Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART D'AUJOURD'HUI LES NÉO-PRIMITIFS - HARTUNG REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN • SÉRIE 2 • NUMÉRO 4 • MARS 1951 • PRIX 200 FRS

Page 2

SOMMAIRE LES NEO-PRIMITIFS, par Pierre Guéguen. I. D'un embarras des noms : Naïfs ? Instinctifs ? Populaires ? Maîtres de la réalité ? Ou simplement peintres. II. Traits généraux de l' « Artiste Naïf ». III. Le Néo-Primitivisme populaire a précédé le primitivisme cérébral de l'Art moderne. Le Panthéon des Naïfs : 1° Les Imaginatrices Rousseau, Vivin, Bauchant. 2° Les Visionnaires Sérphine Louis, Greffe, Hirsfield. 3° Les Maîtres de la Réalité Peyronnet, Utrillo, Bombois. 20. HARTUNG, par Charles Estienne et Léon Degand. 26. Exposition d'Art Japonais, par Itsuji Yoshikawa. 28. Expositions diverses (France et Etranger). 32. L'Epouvantail de l'Académisme, par Léon Degand. Planche hors-texte en 2 couleurs de Jean Dewasne. Au pôle de la grande abstraction il semble bien que corresponde, de plus en plus, le pôle de la sensibilité pure, dans ce qu'elle a de primesauterie, de non scolaire, d'authentique. Non pas l'art brut, étiquette qui s'applique plus naturellement à la nature lorsque celle-ci nous surprend par un art en marge de ses gabarits classiques : l'art des Objets Naturels, bois ou pierre, saisissant d'une beauté imprévue et baroque. Mais un art, rustre en sa vigueur, naïf en son ingénuité : l'art des Néo-primitifs. Vos yeux l'ont tous de suite identifié en regardant les Bombois de notre couverture et son roi des Halterophiles, qui sont des gifles magistrales sur les joues des pâles palotins des Trente-Six Mille Toiles dans les Trente-Six Salons de peinture figurative. Derrière Bombois le costaud, vous trouverez tous les grands ainés, de Vivin le quadrilleur à Séraphine qui peint aux anges. Les trois meilleurs vivants s'ajoutent à ceux qui ne sont plus. Dans un autre numéro spécial, vers l'été, nous ferons leur place aux Cadets, à ceux qui portent avec gentillesse le drapeau du Dimanche, drapeau devenu quotidien ; mais qui garde en lui la coquetterie du jour où l'on prend la peine de choisir sa cravate couleur du temps et des fleurs de saison. LES NÉO-PRIMITIFS LES GRANDS AINÉS par Pierre Guéguen I. - D'UN EMBARRAS DES NOMS: NAÏFS ? INSTINCTIFS ? POPULAIRES ? MAÎTRES DE LA RÉALITÉ ? OU SIMPLEMENT PEINTRES ! Wilhem UHDE écrivait : « Je me rends compte que si je collectionnais des tableaux, ce n'était pas pour leur caractère "cubiste ou primitif", mais pour leur haute qualité... Pas plus que la note "cubiste" ne me guidait dans le choix des tableaux de PICASSO et de BRAQUE, je ne me laissais déterminer par le côté primitif de ceux du douanier ROUSSEAU. Si, par la suite j'ai encouragé Sérphine de SENLIS, ce n'est pas pour le caractère primitif ou surréa liste de ceux-ci, mais parce qu'elle appartient aux grands immortels, qui dépassent le cadre d'un mouvement ou d'une école. De même, Louis VIVIN, que j'ai trouvé au cours de ces années-là, me semblait d'un niveau artistique si élevé que la forme signifiante de ses ta bleaux ne m'intéressait que secondairement. Il m'arrive encore d'acheter par-ci, par là. Il s'agit alors presque toujours de tableaux dits abstraits. Mais je ne les achète pas non plus principalement pour l'amour de cette nouvelle tendance, mais à mesure qu'ils perpétuent la grande tradition française. » Il est bon de rappeler ces lignes si pertinentes, non pour enlever aux primitifs d'aujourd'hui, aux cubistes ou aux abstraits, leur caractère, l'originalité de leur esprit et, comme leur nécessité dans l'histoire de l'art; mais, du point de vue qui nous intéresse, pour mettre au premier plan de la peinture naïve en lieu du pittoresque, d'une naiveté (péjorative), d'abord et avant tout — LA QUALITE — Partant de cette qualité, il faut bien marquer que, dans l'échelle des valeurs picturales, certains néo-primitifs se classent parmi les plus grands. J'entendais, l'autre jour, à ma grande satisfaction, un jeune artiste « abstrait » déclarer que, pour lui, la CHARMEUSE DE SERPENTS du Louvre valait n'importe quel chef-d'œuvre; et ses camarades d'approuver. Dans le même ordre, M. BING-BODMER rassemblant les BOMBOIS de la première période, dispersés dans des collections et inconnus du public, en une exposition aussi sensationnelle pour les amateurs d'abstraction que pour les amateurs de néo-primitifs, entend placer, à côté de ces toiles, les chefs-d'œuvre de la sculpture nègre, dont elles ne sont pas indignes. Il n'y a de science que du général; mais il n'y a d'art que du singulier. C'est cette singularité « naïve » qu'il importe de définir, précisément