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LES ARTS N° 30 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1904 JULES LEFEBVRE. — PORTRAIT DE MADEMOISELLE A. L... (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
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LES ARTS N° 30 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1904 JULES LEFEBVRE. — PORTRAIT DE MADEMOISELLE A. L... (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
LES SALONS DE 1904 Société des Artistes français L'on ne demande à l'art que des joies modérées et des sensations reposantes, on en pourra faire une agréable récolte au Salon de la Société des Artistes français. Il faudra cependant prendre la peine de chercher et de choisir, et ne pas craindre de lever un peu la tête. Les choses vraiment intéressantes ne viennent pas toutes au-devant du visiteur. Les premiers plans sont accaparés par la redoutable phalange des hors concours; et ce n'est pas toujours dans cette église qui triomphe à peu de frais, mais bien dans le purgatoire du second rang que l'on découvrira les bonnes volontés qui travaillent encore à mériter le ciel. Souhaitons-leur de l'obtenir et, cela fait, de ne pas s'immobiliser en de trop paresseuses béatitudes. Rares, ici comme ailleurs, sont les œuvres de haut vol qui nous enlèvent, nous transportent, et, secouant nos habitudes, nous ramènent à notre instinct. Du moins on respire ici une atmosphère de bon propos; on y constate de probes habitudes d'esprit. Il convient d'abord de saluer les ainés qui continuent bravement leur effort, lors même que le résultat nous semble contestable. Jean-Paul Laurens expose deux toiles importantes. Dans l'une, fidèle à son interprétation dramatique de l'histoire, il met en scène, dans une salle voutée, jurant sur l'Evangile de saint Mathieu, Luther et ses disciples. Dans l'autre, comme il l'avait fait pour le travail des champs dans son Lauraguais, il magnifie sur le mode épique le travail des mineurs. Le décor ne manque pas de grandeur, avec ses plans successifs, le terril grisâtre, la ville aux toits rouges, les collines bleuâtres. Les figures qui peuplent le premier plan de cette vaste scène manquent un peu de réalité ou de grandeur. C'est une vérité d'opéra plus que de nature. L'Anxiété de Robert-Fleury est une scène de la vie réelle, délicatement interprétée.
J. BAIL — LA VEILLÉE (Société des Artistes français. — Salon de 1904) Guide V. de Spero, 115, avenue de Villiers.
LES ARTS Un portrait d'homme, par L. Bonnat, est écrit avec la sobre netteté et la tranchante assurance qui le caractérisent. Ceux de F. Humbert, dans leur flou vaporeux, joignent des grâces toutes françaises au britannisme ingénieux du décor. Cormon se repose d'avoir groupé tous les maires de France dans le jardin de l'Elysée en situant la joyeuse folie d'une Bacchanale, aussi populeuse que les ballets de l'Eden. Hébert, Jules Lefebvre, Paul Dubois, Flameng, P. Ferrier, sont présents aussi par de fins ou vigoureux portraits. Harpignies découpe sur des horizons bleuâtres, dans une froide lumière d'argent, la robuste silhouette des chênes verts. Pointelin, fidèle à ses plateaux jurassiques, y fait tinter doucement la note vespérale. Et maintenant, voici une œuvre qui nous apporte du nouveau, une œuvre intéressante par l'harmonie générale de l'ensemble, le goût décoratif et la saveur pittoresque : le Travail, triptyque par Henri Martin. Inutile de décrire une toile que tout le monde voudra voir. Elle fait suite logiquement aux travaux antérieurs de l'artiste; elle marque l'élargissement d'une manière qui combine heureusement la synthèse décorative de Puvis et les procédés virgulaires inventés par l'impressionnisme pour évoquer les douces vibrations de la lumière et de la couleur. Manière