Page 1
LES ARTS N° 150 Juin 1914 A. BARTHOLOMÉ. — FEMME APPUYÉE SUR UNE STÈLE (pierre) (Société nationale des Beaux-Arts)
First pages of the volume, freely accessible.
LES ARTS N° 150 Juin 1914 A. BARTHOLOMÉ. — FEMME APPUYÉE SUR UNE STÈLE (pierre) (Société nationale des Beaux-Arts)
L. DE MONARD. — AUX AVIATEURS MORTS POUR LA PATRIE Bronze commandé par l'État (Société nationale des Beaux-Arts) LES SALONS DE 1944 LA SCULPTURE Rien n'est si difficile à juger que la sculpture. « Les lois et les conditions par lesquelles elle exprime le beau sont si multiples et en partie si cachées, qu'il faut beaucoup de temps et de pratique pour s'orienter seulement au seuil de cet art. » C'est Burekhardt, le grand connaisseur de la statuaire antique, qui parle ainsi. Que dire, quand il s'agit d'apprécier au pied levé des œuvres modernes, si diverses de tendances, si inégales de mérite, et de chercher sa voie dans la mêlée? La production contemporaine fond en masse sur le critique et l'accable. Supposez un feuilletoniste obligé d'examiner en bloc toutes les comédies, tous les vaudevilles et tous les drames qui pour lui s'échelonnent le long de l'année. Ne pouvant parler de tout, il faut choisir et choisir vite au risque de choisir mal. Aussi bien souvent il se dérobe et le même fait se reproduit à chaque printemps. Il se jette sur la peinture plus accessible au public, plus lisible et dont les qualités et les défauts ont un relief plus saisissant. Quand il en vient à l'art plastique, le critique est à bout de souffle; il a épuisé sa réserve de formules laudatives ou réprobatives. Il passe en courant sur la sculpture et distribue au hasard le reliquat de ses épithètes. Et cependant le courage et le talent que dépensent les ouvriers du marbre et du bronze méritent un examen attentif. C'est une rude carrière que celle du sculpteur moderne, mal récompensée d'ordinaire et qui exige de longs et pénibles efforts pour un gain médiocre. La frivolité ambiante soutient mal cet art sévère qui vit de fortes pensées et s'étiole dans l'agréable. Faute de tâches monumentales, la grande statuaire dépérit : elle ne se sent pas soutenue par la sympathie du public, si nécessaire à l'âme de l'artiste. Pour s'y consacrer dans de telles conditions, il faut une vocation impérieuse, une ténacité héroïque. Raison de plus pour répondre à l'appel des hommes courageux qui nous font l'honneur de croire qu'une pensée grave enclose dans un noble langage est encore capable de nous émouvoir. Deux opinions contradictoires ont cours sur l'état actuel de notre sculpture. Jusqu'à ces derniers temps, on admettait comme incontestable la supériorité de notre école. Puis, brusquement, on a proclamé sa faillite. Il semble qu'une désillusion soudaine ait fait tomber l'intérêt qu'on ne lui marchandait pas. Elle ne justifie pourtant pas ce désenchantement. Quelque chose en elle achève de mourir, mais quelque chose tend à naître, et ce germe de vie nouvelle requiert notre plus sympathique attention. Il est visible, en effet, qu'un chapitre de notre art va se clore et que les jeunes artistes suivent d'autres directions
LES SALONS DE 1914. — LA SCULPTURE R. BUGATTI. — DEUX ÉLÉPHANTS Groupe. — Bronze à cire perdue, exécuté par A. Hébrard, fondeur (Société nationale des Beaux-Arts) que leurs ainés. On peut dire, en gros, que la Renaissance italienne fut l'éducatrice des maîtres qui depuis le dernier quart du xixe siècle occupèrent le devant de la scène. Des artistes comme Paul Dubois, Chapu, Barrias ont aimé P.-P. JOUVE. — LION MARGHANT Bronze (Société nationale des Beaux-Arts)
LES ARTS par-dessus tout la force élégante, la sobriété nerveuse, la grâce spiritualisée qui caractérisent l'école florentine des xve et xvie siècles. On a vu fleurir chez nous, pendant une quarantaine d'années, une sculpture assez analogue à la poésie parnassienne, qui répondait à merveille au désir de la classe cultivée, à ses habitudes d'élégance intellectuelle de mesure et de logique. La Jeunesse de Chapu, la Charité et le Courage militaire de Dubois, la Musique de Delaplanche, la Nature se dévoilant de Barrias, resteront, sans doute, les meilleurs exemplaires d'un art qui sut joindre souvent la simplicité et la familiarité françaises, au goût raffiné, au sens exquis et serré de la forme que nous enseigna l'Italie. La distinction de cet art fut extrême. A la même époque une veine plus populaire