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LES ARTS N° 104 Août 1910 --- INGRES. — PORTRAIT DE LA COMTESSE D'H... (Collection de Mme la comtesse d'Haussonville) Exposition de chefs-d'œuvre de l'École française

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EXPOSITION DE CHEFS-D'ŒUVRE DE L'ÉCOLE FRANÇAISE VINGT PEINTRES DU XIXE SIÈCLE QUAND on parle de l'Exposition récemment organisée aux galeries Georges Petit par Madame la marquise de Ganay, on ne sait ce qu'il faut le plus approuver du but qui fut visé ou du moyen employé pour l'atteindre. L'art français du siècle dernier fut si riche, si captivant, si divers, il est, par suite de la bêtise amère des administrations successives, si pauvrement représenté dans nos musées publics, qu'on doit d'abord témoigner sa gratitude aux intelligents collectionneurs qui ont conservé à la France tant d'œuvres charmantes, et consentent, pour un temps, à nous faire part de leurs trésors. C'est une joie sans mélange et c'est une leçon féconde pour le public, pour les artistes, et surtout pour les critiques. On croit connaître Delacroix et Corot, Millet et Daumier. Mais l'impression soudaine, l'émotion imprévue, revise les jugements et fixe les idées. Rien de tel que ces confrontations posthumes pour mettre en pleine lumière ce qui vit d'une vie immortelle, pour convaincre de mensonge et de caducité ce qui déjà s'écaillle et date : les artistes triomphent et les embaumeurs s'effondrent. Et cela n'a pas seulement un intérêt critique et rétrospectif. Ces œuvres déjà lointaines sont engagées dans le combat actuel par les influences survivantes, par les courants déterminés, par les négations et les résistances qui ne désarment pas. Chefs-d'œuvre de Corot et de Millet, vous plaidez pour les vivants, vous défendez la bonne cause avec une éloquence limpide et souveraine dont nous sommes les bien pâles et insuffisants interprètes ! Rien de plus vivant en effet que cette exposition des morts. Il y a là trois hommes qui se détachent et s'imposent avec une singulière autorité (j'entends pour la période qui va jusqu'à 1870, car la suivante est à peine représentée, mais tout ce qui s'est fait d'important vient de là) : c'est Corot, Millet et Daumier. Et je ne prétends pas, en les élevant, rabaisser les autres que j'aime fort, mais seulement mettre à part les grands trouvateurs de vérité. Le divin Corot, le grand Millet, le puissant Daumier, voilà ceux qui m'ont donné ce heurt soudain, cette sensation de joie et de liberté que nous demandons à l'art. Ils me rient toujours d'une plus fraîche nouveauté. Admirable jeunesse de la nature et de l'amour ! Amour juvénile et tendre de Corot, âme d'enfant chantante à l'aurore et chantante au crépuscule du soir, sa délicieuse chanson vibre à nos oreilles comme ces trilles Collection de Mme Delagarde

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EXPOSITION DE CHEFS-D'ŒUVRE DE L'ECOLE FRANÇAISE INGRES. — PORTRAIT DU COMTE MOLÉ (Collection de Mme la duchesse de Noailles)

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LES ARTS aimés de Ronsard et de Du Bellay que l'alouette de France, douce, ingénue et franche, verse sur nos sillons, nos prés et nos étangs familiers; — amour sévère, patriarcal et fort du pur, du noble Millet, amour de la famille et de la terre, qui haussa ce paysan au niveau des plus grands poètes; amour du vrai, du sain et du simple débordant chez Daumier en satire joyeuse des tares professionnelles, des lâchetés, des bouffissures, des ventripotences bourgeoises. Toutes les fois que je me retrouve en présence de J.-B.-D. Ingres, j'éprouve une irritation agréable. J'admire le dieu et ses pontifes m'excitent. Il a fait dire tant de bêtises: il en a dit quelques-unes et des plus solennelles. Il est important et délicieusement puéril. Il enchante et il fait sourire: c'est un vieil enfant boudeur et parfois sublime. Le portrait du comte Molé me paraît empreint d'un comique ineffable. Ingres est aussi pénétré que son modèle des hiérarchies sociales, mais il reflète avec une si implacable sincérité, que tout respectueux qu'il est, il le perce à jour. Il est sans ironie et le comique jaillit des choses. Le Bochet du Louvre, ce chérubin du dandysme bourgeois, n'est pas plus plaisant que le comte Molé, séraphin de l'importance administrative. C'est donc ce petit homme, corps chétif, tête énorme, sourire diplomatique, yeux prudents, lèvres minces et menton phénoménal, serviteur de toutes les autorités, qui, de si haute et impertinente façon, pour la joie des pintades académiques et de Sainte-Beuve hélas! faisait la leçon au noble Vigny. Ce portrait véridique et juste me paraît la plus belle revanche d'un poète et d'un maréchal. Mais Ingres, bourgeois fervent, esclave des supériorités cataloguées, parce que le généreux sang du Midi brûlait ses veines, fut un adorateur de la beauté, un admirable peintre de la femme. Ce portrait de Madame d'Haussonville, si pur, si passionné, si respectueusement tendre, si délicatement féminin, sait nous charmer sans le secours de la couleur (et le gris-bleu n'a rien d'agressif), par la seule vertu d'une forme impeccable, par la certitude d'une ligne enfermant tout le modelé. Cette merveille sobre et classique, raphaëlesque et suc- COROT — LA TOILETTE (Collection de Mme Victor Desfossés)