composite, sentiment bien personnel. L'œuvre est vraiment pleine; on peut y séjourner et s'y plaire. Satisfait-elle absolument? Non, sans doute. Le panneau central, avec le haut bateau, les mâts dorés dans la lumière, le va-et-vient des débardeurs portant des paniers de fruits, est très vivant, très coloré, un peu compact : l'air ne circule pas suffisamment entre les figures, le dessin de la proue n'est pas assez écrit; il y a, à côté de notes exquises comme la fillette en rouge fouillant dans un couffin verdure; il y a tel violet flambant qui taquine un peu l'œil. Le panneau de gauche me paraît tout à fait exquis : la fleur des tons chante dans la lumière; une vareuse rouge s'enlève délicatement sur une eau bleu pâle; des enfants qui vont à l'école sont parfaits de vérité naïve; PAUL CHABAS — COIN DE TABLE (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
Cliché J.-E. Bolloré. F. HUMBERT. — PORTRAIT DE Mme N. S. (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
LES ARTS l'air est léger, la couleur vibre et chante, et cette familiarité est pleine de noblesse. Enfin, le panneau de droite, avec de bien jolis détails, souffre de quelque indigence ; la ligne du fond, qui se relève à l'escarpement de Notre-Dame de la Garde, manque d'essor et de grandeur. Sans perdre son goût de réserve et de délicatesse, il semble que l'artiste pourrait se laisser aller davantage à l'héroïque allégresse qui est l'âme du décor, accentuer plus encore la fière simplicité qu'il exige, exalter les êtres sans les déformer. C'est encore une œuvre de prix sans préciosité que le Portrait de femme, d'Ernest Laurent. L'expression morale en est charmante, et le coloris des plus distingués. Rose apaisé de la robe, dentelles blondes, deux notes plus vives au chapeau que la jeune femme tient à la main, frisson léger des monnaies du Pape placées à l'arrière-plan, qui se communique à l'atmosphère et la fait trembler un peu, tout s'harmonise à la personnalité fine et gracieuse qui rend un son argentin et clair. C'est d'un art subtil et pénétrant. Que nous apportent les jeunes recrues de l'art, ceux qui commencent à marquer leur place et n'ont pas dit leur dernier mot ? Un peu au hasard des rencontres et sans distribuer de médailles, je note une douce et délicate Maternité, de Leclercq, empreinte de sérieuse et vraie tendresse, et dont le modelé caressant, le coloris discret, font valoir le fin senti- Copyright 1904, by Brown, Clement & Co. T. ROBERT-FLEURY. — ANXIÉTÉ (Société des Artistes français. — salon de 1904) ment. La Noce bretonne, de d'Estienne, atteste beaucoup de goût et de science. Peut-être la simplicité tout unie de la scène ne justifie-t-elle pas la forme un peu solennelle du triptyque. Si le panneau de droite, donnant vue sur l'église et des silhouettes passantes, est très délicat d'exécution, celui de gauche paraît indifférent et vide. Même au centre, il manque un intérêt dominant. Mais plusieurs figures sont esquises de vérité fraîche et naïve : une jeune fille qui lève la tête, une fillette toute à sa tartine, une vieille ruminante et grave. La clarté égale et légère qui circule librement, l'air de contentement honnête et empesé répandu sur les visages, cela est fort bien observé et dit avec une justesse attentive. Cosson a les plus jolis dons de coloriste. Son Cimetière de village nous révèle l'accord d'un œil qui sait voir et d'un esprit qui sent finement. Le rose éteint et blème d'une façade sur un ciel sombre, de tristes verdures, un coin solitaire et de pauvres gens qui regrettent, c'est le langage de la nature en ses heures dolentes, et c'est la pale douceur d'un souvenir. Du Gardier expose une toile du plus vif agrément et tout a fait remarquable par la justesse des valeurs. Cette Femme en blanc sur la plage est l'œuvre d'un vrai peintre qui a le sens des harmonies et d'un esprit habile à saisir les allures de la vie contemporaine, comme le prouvent aussi ses charmantés gravures en couleur. Dans un de ses paysages rêvés et réels, où le marbre et la pierre s'associent à la joie du ciel et des ombrages, Mademoiselle Dufau plie un beau corps de baigneuse. Son pinceau souple et sûr, sans appuyer, fait vivre le charme tendre de la chair, les reflets qui bougent et le rythme heureux de la pose. Avec une fermeté qui n'exclut pas une douceur féminine, Made-