produisait le Gloria Victis de Mercier, œuvre éloquente, toute française d'esprit. Le naturalisme méridional et sensuel de Falguière, l'énergique vitalité de Frémiet et son archaïsme pittoresque formaient les ailes de ce gracieux et solide édifice. C'était là de quoi maintenir le bon renom de l'école française. Il manquait cependant à ces remarquables artistes un certain don d'invention, une certaine puissance d'instinct. Ils avaient tous plus d'intelligence et de goût que de passion. Par bonheur, la sculpture française, dans l'espace de deux siècles, a vu naître des personnalités qui la mettent au-dessus de toute comparaison et font d'elle l'unique héritière des plus belles époques. J'en compterais au moins trois: Houdon, Carpeaux et Rodin. Par eux non seulement la tradition s'est continuée, elle a étendu ses conquêtes dans l'ordre du sentiment et dans l'ordre du métier. Rodin surtout, repensant et rassemblant l'art du passé, a su agrandir le domaine de la sculpture par l'intensité de l'expression et l'audace réfléchie du métier. Nul n'a plus impérieusement dominé et transposé le réel pour atteindre au vrai. Une période qui s'achève, un maître éminent mais qu'il serait dangereux d'imiter, autour de lui des recherches passionnées en des sens divers, tel est l'état actuel des choses, assez confus et mêlé. Aussi, dans ces dernières années notre école a paru indécise et flottante. Une exubérance affligeante, une emphase déclamatoire correspondant aux travaux hâtifs d'une exposition universelle a paru tout submerger. Le geste théâtral, l'expression exagérée et grimaçante, la creuse éloquence des fa-presto, tout ce qui répugne le plus à notre goût de force et de sobriété, s'est étalé sans discrétion. Des monuments disproportionnés à la valeur des personnages ne pouvaient espérer que l'indifférence. Trop de travaux de commande encombrant les rues, les places et les squares ont fini par provoquer la mauvaise humeur du public. Ce fut là, certes, un moment fâcheux. Mais, enfin, la sculpture française paraît se ressaisir. Des jeunes gens bien doués ont compris qu'il y avait deux ennemis à combattre : la préciosité et la boursouflure, et que l'antidote était la simplicité de la conception, l'interprétation à la fois large et serrée de la forme. Privée d'un appui monumental, de la discipline et du rythme de l'architecture, la statue tend naturellement à la recherche du détail coquet, à l'étalage de l'adresse. Copiant le réel sans MARCEL-JACQUES. — UNE BONNE PENSÉE POUR LES VIEUX Pierre-dure (Société nationale des Beaux-Arts)
LES SALONS DE 1914. — LA SCULPTURE être guidée par une idée, elle perd de vue la vérité organique, elle voit la lettre et non l'esprit; il reste d'adroits ouvriers, il n'y a plus de statuaires. De là tant de figures dénuées de vie intérieure, de sens et de raison d'être ; de là cette exhibition de formes, ces gestes convenus ou violents qui dissimulent mal le vide de la pensée. Le marbre même invite au travail minutieux et coquet. Lisse et poli, il se prête trop facilement au joli détail. De la grâce on glisse aisément à la suavité, de la suavité à la fadeur. Il fallait donc réagir ; il fallait demander au passé un principe décoratif. On avait un peu abusé de l'Italie ; on PHIL BESNARD. — FEMME DE BÉNARÈS (Société nationale des Beaux-Arts) LAMOURDEDIEU. — JEUNE DIANE Bronze (Société nationale des Beaux-Arts) s'est tourné vers le moyen âge français. Personne n'ignore plus aujourd'hui que nous possédons dans nos cathédrales des trésors de beauté, que Chartres et Paris, Amiens et Reims sont d'incomparables musées de sculpture, mieux que des musées, puisque les belles statues qui les décorent de la base au faite, sont reliées à l'organisme vivant d'une architecture sans rivale. Il est tout naturel qu'on leur ait demandé conseil. Ainsi Bouchard s'inspire de l'art franco-bourguignon du xve siècle. Cette figure en pierre de Nicolas Rollin, chancelier du duc de Bourgogne, rappelle les admirables créations d'un Claux Slüter. Puissante et ramassée, taillée à larges plans dans la pierre grise, elle est d'un beau parti pris décoratif en même temps que d'un grand caractère. C'est fort bien ; l'artiste qui a conçu et exécuté cette
