Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 151 Juillet 1914 --- INSTITUT DE FRANCE MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ — ABBAYE DE CHAALIS N° 296. — LARGILLIÈRE. — LOUIS-JOSEPH DE VENDÔME, DUC DE MERCOEUR (1654-1712)

Page 2

LE MUSÉE (ANGIENNE ABBAYE) DE CHAALIS AILE NORD. — FAÇADE SUR LE PARTERRE. — ARCHITECTE : JEAN AUBERT (1739) INSTITUT DE FRANCE MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ Abbaye de Châalis DOMAINE DE CHAALIS. — LE DÉSERT LA CABANE DE JEAN-JACQUES (1778) L e musée de Châalis, légué par Madame Édouard André à l'Institut de France, et qui vient de s'ouvrir au public avec la belle saison, est situé dans les bois, au bord de beaux étangs, à une demi-heure de marche d'Ermenonville. L'été, la promenade est charmante. C'est pourtant à l'automne qu'elle offre le plus d'attraits. Dans ce Valois, si riche en beautés naturelles, et qui, tout autour de Senlis, montre le plus adorable écrin de perfections françaises, Châalis est assurément une des perles les plus rares. Presque inédite encore, connue seulement des Happy Few, du petit cercle privilégié des intimes de Madame André, cette merveille, au milieu de son paysage intact, sera demain, entre les mains de l'Institut de France, une des curiosités célèbres des environs de Paris. Tous les lecteurs de Gérard de Nerval savent qu'il y a là, en pleine forêt, une ruine romanesque, une espèce d'abbaye de la Belle au Bois dormant, où le vagabond poète de la Bohème galante promenait au clair de lune son Adrienne ou sa Sylvie. Près de ces ruines, une chapelle du temps de saint Louis, sœur de la Sainte Chapelle, offre la surprise de ses voûtes peintes à fresque par le Primatic; et un mur admirable d'architecture rustique, percé au

Page 3

INSTITUT DE FRANCE. — MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ Photo J.-E. Butler. No 161. — PH. LAURENT ROLAND. — LE STATUAIRE PAJOU (buste marbre) (Salon de 1800)

Page 4

LES ARTS milieu d'une porte à l'écusson des Este, forme à l'extrémité du parc le plus inattendu et le plus romain des Fragonards. Parmi ces monuments émouvants du siècle d'or, erre l'ombre passionnée et inquiète du Tasse, pareille à ces âmes timides que presse le cruel amour dans l'enfer de Virgile. Enfin, un palais magnifique du XVIIIe siècle, œuvre de Jean Aubert, forme l'aile principale d'une abbaye nouvelle qui devait s'élever à la place de l'ancienne au temps de l'abbé de Clermont, le dernier abbé de Châalis. On ne trouverait pas aisément, parmi les monuments de la France religieuse, une telle réunion d'images et de souvenirs. C'est un incomparable paysage historique. Le moyen âge, la Renaissance et la période classique y forment une harmonie. Une même poésie enveloppe dans ce valion ces divers fragments du passé. Leur accord est un enchantement : des ruines et de la solitude, des restes de tous les âges dont se compose la France, des étangs où vole le héron et le cygne sauvage, de l'ordre et de l'abandon, un vaste amas de mélancolies au milieu d'un parc d'autrefois aux avenues régulières ; et les faunes moussus, approchant leur flûte brisée de leurs lèvres de pierre, expirent au bord des miroirs d'eau la musique secrète qui survit aux échos des psaumes et des cantiques, et continue à s'exhaler du rythme et du concert des choses. Madame Édouard André connaissait Châalis depuis l'enfance. Elle y avait été élevée par l'ancienne propriétaire, Madame de Vatry. Elle y demeurait attachée par tous les liens du souvenir. Aussi, lorsqu'en 1902 le domaine se trouva à vendre, elle n'hésita pas à s'en passer la fantaisie. Elle était veuve de puis huit ans. Elle venait d'achever son œuvre de vingt ans, son musée du boulevard Haussmann. Châalis donna un nouveau but à son activité. Elle rajeunit en revenant aux lieux de sa jeunesse. Cette belle demeure n'était pas décorée. Elle était meublée simplement, sans curiosité, dans le goût de riches bourgeois de la fin du second Empire. La peluche rouge abondait. Presque aucune œuvre d'art. Deux tableaux, que Gérard de Nerval a vus vers 1850, un portrait assez curieux de Henri II de Montmorency et un Louis XIV à cheval, d'Alaux ou de Pingret, d'un style Louis-Philippe très caractérisé (Gérard les avait pris pour Henri IV et le grand Condé) ; quelques tableaux de chasse d'Oudry, de Desportes ou de Jadin, meubles indispensables dans un pays de vénerie, où tout ce qui regarde le cerf est en quelque sorte un sacrement et une institution, composaient à peu près tout le fonds artistique de Châalis. Joignez-y une délicieuse aquarelle de Lami, datée de 1856, et représentant le salon de Madame de Vatry dans la N° 365. — HENRI REGNAULT. — Mlle NÉLIE JACQUEMART (Mme ÉDOUARD ANDRÉ, 1841-1912) Dessin