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E. DELACROIX — CHASSE AUX LIONS (Collection de M. Hougel)

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LES ARTS culente, précieuse et simple, fait oublier les petites de l'homme. On rend les armes à l'enchaîneur de Montauban, au grand Méridional sourcilleux, au serviteur des Grâces, au prêtre fanatique de Vénus. Est-ce une illusion d'optique ? Ingres et Delacroix me semblent aujourd'hui des êtres préhistoriques et des revenants d'un autre monde. Comme Chardin nous est plus proche ! Mais peut-être que les hommes de ce temps-là, les Thiers, les Molé sont aussi plus loin de nous que Diderot, Beaumarchais ou Rousseau. Les peintres de la génération suivante, au contraire, sont d'aujourd'hui. Delacroix — peut-être bien qu'il est trop tard, à moins qu'il ne soit trop tôt — Delacroix nous échappe. Sommes-nous trop petits pour le comprendre ? ou bien le goût de vérité nous rend-il réfractaires à son romantisme orageux ? C'est un soleil couché : nous ne le voyons plus lui-même, J.-F. MILLET. — NOVEMBRE (Collection de M. A. Baillehache) nous sentons seulement son reflet encore sur les choses. Son action nous apparaît grande et féconde, son art nous reste énigmatique et distant. Des belles histoires qu'il nous raconte, fort peu nous intéressent. Qui se soucie de savoir au juste pourquoi l'on délivre la princesse Olga et ce que vient chercher Herminie chez les Bergers ? Sa personnalité demeure cependant haute, imposante et digne d'amour. Cet homme passionné, ce coloriste fièvreux nous attache par tout ce qu'il a pressenti et appelé au jour. Bien qu'il s'en défendit, ce gentilhomme fut romantique dans les moelles, si romantisme est lyrisme et subjectivité. Il aimait beaucoup Poussin, il en a très bien parlé ; mais, s'il lui ressemble par un côté, il en diffère aussi profondément. Poussin, classique, se subordonne à son sujet, le tient devant lui, hors de lui ; il rassemble tous les éléments essentiels au thème qu'il veut traiter ; il les ordonne et les enchaine savamment, logiquement, objectivement. L'ordre et le jugement sont partout. Sans doute le lyrisme n'est pas absent de son œuvre, pas

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E. DELACROIX — LA DÉLIVRANCE DE LA PRINCESSE OLGA (Collection de M. Ch. Viguer)

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LES ARTS plus que d'une Athalie, parce que l'émotion grave du poète enflamme tout. Mais l'œuvre, saturée de logique, surgit éternelle et impersonnelle comme la raison, soumise aux lois de nécessité qui régissent la nature. La logique ne cède pas à la passion qui, contenue, n'agit que plus fortement sur nous. Les nerfs ne prennent jamais le dessus. Chez Delacroix les nerfs dominent l'esprit et conduisent la main. Le sujet s'empare de lui; il attend l'heure propice où son âme enfévrée et possédée communiquera à l'œuvre le frémissement de la passion. C'est toujours de lui-même qu'il nous parle. A travers la Bible ou Homère, Dante, Shakespeare ou Byron, c'est toujours Delacroix. Mais comme il pénètre, d'une vive intuition, le sens émotif d'une scène, il rejoint Poussin; je veux dire qu'il invente avec autant de puissance, moins de variété cependant, l'atmosphère lyrique où doit se mouvoir le sujet. Il crée des milieux sonores, écla- tants, plaintifs, enfévrés, frais ou riches où la légende puisse retentir amplement. Le peintre de la Peste, du triomphe de Flore, de la Moisson, n'agit pas autrement. Tous deux ils créent des Modes, et Delacroix restaure, dans la peinture, le symbolisme musical où Poussin avait mis la rhétorique de son temps. Mais Poussin est plus près de nous, parce qu'il est plus vrai. Delacroix reste un très grand coloriste, après Rubens et Véronèse ses maîtres, — et peut-être celui qui fit rendre à la couleur la plus grande somme d'expression morale. Après lui sont venus des hommes plus simples à qui les harmonies réelles parurent supérieures à toutes les harmonies imaginées, et qui pensèrent comme Bacon, que la subtilité de la nature l'emportait encore sur l'ingéniosité de l'homme. La méthode expérimentale supplanta la méthode imaginative. Delacroix était un alchimiste : le temps des