LES ARTS Page 6 statue manifeste une parfaite intelligence d'une époque et d'un style. Un doute vient, cependant. Y a-t-il là le principe et le germe d'une évolution féconde? Ce style peut-il s'appliquer à des sujets modernes, à des idées générales? Je le souhaite bien sincèrement, mais voici ce qui m'inquiète: le Fra Angelico de Jean-Boucher, qui reparait en marbre, est une œuvre sévère et pure, toute l'attitude exprimant bien l'élan d'une ferveur profonde. Mais pourquoi le même artiste nous donne-t-il ce Hoche gesticulant et déclamatoire? La différence des sujets justifie-t-elle une telle diversité de manière? Comment expliquer cette dualité? Où chercher la vraie personnalité du sculpteur? A vrai dire, le bénéfice sera mince si l'on ne reste fidèle à l'esprit des maîtres d'autrefois qu'en traitant des motifs historiques. Quelques-unes des meilleures statues de ce Salon sont taillées dans la pierre grise; on comprend la préférence d'artistes épris de naturel et de simplicité pour une matière qui s'accommode si bien des plans accentués et larges. Dans le nombre je n'en sais pas qui m'aient plus charmé que la Nausicaa de Poncin. Elle marche sur la plage, portant en avant la jambe gauche, le bras gauche pendant le long de la hanche, tandis que le bras droit ramène dans le dos un pan du peplum. La tête légèrement inclinée et tournée à gauche, elle voit peut-être surgir le héros naufragé, semblable à quelque dieu marin. Le mouvement exquis de naturel dessine de tous côtés des silhouettes intéressantes, et l'équilibre instable de la pose fait pressentir le moment prochain. La draperie, d'un jet souple et hardi, suit et accuse chasement la forme; on sent palpiter sous l'étoffe aux plis harmonieux le corps jeune et ferme de l'agile joueuse de paume. La tête petite, énergique, au menton volontaire, exprime à la fois la pureté d'une vierge et la fierté d'une princesse. Très moderne d'accent, cette création atteste une intelligence fine et profonde de l'antique; elle plaît au premier regard, on la revoit sans mécompte. Quel joli sentiment dans la figure que Hulin intitule Fétiches. Elle est émouvante cette petite Polynésienne accroupie sur le sol, levant la tête dans un geste d'imploration et tenant à deux mains sur sa poitrine l'amulette protectrice. Une poésie douce et naïve, un accent ingénieux distinguent cette œuvre vraiment originale que recommandent aussi la fermeté, la belle franchise de l'exécution. La Statue funéraire de Morel offre des mé- RAYMOND RIVOIRE — centaure Bronze à cire perdue (Société des Artistes français)
LES SALONS DE 1914. — LA SCULPTURE P. LANDOWSKI. — DANSEUSE AUX SERPENTS (bronze à cire perdue) (Société des Artistes français) Photo Vittorovici.
LES ARTS --- A. PONCIN — NAUSICAA SUR LA PLAGE Statue pierre (Société des Artistes français) rits analogues de noble et touchante simplicité. À demi étendue sur la pierre tombale, le buste relevé et appuyé sur les mains, une femme écoute l'appel d'en-haut. Le sentiment calme et profond qui l'anime est mis en valeur par la tranquille décision du modèle. C'est encore une chose très délicate que la Statue pour un parc sculptée par David dans la pierre blanche. Comment dire le calme de cette figure autour de laquelle la lumière semble s'apaiser? Le jour glisse si doucement sur les formes peu accusées, d'un modèle souple et suivi; les plans passent insensiblement les uns dans les autres. La draperie amassée autour des chevilles fait ressortir le galbe fin et pur de la jeunesse; la tendresse de l'aube et la fraîcheur de la rosée s'évoquent d'elles-mêmes. J'ajouterais à ces œuvres la Faunesse d'Abbal et son buste de rieuse finement polychromé, d'un art franc et spirituellement hardi. Une naïveté gracieuse et touchante recommande la Vierge à l'enfant de Villiers; c'est une bien jolie trouvaille que la caresse de la petite main à la joue maternelle. Une Pastorale de Desruelles plaît aussi par le naturel des attitudes et le choix délicat des formes. Simplicité, gravité, telle devrait être la devise de nos jeunes sculpteurs, s'ils veulent réagir contre de fâcheuses tendances, rompre avec la mode des énigmes de marbre et de la mise en scène mélodramatique. Nous demandons à la sculpture la vérité de la vie, non celle du théâtre, le drame intérieur, non l'extériorité du geste. Une force contenue, laissant du jeu à l'esprit du spectateur, est toujours plus expressive que celle qui va jusqu'au bout de son effort. Même l'appel à la pitié doit rester discret; l'insistance en pareille matière est gênante. Roger-Bloche, savant interprète de la misère, est bien près dans son Sommeil de franchir la limite. Je préfère l'accent plus intime et plus réservé de Madame Debayser-Gratry dans son groupe Sans travail, et la tristesse douce exprimée par Maulmont dans son Bout de l'an. Ces œuvres auxquelles j'ajouterais la Paysanne tricotant de Nivet, la Liseuse de Boiriven, la Dentellière de Busnel, la Douleur de Pourquet, me paraissent de bon --- A.-J. HALOU — BAIGNEUSH Statue marbre (Société nationale des Beaux-Arts)
