, comme de l'originalité qui fait scandale. — une vraie grâce spirituelle. On ne pense pas plus au gibier que, devant des pommes de Cézanne, on ne pense au fruit. On est en présence de formes belles, si inattendues malgré la connaissance familière, qu'elles plongent dans une extase plastique, sœur de l'extase musicale. Qu'il s'agisse de Fauves sur des fonds d'herbe, de Paysages de forêts, le rythme du détail s'impose, présage des grands rythmes de pierre, gloire de VIVIN. Ses sapins enneigés sont de sveltes pyramides en file, à entassement blancs et noirs, irréprochables, d'un effet saisissant. Mais c'est, par ses Monuments, que VIVIN mérite d'être le plus admiré. Il les a multipliés et c'est en eux que l'on déchiffre le plus aisément l'hieroglyphe de son œuvre et de son âme. Il aurait pu, à une autre époque, être un maître-des-pierres-vives ; il a hérité d'une âme de bâtisseur, d'architecte lyrique. Il peint amoureusement Notre-Dame, le Louvre, le Sacré-Cœur, le Quai-aux-Fleurs, le Quai de l'Horloge, et il se peint en les peignant. Il a l'air d'aller vers l'exactitude, tant il s'applique. Chaque pierre de taille le sollicite (autant que le plus humble bureau de poste sur la fameuse carte de France). De si belles pierres ! Il les dessine une à une. Portes et fenêtres n'ont été créées que pour les mettre en valeur. Et VIVIN de s'appliquer plus fort aux ouvertures, si bien qu'il en fait plus que le compte, qu'il les rapetisse aussi, afin qu'il en tienne davantage dans les façades. Les façades, ces grands visages pétrés, l'obsèdent. Il en oublie la perspective. Peignant le Quai de l'Horloge, il ne s'occupe pas assez du Boulevard du Palais, au milieu, et il le laisse se glisser furtivement, avec ordre de ne pas déranger l'alignement arbitraire. A peine voit-on le pied de son trottoir s'engager de biais, sans que l'éclairage ait le droit de marquer cette dérobade trop discrète. Notre-Dame également n'est qu'une immense façade, la principale s'alignant sur la latérale démesurée, tandis qu'à gauche l'immeuble d'angle fait corps lui aussi avec cette étonnante parade d'une cathédrale aplatie, telle qu'on en voit sur les « feuilles de découpage » des enfants. La Cathédrale de Reims, bien que dessinée minutieusement comme par un petit, habitué à son jeu de construction, se révèle presque un jeu de destruction. Des fenêtres multipliées
MON PERE ET MA MERE. remplacent les hautes verrières. La façade aux trois porches, boîte et la grande tour de droite est visiblement achevée de rêve. Il y a du massacre magnifique dans ce sacre. On comprend que VIVIN rêve ses architectures. Il peint VENISE qu'il n'a jamais visitée d'après quelque carte postale; mais il faut plaindre le photographe d'être aussi maltraité. Rêve mystérieux d'ailleurs que celui de cet artiste tardif qui, s'il eût fait carrière, aurait eu, sans nul doute, un « rendu » si fidèle. Maintenant VIVIN n'est exact que dans son culte des lignes, qui le pousse à en ajouter ou à en retrancher, comme s'il était le Maître tout puissant des Bâtiments du Roy. Ainsi, peu à peu, il s'éloigne de la réalité, du même mouvement que Séraphine. Un goût d'abstraction apparaît dans le jeu de damier des pierres. Le fonctionnaire consciencieux, devenu peintre naïf, qui expose à la Foire aux Croûtes ou vend ses toiles sur les marches du Sacré-Cœur, se montre bientôt voisin d'un KLEE par ses thèmes géométriques, ses épures oniriques, ses suggestions de surréel (Surréaliste? Il aurait demandé ce que signifiait ce nom). Les parallèles intenses de VIVIN se rencontrent déjà avant l'infini, qu'il sait capter à nos yeux, grâce au piège candide de ses lignes moins linéaires que d'effusion. Singulier parmi les naïfs dont il a toute la pudeur, la candeur, la race populaire, Louis VIVIN, poète et constructeur, Piranèse de Paname, est un précurseur de l'art abstrait. NATURE MORTE AU GIBIER. MON PERE. (Clichés Bing) LE PONT SUSPENDU A MARSEILLE. (Cliché Bing)

Cette revue d'art contemporain aborde le mouvement des Néo-primitifs, analysant leurs caractéristiques et présentant des artistes comme Rousseau, Vivin, Bauchant, Séraphine Louis, Greffe, Hirsfield, Peyronnet, Utrillo et Bombois. Elle inclut également une discussion sur l'artiste Hartung et une critique de l'académisme.