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LES ARTS N° 106 Octobre 1910 --- RUBENS. — SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME, À L'ÂGE DE SOIXANTE ANS (Musée de Vienne) Exposition de l'art belge au XVIIe siècle à Bruxelles

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RUBENS. — THOMYRIS FAISANT PLONGER DANS LE SANG LA TÊTE DE CYRUS (Collection de Lord Darney. — Londres) Exposition de l'Art belge au XVIIe siècle A BRUXELLES ETTE exposition de l'art belge au XVIIe siècle, qui, suivant des affiches un peu trop dithyrambiques, réunit à Bruxelles « plus de 600 tableaux de Rubens, Van Dyck, Jordaens, etc. », fait, en réalité, partie de la grande Exposition universelle qui a animé cet été la capitale belge, bien qu'elle ait été placée fort prudemment à quelques kilomètres du corps même de cette Exposition qu'un funeste incendie détruisit en partie. Dans cette foire brillante et vivante, bruyante et bigarrée qui, dans son éclat populaire, n'était pas exempte de vulgarité, elle était le refuge des gens de goût délicat, de ceux qui préfèrent une perfection qui dure à une immensité qui passe, et un bibelot d'or fin à un palais de plâtre. D'autre part, il semble qu'en groupant quelques chefs-d'œuvre du XVIe siècle flamand, on ait voulu montrer aux visiteurs étrangers de l'Exposition universelle que cette prospérité belge, qu'on leur étalait avec complaisance, avait de nobles ancêtres. En promenant les visiteurs de marque, souverains et ministres, le long des cimaises du Salon d'art ancien, M. le baron Descamps, ministre des Sciences et des Arts, avait, nouveau Ruy Gomez de Silva, l'air de jouer la scène des portraits. La Belgique, qui se montrait si ingénument contente d'elle-même, de ses richesses et de son activité dans les plaines du Solbosch, indiquait à ses hôtes, au « Palais du Cinquantenaire », que, tout de même, elle n'était pas une parvenue. Toutes les expositions comportent une section rétrospective. Celle-ci, à ce point de vue, fut bien choisie. Il y a dans l'histoire artistique de chaque peuple, en effet, un moment caractéristique où, tout à coup, par une suite de circonstances difficiles à déterminer et qui varient, un ou des artistes se rencontrent qui expriment avec un éclat et une puissance d'un retentissement universel, le style de ce peuple, sa conception du bonheur et de la vie, ce qu'il y a en lui d'irréductible. Parfois cette période est extrêmement brève et d'autant plus brillante ; dans d'autres cas, elle se prolonge, quelquefois même elle se répète. Pour l'Italie, c'est le XVIe siècle, car, si grands que soient le charme et la pureté des Primitifs italiens, ce sont les grands Renaissants qui ont exprimé l'idéal proprement italien; pour l'Allemagne, c'est le XVIe siècle également, le siècle de Holbein et de Durer; pour la France, c'est le XVIIIe siècle, non que le XVIIe ait été sans éclat, mais parce que c'est au XVIIIe siècle que s'est exprimé dans l'art quelque chose d'inimitablement français. Pour la Belgique, qui alors ne portait pas encore

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Photo Paul Becker (Bruxelles). RUBENS. — ISABELLE BRANDT (Collection de M. Jules Porgès. — Paris)