quand elle s'enracine assez profond, de même que toute grande œuvre, pour fleurir en universalité et atteindre alors à la beauté. Au préalable, il faudrait peut-être contrôler les noms de : naïfs, instinctifs, populaires, maîtres de la réalité, sous lesquels on désigne les primitifs d'aujourd'hui. En vérité, chacun d'eux contient sa part de vérité, sans coiffer tous les impétrants. NAÏF, doublet de NATIF, signifie strictement : naturel et sans art. Les peintres naïfs sont des « naturels » de la terre, de la mer, du commerce, etc., poussés brusquement, à un certain âge, vers cette artificialité de l'art, contraire à la nature, dont parlait MONTAIGNE. Ils se trouvent être « sans art », au début; disons surtout, sans école, sans Beaux-Arts. Mais, ayant le don, ils inventent à mesure cet art, comme les professionnels cultivés doivent pour se dégager de la poix d'école, le réinventer. Peu à peu, les naïfs deviennent les professionnels de leur naivité; Henri ROUSSEAU a eu un quart de siècle pour épanouir son génie « d'amateur », de prétendu « peintre du dimanche »! INSTINCTIFS? C'est une espèce qui ne court pas les Salons de Peinture. Pourtant, tous les vrais artistes le sont. A plus forte raison le pri mitif qui s'ignore et qui peint envers et contre tout, y compris lui-même. POPULAIRES? Oui, pour la plupart, d'origine tout au moins. Si VIVIN a conquis le grade d'inspecteur des P.T.T., c'était tout de même un villageois de l'Est. Mais il existe aussi une peinture naive bourgeoise, qui n'osait pas se montrer hors de la maison. N'ayant point passé par un atelier de peintre, ni une Ecole officielle des Beaux-Arts. Ses auteurs peignaient, sans raison valable en apparence, voire sans raison avouable, car, confesse-t-on tout haut ses rêves, même anodins, dans une famille qui sait se tenir? De qui sont ces tabletautins charmants que nous savons des greniers ou recherchons « aux Puces » et chez les antiquaires? De l'encle Edouard, sans doute, cet original qui se mit à peindre vers la quarantaine, de même qu'à vingt ans il avait fait une fugue en Abyssain! Ou de la cousine vieille fille qui avait parfois si ou jolies embellies de jeunesse dans ses yeux gris. Le titre de MAÎTRES POPULAIRES DE LA REALITE a été l'enseigne d'une Exposition organisée à Paris en 1937 par le Musée de Grenoble, dont le catalogue comportait une remarquable préface de Maximilien GAUTHIER. Il était emprunté à l'exposition des « PEINTRES DE LA REALITE » en France au XVIIe SIECLE, qui avait eu lieu quatre ans plus tôt, nom sous lequel Paul JAMOT caractérisait surtout, par opposition au classicisme comme à l'académisme, l'art plus simple et plus grand, plus proche de la réalité, des LE NAIN et de Georges DUMESNIL de la TOUR. Certes, nos Néo-Primitifs sont pour la plupart eux aussi, des maîtres de la réalité. Cependant ce terme qui va si bien à un BOMBOIS, n'explique pas l'exotisme onirique du Douanier ROUSSEAU, les fleurs surréelles de Sérphine, ni la topographie imaginaire des monuments de PARIS chez Léon GREFFE. Le seul vocable, qui conviendrait parfaitement serait celui, inélégant, d'AUTODIDACTES. On objectera que des peintres non primitifs peuvent se former seuls, en dehors de toute influence scolaire. Peut-être, mais ils respirent alors l'air du temps et ils sont impressionnistes, expressionnistes, surréalistes, parce que leur œil enregistre la peinture du temps. Le premier « PEINTRE DU DIMANCHE », lui-même, qui fut un officier de la Garde Républicaine: DUBOIS-PILLET, n'échappe pas à la règle et on le rattache à l'impressionnisme. S'il est difficile de baptiser les néo-primitifs, combien il est plus délicat encore de chercher à les caractériser, puis à les classer. Mais, après tout, si la critique n'est pas faite nécessairement pour donner des verges, elle est peut-être faite pour les risquer. Il y a sans doute trois sortes de primitifs : 1° Ceux dont la vocation, ignorée d'eux-mêmes, EXPLOSE brusquement, dans un milieu réfractaire: le DOUANIER, BAUCHANT, etc... 2° Ceux qui sont nés peintres; mais que la nécessité oblige à LAISSER DORMIR LEUR VOCATION, comme VIVIN. 3° Ceux qui ne peuvent pas attendre des circonstances favorables, une retraite, par exemple; mais travaillent en forcenés; le jour, pour le beefsteak, la nuit pour la « barbouille », comme BOMBOIS. Parmi ces derniers, se compte le plus grand nombre de vrais peintres au sens technique; mais si les nus de BOMBOIS tiennent auprès des nus de COURBET, ces nus n'en sont pas moins forains, populaires, sans que ces qualifications retranchent rien à leur magnificence. Elles les expliquent seulement, elles précisent leur originalité.