HENRI MARTIN. — L'AUBE (fragment du triptyque: le Travail) Panneau décoratif pour la Caisse d'Epargne de Marseille, offert par M. Périclès Zarifi. (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
LES ARTS moiselle Chauchet évoque, dans son Après-midi, le rayonnement calme des beaux jours; la nappe blanche et ses cristaux luisent doucement dans l'ombre fraîche, le soleil fait chanter les étoffes claires parmi les verdures du parc. Elle aborde et résout, avec une belle franchise, le problème du plein-air, passe sans heurt des transparentes demi-teintes aux lumières franches, et le résultat est juste, plein, savoureux. Les Haleurs d’Adler sont l’une des œuvres les mieux venues d’un artiste qui cherche et, cette fois, paraît bien avoir trouvé. L’allure d’ensemble et le mouvement de chaque personnage sont puissamment rythmés, la couleur sobre et grave, l’ambiance excellente. Haniotte, qui connaît à fond les matelots de Hollande, malicieux et gouailleurs, et leur démarche engoncée, les groupe sur le quai Vollendam, sous un ciel chargé de neige; l’air manque un peu à cette toile étouffée et sombre, mais les types sont bien saisis. Besson a deux manières : l’une simple, cordiale, émouvante, celle des Bouquetières ; l’autre plus ambitieuse, savante et non sans artifice, qui rappelle son maître Gustave Moreau. Dans une toile trop compliquée, il confronte le gothique et la Renaissance, les saintes naïves du xve siècle et le paganisme épanoui du xvie. Il y a de la grâce et de la joie, une opulence de couleur dans cette œuvre d’intentions obscures. Le Coin de Table de Paul Chabas est d’une adresse con- Cliché Marcon fèbres. JEAN-PAUL LAURENS. — LUTHER ET SES DISCIPLES (Appartient à M. Soumitomo. — Société des Artistes français. — Salon de 1904) sommée, la Venise au Rialto de Duvent, consciencieuse et un peu triste. Le Coin de Bataille d’Hoffbauer fait l’effet d’un puissant décor de théâtre. Un Intérieur à Bruges de Selmy, d’un réalisme un peu lourd, la Crinoline et les Vieilles Demoiselles de Miller, d’un whistlérisme fort distingué, des intérieurs pimpants et riches où Gelhay donne trop d’importance aux meubles relativement aux figures; de Rieder, des intérieurs calmes et l’opposition de la nuit bleuâtre à l’or pâle d’une lampe, des intérieurs où la couleur et l’effet sont également justes par Decamps; une charmante Petite Hollandaise de Barthold; les Esquisses de Sawe; une toile remarquable de Grün, Sur le Parquet; des cuivres excellents de Hubbell : une vieille auprès du poêle, étoffes et nature morte très délicatement touchées par Madame Comte; la nef d’église de Sauvage; l’humour vif de Chayllery et la verve mordante de Devambez; le Foyer de Bonnet, où l’on distingue un beau geste maternel et des visages d’enfants bien nais; la Prière du Soir d’Ida Lovering, les Poupées de Camoreyt, les fleurs si doucement lumineuses de Quost, et celles délicieusement nuancées de Madame Blacke; nous trouvons ici nombre de toiles où le souvenir des petits Hollandais, de Chardin ou de Whistler est présent. Joseph Bail est le maître reconnu et fêté de ce genre. Dans la Veillée exposée cette année, l’effet est fort habilement conduit, et l’onde lumineuse bien suivie dans ses con-