Page 5

INSTITUT DE FRANCE. — MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ Photo I.-E. Bullot. N° 1. — ATELIER DE COYSEVOX. — LOUIS XIV Buste pierre

Page 6

LES ARTS manière la plus fringante et la plus cavalière de ce petit-maître plein d'esprit (1), — plus deux autres aquarelles d'un autre habitué de la maison, Roger de Scitivaux (dont plus d'une œuvre, à l'heure qu'il est, doit passer dans les ventes sous le nom de Lami), — voilà, pour être complet, tout ce que Madame André trouvait ou retrouvait, en juin 1902, dans le palais de Châalis. C'était peu : un beau cadre, mais à remplir. Madame André s'y employa avec une passion érudite, un goût ingénieux et savant. Elle conserva plusieurs des choses qui étaient pour elle de vieilles connaissances, mais elle leur distribua un rôle tout nouveau dans la décoration. Pour le reste, elle s'attacha à le faire disparaître et le remplaça peu à peu par des objets plus dignes d'une si noble maison. Pour un musée proprement dit, il ne pouvait en être question. Le monument ne s'y prêtait pas. Une seule des salles de Châalis, un vaste réfectoire placé au rez-de-chaussée, et où se voit encore dans le mur l'élegante tribune ou la loge MUSÉE DE CHAALIS LA SALLE DE LA RENAISSANCE, DITE « SALLE DES MOINES » du lecteur, répète un peu l'arrangement des salles italiennes de l'hôtel de Paris. Madame André en fit, chose où elle excellait, une sorte de hall ou de studio pittoresque, un musée de Cluny d'un désordre étudié, et bourré, si je puis dire, comme certains ateliers d'artiste, de la plus somptueuse brocante du moyen âge. (1) Il y a à Châalis quatre aquarelles de Lami. Trois au moins proviennent des Vatry. La première est un abat-jour, daté de septembre 1843, et représentant un épisode de grandes manœuvres au château de Stains; la seconde est une miniature de 1851 représentant le château de Claremont, où est mort Louis-Philippe; vient ensuite un très beau portrait à l'aquarelle d'Edouard André en officier de hussards de la garde (1851); puis le chef-d'œuvre de 1856 que reproduit notre gravure. Deux longues galeries, parcourant chaque étage, et formant le côté nord de ce qui devait être le cloître dans le plan de Jean Aubert, reçurent une décoration commandée par leur caractère monumental : en bas, deux haies de bustes, séparés par des coffres italiens de la Renaissance, animent l'architecture en s'accordant aux lignes et au ton de la pierre; la galerie du premier étage a reçu deux rangées de coffres, de bahuts et de peintures solennelles qui représentent des portraits en pied. Quant aux appartements, salle à manger, billard, salon, bibliothèque, ils devaient

Page 7

INSTITUT DE FRANCE. — MUSÉE JACQUEMART-ANDRÉ MUSÉE DE CHAALIS GALERIE DU PREMIER ÉTAGE être décorés selon leur destination : Madame André n'y plaça que des meubles ou des objets d'art du siècle de Louis XIV ou du XVIIIe siècle, en s'y interdisant comme une fausse note toute chose étrangère à l'époque classique. Un petit salon spécial fut consacré aux souvenirs de l'Orient, où Madame André, vers la fin de sa vie, se sentait de plus en plus attirée et multipliait les voyages. Sans doute, le temps lui a manqué pour achever son œuvre. Bien des choses ne sont là que comme pis-aller et en attendant mieux ; elles devaient être remplacées à la première occasion. On a cru devoir respecter jusqu'à ces lacunes évidentes, jusqu'à ces « blancs » que Madame André se réservait de remplir. Tout ce qu'elle a fait à Châalis, elle l'a fait en dix ans. Le programme est tracé du moins dans les grandes lignes. Et les parties réalisées, la quantité de belles choses ramassées en si peu de temps, donnent la plus haute idée de ce qu'aurait été Châalis si Madame André avait eu quelques années de répit. De toute la collection, la peinture est certainement la part la moins brillante. Je citerai pourtant, parmi les Italiens du XVe siècle, un retable imposant de l'école des Marches, une Vierge de Botticelli, malheureusement repeinte, et une Sainte Famille de Luca Signorelli, belle composition, toute semblable à celle de la galerie Rospi-gliosi (1), mais dont il ne reste (1) Reproduite dans Venturi, Storia, vol. VII, t. II, fig. 262. MUSÉE DE CHAALIS GALERIE DU REZ-DE-CHAUSSEE (ANCIEN CLOÎTRE, AILE NORD)