Page 3

Camille Bombois : Le Levier de Poids (Cliché Bing). — Ni le peintre, ni l'athlète, ni le public n'oublient la sébille !

Page 4

![image](image_1.png)

Page 5

II TRAITS GÉNÉRAUX DE L'ARTISTE NAÏF LE NAÏF EST UN PRIMAIRE QUI SE SUBLIME EN PRIMITIF. Le plus souvent le Peintre Naïf, par sa situation modeste et son instruction primaire, fait partie de la classe populaire, la moins avertie de l'art, ce qui ne lui ôte pas ses qualités natives de spontanéité, de généralité, d'imagination. Malheureusement ces qualités sont loin de trouver, à l'école, le climat qui leur conviendrait. Les niaises-ries de la radio, les navets du cinéma, achèvent de les dévelouter. L'artiste naïf, au contraire, garde son naturel, sa fraîcheur, sa candeur intacte. Au lieu de se guider vers le primaire-supérieur, ascension du primate au robot, il opère ce rétablissement merveilleux de revenir à l'élémentaire, au primitif. Aussi risque-t-il fort de n'être pas compris de son entourage, quel attend que la manne de l'art lui soit de partout : de la publicité, de l'État ! mais non d'un des siens, nullement qualifié officiellement pour cela, et qui lui offre une image de lui-même toute différente de celle, banale, conformiste et garantie, qu'il espère. Il n'y a pas qu'eux à être scandalisés de la prétention à devenir peintre d'une femme de ménage, d'un maçon ou d'un pucier du marché-aux-puces. Les primaires-supérieurs subissent les néo-primitifs comme une injure personnelle. Avant la guerre de 1939, un universitaire de bonne foi, mais n'ayant de foi que scientiste, c'est-à-dire anti-artistique, résolut de déboulonner la « fausse gloire » du Douanier ROUSSEAU, Maître et Drapeau de tous les Néo-Primitifs, qui résistait encore malgré les grandes offensives de la presse, en 1912 et en 1926, lors des deux expositions organisées par Uhde. Son point de vue d'écolâtre était logique : le succès de peintres naïfs, sans instruction ni diplômes, n'est-il pas un défi scandaleux à la peinture d'artistes, boursiers ou non, mais nourris et blanchis au lait d'école, médaillés par l'État, parfois prix-de-romés ? Confiérait-on une chaire de Sorbonne à un désagrégé de l'Université : un Brune-tière par exemple ? On vit donc notre pion tenace démontrer l'inanité de la peinture de ROUSSEAU en mettant bout à bout les petites contradictions trop humaines des critiques d'art, comme si ceux-ci avançaient à coup d'équations et de démonstrations ! Qui ne sait que le critique est un vague chef du protocole de ce Dieu : l'Absolu, et que, pesant l'impondérable, il se trouve le plus court des hommes ? Les mystifications dont fut victime le bon Douanier, l'amenaient à conclure que le succès de ROUSSEAU bientôt s'en irait en fumée. Pour hâter cette bonne chose, il acheva de se combler de ridicule, en prenant l'initiative d'une pétition signée de gens le plus incapables d'initiative, bien que les plus combinards : des membres de l'Institut ! En un mot, la revanche significative du Primaire-Supérieur sur le pauvre néo-primitif qu'il surveille. Colle sur toute la ligne ! LES PRIMAIRES LE RENIENT, LES INTELLECTUELS L'APPLAUDISSENT. Au contraire des primaires, qui blâment le primitif né parmi eux, l'élite intellectuelle l'appaludait. Elle sent vivement le besoin de se rafraîchir à la verte fontaine, de s'allonger sur le courtil pour y rêver. La foi, la candeur, la primitivité sont des paradis qui reposent. La plupart des « Populaires » ont été découverts, lancés, achetés par des intellectuels. A Henri ROUSSEAU sont associés les noms d'Alfred