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LES ARTS ce nom, cette époque climatérique c'est le xviie siècle, ou plus exactement, la première moitié du xviiie siècle ; c'est l'époque de Rubens. Le véritable titre, le titre retentissant qui eût convenu à cette très belle exposition, c'eût été donc l'Exposition du siècle de Rubens. En effet, si jamais peintre mérita de donner son nom au temps où il vécut, c'est bien l'incomparable maître anversois. L'influence de Rubens a dépassé de très loin les frontières des Pays-Bas espagnols. Par Van Dyck qui, si grande que soit son originalité, n'existerait pas sans Rubens, elle détermine, pour plus d'un siècle, les directions de l'art anglais ; elle donne sa technique à tout le xviiiie siècle français, elle s'impose non seulement à Watteau, mais encore à Nattier et à Boucher, qui apprirent à peindre en copiant la Galerie de Médicis. Mais, en Belgique même, elle est universelle, et si tyrannique que personne n'y échappe, pas plus les sculpteurs, les architectes, les décorateurs, les orfèvres, les graveurs que les peintres. C'est de l'imagination de Rubens qu'est sorti le style « jésuite » flamand, un peu lourd, un peu rustique, mais d'une si pittoresque fantaisie; Faidherbe, dans ses meilleures églises, n'a fait que réaliser en pierre des arcs de triomphe, des fonds d'architecture inventés par le maître au travers de ses souvenirs de Palladio. La grande École de la gravure flamande, d'autre part, subit sa direction. Les sculpteurs, depuis Duquesnoy jusqu'à Quellyn lui empruntent, sinon des figures entières, du moins des gestes, des expressions, un goût qui n'est qu'à lui. Il n'est pas jusqu'au costume et à l'ameublement de son temps qu'il ne marque de son amour du faste, de sa puissante et saine sensualité. Que ce goût ne soit pas très pur, qu'il lui manque presque toujours une distinction et une noblesse auxquelles il semble indifférent; que le sens de la modération, de la simplicité et de la clarté lui soit complètement étranger, cela me paraît incontestable. Mais ces défauts sont peut-être ceux de sa race, de son temps et de son pays, rachat de qualités éminentes, excès de cette force créatrice, de ce goût de la vie, de ce vivifiant amour des biens de la terre, qui sont le propre du Flamand. Rubens n'est pas toute la Flandre, il lui manque cette intimité tendre et délicate, ce mysticisme familier que les Primitifs ont exprimé.Siparfois, selon la charmante expression d'un écrivain belge, M. Thomas Braun, il a su « jouer dans la paille avec l'Enfant de Bethléem », c'est exceptionnel; il n'a rien non plus du particularisme farouche, de l'obstination butée jusqu'à l'héroïsme, donttoutel'histoire gantoise porte la trace; il est la Flandre, mais la Flandre anversoise,uneFlandre accueillante et facile, orgueilleuse et fastueuse, mercantile et cosmopolite. Remarquez, en effet, que ce Flamand est le .](https://example.com/image.jpg) RUBENS. — L'ARCHIDUC FERDINAND (Collection de M. Pierpont Morgan. — Londres)

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EXPOSITION DE L'ART BELGE AU XVIIe SIÈCLE A BRUXELLES RUBENS. — LE MARIAGE MYSTIQUE DE SAINTE CATHERINE (esquisse) (Kaiser Friedrich Museum. — Berlin)

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LES ARTS plus européen des hommes de son temps. Il ne se contente pas de demander à l'Italie, l'éternelle éducatrice, l'affinement de son goût; ses missions diplomatiques lui font parcourir l'Europe entière; il vit à Paris comme à Madrid, de la vie de Paris et de la vie de Madrid. Partout il est chez lui; mieux encore: partout joyeusement il emprunte, sans crainte, comme sans scrupule. Regardez ces grands tableaux allégoriques, ces fantaisies décoratives, étudiez cette galerie de Médicis, où s'est pour ainsi dire confessé son génie décoratif, et vous verrez ce qu'il doit aux maîtres d'Italie, et surtout aux Vénitiens, à Titien et à Véronèse. Au fond, cet art de la composition, si savant, si ingénieux, si machiné sous son air d'improvisa- Photo Paul Becker (Bruxelles). RUBENS. — LA MARCHE DE SILÈNE (Collection de M. Michel Van Gelder. — Uccle) tion, il le doit tout entier à ces peintres d'Italie. Il doit à tout le monde, du reste, il doit à tous les pays qu'il visita. Jamais il n'hésite à prendre son bien où il le trouve. Mais comme il sait le transformer, comme de tous ces styles il fait un style flamand! Pour cela, certes, il les vulgarise, mais avec quelle puissance! Il y a en Rubens, en effet, quelque chose de foncièrement vulgaire, une vulgarité de nature, une vulgarité intime. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'admirable portrait du Musée de Vienne, où il s'est représenté lui-même à l'âge de soixante ans, et qui apparaît comme un des joyaux de l'Exposition de Bruxelles. Devant cette toile, d'une sincérité émouvante, on ne peut s'empêcher de songer au mot de Baudelaire: « C'est un goujat habillé de satin. » Ce visage fripé trahit la fatigue de jouir, non la fatigue de penser. On y voit à merveille à quel point l'âme de ce

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RUBENS. — LA COMTESSE D'ARUNDEL (Collection de M. Leo Nardus. — Suresnes)