Page 8

LES ARTS que l'ombre. Parmi les Vénitiens, un tableau délabré de l'atelier de Carpaccio, une Pastorale ruinée où subsiste peut-être un souvenir de Giorgione, enfin deux tableaux ferrarais, dont l'un, le Poète et la Muse, mérite d'être attribué au peintre de Circé, au capricieux Dosso Dossi. On goûtera surtout deux fraîches peintures ombriennes : un Saint Sébastien délicat, criblé de flèches sur son fond d'or, dans la manière d'Alunno, et un buste d'Évêque, d'une tonalité exquise, rappelant les fresques suaves que Pier-Antonio Mezzastris a laissées à Assise, dans l'Oratoire des pèlerins, et dans les douces églises des vallées de l'Ombrie (1). Rien de tout cela n'est éclatant, mais c'est parfois fort curieux. Dosso et Mezzastris sont des maîtres charmants et, en France du moins, de la plus grande rareté. Le grand Signorelli figure à peine au Louvre : sur tous ces points, Madame André nous apporte des nouveautés qui sont les bienvenues. Les peintures catalanes sont des documents du même ordre et de la même valeur. On trouvera à Châalis un Couronnement d'épines d'une saveur féroce ; au revers est une Ascension, et un érudition comme M. Gestoso y Perez découvrira peut-être de quel retable provient ce curieux fragment. Deux autres panneaux m'ont assez longuement intrigué. Ils représentent, chaussés de souliers à la poulaine, deux personnages peu connus dans l'iconographie chrétienne, les saints Abdon et Sennen. Ces saints sont des martyrs persans qui souffriront à Rome sous Décius, et qu'on vénère dans le Roussillon, à Arles en Vallespir. L'histoire miraculeuse de leur translation, telle que la rapportent les Bollandistes, ferait le sujet d'un conte charmant ; leurs corps furent glissés dans un tonneau, afin de ne pas donner l'éveil et de passer (1) Sur ce maître assez rare, cf. VENTURI, vol.VII, t. I, p. 530 et suiv.; et Rassegnad'Arte, nov.1909. L.-M. VANLOO. — PORTRAIT PRÉSUMÉ DE M. COLINS, CHARGÉ DE L'ENTRETIEN DES TABLEAUX DU ROI (Salon de 1755)

Page 9

MUSÉE DE CHAALIS LA SALLE DE BILLARD Photo J.F. Peller

Page 10

LES ARTS inaperçus; et même, pour mieux tromper les indiscrets et les voleurs, on avait pris la précaution d'y laisser une partie du vin autour de la cachette où se dissimulaient les reliques. Peine perdue! Sur le passage de la tonne merveilleuse, les possédés guérissent, la mer et les vents se calment, les aveugles voient, les cloches se mettent à sonner d'elles-mêmes. Les bienheureux se trahissent à chaque pas par des miracles. C'est ainsi que ces Dioscures chrétiens, de Persans devinrent Catalans, et apparaissent sur les tableaux que nous reproduisons, habillés comme des rois de cartes. Quelques tableaux vénitiens, une spirituelle pochade d'élève d'après le Centurion de Véronèse à Dresde; une Suzanne au bain dans le goût de Palma, offrant ce beau contraste dont Venise n'est jamais lasse, cette blonde opulence des chairs étalées sur des verdures sourdes; deux ou trois portraits de patriciens et un Adam et Eve, peut-être de Tintoret; enfin deux piquantes Vues de Venise, de l'atelier Photo J.-E., Bulloz. MUSÉE DE CHAALIS LIT DE PIED, DE STYLE EMPIRE, SIGNÉ DE JACOB de Guardi ou de Canaletto, complètent heureusement la série italienne. Il ne faut pas perdre de vue que ces peintures ne sont pas placées à Châalis comme des pièces de musée, mais comme les éléments d'un décor; et, à cet égard, elles remplissent parfaitement leur objet. Comme tableaux de cabinet, des Ruines de Panini ne valent pas sans doute des Claude ou des Ruysdaël : mais elles reprennent leurs avantages dans un vaste escalier du XVIIIe siècle, et mettent une note heureuse et pittoresque sur l'appareil un peu sévère d'un degré monumental. On ne peut nier que Madame André ait ainsi tiré de chaque chose un parti fort habile, avec l'entente la plus fine de l'effet décoratif. C'est ce qu'on verrait, entre autres, par l'exemple de deux tableaux qui sont bien loin d'être excellents, mais qui valent la peine qu'on en dise quelques mots. Ce sont deux turqueries qu'on se souvient peut-être d'avoir vues, il y a trois ou quatre ans, à une exposition des Arts décoratifs, l'exposition de l'Orient en France. Ils en étaient effectivement une des curiosités. Madame André les attribuait à Jean-François de Troy. Le catalogue les donnait à l'un des Coypel. Ils ne sont en réalité ni des uns ni de

Page 11

MUSÉE DE CHAALIS LA BIBLIOTHÈQUE Photo J. E. Bolte.