JARRY, originaire de LAVAL comme lui ; de COURTELINE, qui revendit le portrait au nez torse de Pierre LOTI, pour se payer un voyage en Italie (cet humoriste, qui prétentieusement, au théâtre se croyait Molière et composait des vers académiques, n'avait d'ailleurs acheté ce Rousseau que pour son Musée des Horreurs !) ; de Guillaume APOLLINAIRE, son panégyriste ; de PICASSO, son témoin qualifié. Le premier amateur d'UTRILLO fut LIBAUDE. Emile BOYER dut son crédit à Maurice RAYNAL, critique attitré du Cubisme et son succès à la Princesse MURAT. Le premier tableau de BOMBOIS, à la FOIRE-AUX-CROUTES de MONTMARTRE, frappe aussitôt le poète Noël BUREAU, le premier acheteur également de VIVIN. LE CORRUSIER a été pendant dix ans le seul client de BAUCHANT. Madame GREGORY se passionne pour VIVIN. PEYRONNET, BOMBOIS. Séraphine LOUIS était à Senlis, la femme de ménage et la protégée de Wilhem UHDE, le grand collectionneur qui a donné son nom à la salle des Néo-Primitifs du Musée d'ART MODERNE de PARIS. Aristide CAILLAUD se trouva encouragé par Max INGRAND. Jean PAULHAN, André BLOC (qui a découvert CHAISAC), le céramiste TATIN par Maximilien GAUTHIER ; DEMONCHY par LA FREGONNIERE, commen-tateur de GONDOUN ; Véronique FILOZOF, par Armand HOOG ; Léon GREFFE, par M. GUERIN. M.DUBUFFET s'est découvert lui-même. Les critiques d'art, acquis dès le début, furent Rémy de GOUR-MONT, qui commanda en lithographie, à ROUSSEAU : « Les HORREURS de la GUERRE » ; SALMON, CARCO, RAYNAL, WARNOD, ZERVOS, Maximilien GAUTHIER. Depuis, HERAUT et JAKOWSKY. Sans oublier Charles STIENNE, Robinson de l'Art Abstrait, qui a confessé que dans une île déserte, il ne voudrait pour Vendredi qu'un seul peintre : SERAPHINE. LA PRIMITIVITE SE REVELE LE PLUS SOUVENIR A L'AGE MUR. En règle générale, la vocation des Néo-Primitifs est une vocation tardive, d'âge mur ou, ce qui est plus surprenant encore, de vieillesse volcanique. On comprend, d'ailleurs, que si la peinture doit sortir, toute armée, du cerveau d'une servante ou d'un épiciers, qui n'ont jamais appris le métier, une incubation lente soit nécessaire. Il faut que la thésaurisation se fasse, pendant des années silencieuses, dans l'inconscient. C'est la surprise des sources. Voici les records d'âge : Grandma MOSES, l'Américaine, aujourd'hui nonagénaire, se met à peindre à plus de 77 ans; Clotilde PATARD débute à 71 ans; HIRSFIELD à 65; ROYER à 63; VIVIN à 60; PEYRONNET à 48; BAUCHANT et CAILLAUD à 45; LECLERC à 41; SERAPHINE LOUIS et Emile BOYER à 40, etc... LA PRIMITIVITE EST UNE FORCE IDEOLOGIQUE. La plupart des Néo-Primitifs étant des « Populaires », ils n'ont pas le luxe de se forger des théories intellectuelles, comme l'Art pour l'Art ou l'Abstraction. Ils sont portés, tout naturellement au contraire, à la croyance aux idées-forces de la démocratie et à leur triomphe. Ils se sentent un message ; ils ont tous une foi. UHDE qui les connaissait si bien, les avait appelés les Peintres du Coeur-Sacré. En fait, quand on lit ses souvenirs on se sent ému jusqu'aux larmes. Le Douanier ne reculait pas devant les grandes compositions symboliques : « LA LIBERTÉ INVITANT LES ARTISTES »; « LES REPRESENTANTS DES PUSSANCES ETRANGERES VENANT SALUER LA REPUBLIQUE EN SIGNE DE PAIX »; « LES HORREURS DE LA GUERRE ». BAUCHANT écrit que ses toiles préférées sont : « PERICLES JUSTIFIANT L'EMPLOI DES DENIERS DU PEUPLE »; « PROCLAMATION DE L'INDEPENDANCE AMERICAINE ». DECHELETTE ne peint, pro-clame-t-il, que pour « composer des allégories ». Il avait commencé une trentaine de toiles au