LES SALONS DE 1914. — LA SCULPTURE --- **Bonté de Gasq prouvent non moins éloquemment qu'un geste sobre, une attitude simple sont capables d'émouvoir. Une œuvre de Gustave Michel est toujours fortement pensée. Le Monument à Beethoven dont il expose l'esquisse et la figure centrale, autant qu'on en peut juger dès maintenant, sera digne du grand musicien, de son enthousiasme pathétique et amer. Le Monument de Waldeck-Rousseau par Picaud a le mérite d'être sobre. Le buste de l'homme d'État traité largement et bien calculé pour l'effet à distance, est plein de caractère; énergique et virile, la statue du Travail assise au pied de la stèle; j'aime moins celle de l'Éloquence, mais l'œuvre exempte de déclamation convient à l'orateur méthodique et précis qu'elle commémore. La danse est l'alliée naturelle de la sculpture, le rythme étant leur commun principe. On ne s'étonnera pas de** F. SICARD. — DENISE ; DANSE DE L'ÉCHARPE Statue marbre (Société des Artistes français) augure. Avec leurs qualités diverses de fine observation, de naïveté gracieuse ou de forte concentration, elles attestent un retour aux traditions de simplicité, de vérité intime, d'interprétation attentive. Un attrait doux et puissant émane d'elles: ennemies du tumulte, elles se meuvent dans une atmosphère de silence. Parmi les monuments, les moins ambitieux et les plus simples sont aussi les meilleurs. Le Tombeau du Prince de Joinville, par A. Mercié, donne un bel exemple de noblesse expressive, de sentiment intime et pénétrant. La belle et forte statue de la Patrie par Carlès, et la JEAN-BOUCHER. — FRA ANGELICO Statue marbre (Société des Artistes français)
LES ARTS trouver ici nombre de figures dansantes. La plus élégante est sans doute la Danseuse aux serpents de Landowsky : le balancement lent du buste est bien joliment suggéré. La Jeune Femme dansant de Madame Muzanne est singulièrement souple et hardie dans son envolée. La Fin de danse de Fournier des Corats est d'une invention piquante. La petite Denise de Sicard, exécutant la danse de l'écharpe, est une chose bien délicate, mais si fluette en vérité qu'elle en est presque fluide. Le bronze vivant et vérifiable où Greber a représenté le maître Frémiet en tenue et en attitude de travail, me rappelle que l'excellent animalier a de dignes héritiers : Gardet, Valton, Perrault-Harry dont l'Ours blanc en marche est si bien saisi dans son allure dandinante et feutrée, René Parys, dont le lévrier en pierre grise haletant près du lièvre forcé est de la plus robuste élégance, Lecourtier dont la Mme Y. SERRUYS. — DANSEUSE A L'ÉCHARPE Bronze (Société nationale des Beaux-Arts) Danse de l'ours est fort spirituelle. Et puisqu'il faut toujours en venir à l'énumération, énumérons avec le regret de ne pouvoir insister, le Centaure de Rivoire, bronze frémissant de vie, le Gracieux Avril de Blondat, la Nympha surprise de Boisseau, les frontons de Bareau pour l'hôtel de ville de Neuilly, la Mélancolie de Cordier, les Grives de Madame Itasse-Broquet, la Suzanne de Frédéric Tourte, les statuettes de Loysel et de Gouveia, la Rose de Verlet. Parmi les bustes on remarquera celui d'une jeune fille, par Benoît-Lévy, si finement individuel, du général Clergerie, par Gauguin, celui de Dujardin-Beaumetz, par Ségoffin, de Henri Amic, par Verlet, de C. Bouilloux-Lafont, par Carlès, de Léon Dierx, par Bony de Lavergne, de
LES SALONS DE 1914. — LA SCULPTURE G. MICHEL. — BEETHOVEN (figure plâtre, faisant partie d'un projet pour son monument) (Société des Artistes français)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente une analyse détaillée des salons de sculpture de 1914. L'article discute de l'état de la sculpture française, de ses tendances passées et présentes, et met en avant des œuvres et des artistes notables. Il aborde également la vente de la collection Roger Marx, soulignant les prix atteints par des œuvres impressionnistes et des sculptures.