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LES ARTS peintre prodigieux manqua de distinction et d'élévation. Seulement, poussée à une telle puissance, la vulgarité prend une vraie grandeur. Elle est l'expression d'une force, d'une force naturelle et triomphante; elle exprime tout une conception de la vie, la conception de la vie que se fait le marchand flamand, l'Anversois: le confort, le luxe du logis et RUBENS. — LA LOUVE ALLAITANT ROMULUS ET RÉMUS (Musée du Capitole. — Rome) de la table, le faste de l'hospitalité; une conception de la vie, où la part du rêve est représentée par l'ivresse que donne le vin de Bourgogne. Rubens, c'est Anvers même. Il a marqué sa ville d'une marque indélébile, ce qu'il n'aurait pu faire malgré tout son génie, si ce génie n'eût été actionné par les mêmes rythmes que cette cité puissante. Cette ville vit de son port. « L'Anversois doit l'Escaut à Dieu et tout le reste à l'Escaut », s'il

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EXPOSITION DE L'ART BELGE AU XVIIe SIECLE A BRUXELLES RUBENS. — ANNE D'AUTRICHE (Collection de M. Pierpont Morgan. — Londres)

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LES ARTS --- faut en croire un vieux dicton. Il lui suffit de percevoir un droit, courtage ou commission, sur les marchandises qui s'échangent le long des rives du fleuve où elles viennent tout naturellement, pour devenir riche. L'Anversois, depuis des siècles, connaît les profits rapides et aussi les risques du négoce. Il sait qu'un mauvais marché peut le ruiner du jour au lendemain, aussi tient-il à jouir vite et fortement de la splendeur des choses; la beauté que conçoit Rubens n'a rien d'éternel. Cette conception du bonheur est propre aux peuples marchands. Mais bien avant la naissance de Rubens, elle s'était répandue dans tous les Pays-Bas catholiques, où Anvers exerçait un incroyable prestige, car si rudement éprouvée qu'elle ait été par les troubles religieux, les massacres, les confiscations et les sièges, cette ville, au commencement du xviie siècle, était encore la « mamelle des Flandres, » comme dit un contemporain. La décadence dans laquelle elle allait s'endormir pendant près de deux cents ans ne faisait que commencer; les navires n'avaient pas perdu l'habitude de venir s'amarrer à ses quais; les marchands se présaient encore sous les arcades de sa Bourse. Aussia-t-ils suffi que Rubens donnât un style à Anvers pour que ce style s'imposât au pays tout entier à ce point qu'une exposition où le génie rubénien commande, puisse s'appeler assez légitimement l'exposition de l'art belge au xviiie siècle. Cette domination du goût, ou même du mauvais goût de Rubens — car le goût de Rubens, ample et fastueux, n'est pas très sûr — s'atteste avec un tel éclat à l'Exposition de Bruxelles, qu'elle doit frapper le visiteur le moins attentif. On la trouve non seulement dans l'architecture générale de l'Exposition, dont la décoration due à M. Flaneau s'inspire très heureusement des modèles du temps, mais aussi dans ces appartements où l'on a fort adroitement reconstitué un logis seigneurial flamand du commencement du xviiie siècle. A la vérité, c'est plutôt l'esprit du pédagogue que le goût de l'antiquaire qui a présidé à cette partie de l'Exposition; on a plutôt cherché à donner au grand public une évocation de la vie sociale de l'époque rubénienne qu'à choisir avec soin des meubles parfaits et d'une authenticité absolue. Il y a certainement, dans cette suite d'appartements, quelques beaux bahuts et quelques « cabinets» précieux, mais, à tout prendre, l'époque, aupoint de vue du mobilier comme au point de vue de l'orfèvrerie religieuse, — à quoi est consacrée toute une section de l'Exposition, — n'est point bonne. Ces meubles pesants, surchargés et fastueux, ces colonnes torses, cetitalianisme alourdi et abâtardi, ce mélange de confort flamand et d'éclat vénitien, vient de ce qu'on pourrait appeler les parties basses de l'imagination rubénienne. Ce style décoratif peut nous amuser par sa fantaisie, sa ri- RUBENS. — NICOLAS ROCKOX (osquisso) (Collection de M. Ch.-L. Cardon. — Bruxelles)

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EXPOSITION DE L'ART BELGE AU XVIIe SIÈCLE A BRUXELLES RUBENS. — LE BAIN DE DIANE (Collection de Mme Schubart-Czermack. — Munich)