moment de la guerre d'Ethiopie sur : « LE NEGUS DANS LA COUR DE LA S.D.N. »; « HUMANITE, OU VAS-TU? »; etc... Ainsi que le souligne M. Robert REY, « il a un pouvoir d'allégorie à tout casser »! Les gerbes de Séraphine LOUIS sont des gerbes votives, des fleurs hymniques; les cathédrales de Maurice UTRILLO ont une intention expiatoire et veulent racheter ses égarements. Tandis que les grands peintres modernes ne peignent qu'excep-tionnellement des « GUERNICA » et qu'il leur suffit de battailer plastiquement en des combats souvent sévères, les Néo-Primitifs sont, pour la plupart, enfervrés par des thèmes humanitaires, historiques ou religieux, à la manière, au fond, des thèmes de prix de Rome ! Seulement, au lieu de couler, dans ces thèmes idéologiques, le dérisione jus d'école, ils les emplissent de tendresse, d'ingénuité, d'ingéniosité. Ils y mettent la sensation et l'adoration. Le pain, le vin, le lard. L'art, pour eux, étant une foi, même laïque, ils rejoignent, en cela, les grands Primitifs. Madame GREGORY, qui a composé avec tant de goût et de fer-veur, une collection de Néo-Primitifs, remarquait que depuis qu'elle avait introduit, parmi eux, dans une des pièces, une toile admirable de SOUTINE, il n'y avait plus de paix dans ce salon. Pourtant cette toile est intitulée « LA PRIERE »; mais l'homme en prière, s'y tord comme une flamme. La dissonance SOUTINE met bien en évidence la qualité morale des Primitifs (modernes ou anciens) : la foi, la candeur, la générosité des sentiments et l'harmonieuse sérénité de leur pathétique même. LA TOUCHANTE BEQUILLE DU DOCUMENT GRAPHIQUE. Il est assez curieux que les Néo-Primitifs, c'est-à-dire les peintres les plus proches de la nature, et dont l'art semble inspiré bien plus par elle que par la spéculation intellectuelle, aient toujours fait un grand usage de cartes postales, d'illustrations fidèles, au lieu d'aller pignocher le motif comme disait CEZANNE. La raison apparente en est, peut-être, une certaine défiance. Ils ne se sentent pas toujours l'habileté d'un « BOZART » pour copier directement le paysage. Défiance naive à vrai dire, car l'habileté, le coup de main n'ont guère à voir avec l'art vrai, qui est toujours transposition, invention. Il est plus inquiétant après tout, de voir un MANET copier des personnages stylisés par les grands maîtres de toutes les Ecoles et les placer dans ses tableaux, que de voir des peintres populaires utiliser l'humble carte postale, laquelle ne stylise rien, mais rend machinalement l'optique d'un lieu. Il leur reste plus à faire une fois leur copie finie, qu'au Maître du « Déjeuner sur l'Herbe. (D'ailleurs, que font les élèves, sinon de garnir leur mémoire de documents qu'ils ruminèrent au cours de leur carrière?) COTTEAU disait que la photographie avait libéré la peinture. Il entendait par là une libération du rendu fidèle : exactitude du portrait, du site, etc..., liberté de déformer à volonté, jusqu'à la suppression même de toute analogie et à la création d'objets abstraits. Mais avec les Néo-Primitifs, on peut l'entendre autrement. La photographie les libère d'une partie du dessin, parce qu'elle leur fournit un minimum acceptable, à partir duquel ils peuvent épancher leur sensibilité créatrice. Quant aux illustrations du « Journal des Voyages » ou du « Magasin Pittoresque », elles constituent des introductions poétiques à la Forêt Vierge, à la Banquise, à l'Exotisme. Séraphine Louis commence à peindre à la quarantaine. Ici elle a soixante ans. Les yeux sont extatiques. Elle peint « aux anges ».