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COROT. — LA SOURCE (Collection de M. L. Sarlin) Photo Erut.

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LES ARTS chimistes était venu. Mais ces chimistes furent en même temps d'admirables poètes. En vérité l'on se demande quelle force a soulevé notre art à ce tournant de 1830, et d'où lui vint ce caractère auguste et vraiment religieux. Car il y eut vraiment une religion de l'art. Cela fait sourire aujourd'hui où les mots art et commerce ont tendance à se confondre. Mais alors artiste et bourgeois s'opposaient diamétralement; et les âpres colères de Flaubert avaient un sens. Ce grand débat pourrait se résumer ainsi : L'art c'est ce qui déplait naturellement au bourgeois ; donc ce qui plaît au bourgeois n'est pas de l'art. Celui qui fait des concessions au goût bourgeois trahit et passe d'un camp dans l'autre, de chez les meurt-de-faim héroïques, chez les satisfaits ventrus. Le bourgeois aime le fini, le figolé, le petit art analytique et conteur d'anecdotes. L'artiste sent et voit grandement ; il reçoit et donne de la nature des notions synthétiques. Il va jusqu'où son émotion le porte, il peint avec le sentiment. Le bourgeois juge avec sa raison discursive, épilogue et s'amuse au détail. Sa mesure c'est le rationalisme voltairien, dont toute la bourgeoisie française est alors imprégnée, et l'ironie spirituelle ennemie du sentiment. Or, consciemment ou non, tous nos peintres poètes sont fils de Jean-Jacques. Le peuple du moyen âge créa l'art des cathédrales : la bourgeoisie française, grande et admirable par ailleurs, créa l'art académique. Car, tout en aimant peu l'art et moins encore les artistes, elle veut à toute force juger de l'art et diriger les artistes. Par quel bizarre décret de la Providence une âme d'artiste et d'oiseau chanteur vint-elle animer la forme rustaude du bon Corot, ce fils de petit bourgeois ? Sans doute c'était celle d'un ancêtre paysan qui avait musé par les bois et les prés et joué du flûteau le soir au pied de la haie fleurie : ou peut-être quelque âme de femme, inoffensive et douce, et totalement inhabile au lucre. Mais qu'eût-elle fait, la pauvre, sans le pécule paternel? Le bonhomme Corot, qui ne vendit pas une toile avant 40 ans, triomphe ici sans conteste. Il s'impose avec une douceur impérieuse. Il a le charme, la saveur du vrai, la musicalité exquise ; il a aussi la mesure, la sagesse et la raison. Il a la jeunesse et la gaieté immortelles. Son art est un reflet d'Athènes. Il calme, il adoucit, il envire de cette légère ivresse que l'on ressent aux bons jours, à voir renaitre la lumière, à renaitre avec elle. Il est une force bienfaisante, à peine une force, une lumière égale et douce, une chaleur qui pénètre, une grâce qui voltige sur les choses et n'en prend que la fleur. Toute la beauté familière et quotidienne de notre nature française revit en son œuvre. Certes cet homme portait dans son cœur une intarissable musique. L'œuvre d'art, au dire de Goethe, se ressent toujours de l'effort humain. Elle ne saurait égaler la beauté candide de la fleur, cette parole de Dieu fraîchement exprimée. Mais il semble que Corot ait fait mentir le grand critique. La science et l'effort, l'art et la réflexion, sont si bien recouverts par le jeu libre et spontané d'un esprit ailé, qu'il nous emporte dans un monde idéal où nos désirs COROT. — LE MANOIR DE BEAUNE-LA-ROLANDE (Collection de M. L. Sarlin)

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TROYON. — LA PALAISE (Collection de M. L. Sarlin) TROYON. — PATUREAGE (Collection de M. L. Sarlin)