LES SALONS DE 1904. — SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS séquences logiques. Elle met en plein relief la femme qui lit, sérieuse, et la jolie servante qui écoute; au second plan, à gauche, la faible lueur d'une lanterne ajoute du piquant à cette œuvre forte et savante. On pense aux Hollandais, à Nicolas Maes; on y pense un peu trop. La belle chose qu'un portrait qui nous révèle soudainement le secret d'un être humain, le mode unique de son caractère et de sa pensée. On est arrêté par un regard qui se lie au nôtre, par une muette confidence qui nous attire. Les lèvres et les yeux parlent : leur accord ou leur dissonance nous racontent le drame intérieur d'une vie. Nos portraitistes ont un trop grand souci de l'arrangement et de l'appret. Ils disent moins l'homme tel qu'il est que tel qu'il veut paraître. Leurs modèles se composent et veulent imposer ou plaire. On remarque pourtant des œuvres finement étudiées et sincères. Un portrait d'homme par Seymour-Thomas est ferme et fin d'expression, à la fois tranquille et animé. H. Jamet a un bon portrait de femme en noir, expressif et sérieux ; J.Triquet, deux portraits de femmes, sobres de couleur, vivants et parlants, avec un peu trop d'éclat aux yeux et aux lèvres. Bordes, Madame Vallet-Bisson, Albert Thomas, Mademoiselle J. Saint, Madame Lucas, Duvent, exposent aussi de bons portraits féminins, délicats et fermes. Il manque peut-être un agrément plus marqué de couleur, un accent plus décisif dans la physionomie pour que le portrait d'un artiste par Déchenaud emporte une adhésion complète. Celui de M. Drouet par Patricot est d'une fière tournure. Plusieurs peintres étrangers ont appris de Whistler à simplifier les tons et les plans pour ramener l'attention à l'essentiel. C'est ce que fait Greene Richards dans sa Jeune Fille au Sac vert, Lawton Parker en deux portraits de femmes, de forme trop courte et tassée; Du Mond, en un tableau d'harmonie délicate, Ma Fille et son Grand-Père. On trouvera encore exilées sur les hauteurs deux jolies effigies féminines, aux regards expressifs et clairs de Coote. Dans un genre quelque peu délaissé aujourd'hui, il n'est que juste de signaler deux portraits singulièrement pénétrants d'Octave Gréard et de E. Dauthesse par Madame de Mirmont; aux pastels, une œuvre fine et robuste de René Gilbert. Sans renouveler ni rafraîchir la vision du monde, le paysage compte nombre de probes et délicats interprètes. Gosselin, fidèle aux douces fins de journées, dit bien la caresse des derniers rayons sur les troncs pâles et les verdures. Jacques-Marie aime aussi l'heure de Cazin et baigne de lumière apaisée le Moulin d'Ulay et le Village de Larchant, dont la vieille église se dresse au pied de la côte, au-devant des horizons tranquilles. Avec les fraiches verdures qui bordent le Courant de Soustons, Auguin expose une Plage exquise, en ses gris nuancés et ses fluidités lointaines. Motelez exprime grassement l'humidité des vergers normands, et Rémond les brumes violettes qui vaporisent les baies de Bretagne. Trigoulet a deux toiles remarquables, le Goudronnage des Barques de Pêche et le Retour de la Pêche, où le bleu froid et lavé du ciel s'harmonise aux gris pâles d'une plage du Nord. L'Adour de Foreau, les soirs orangés de Cachoud, les clairs de lune de Hareux, les fins crépuscules de Dambéza, les Meules de Bouché, Menace d'Orage de Dieterlé, les Pécheurs de Crevettes de Debon, la Rivière avec ses laveuses de Thiérot, le Chemin de Bruyère du Hollandais Gorter, Après-midi, en novembre de Meyvis, le Dordrecht gras et pimpant de Chigot, les clartés méridionales de Décanis, de Yarz, de P. Bertrand, le plein soleil de Jan Monchablon, les grisailles de Mademoiselle Valentine Pepe, un hiver frissonnant de G. Lefebvre, et le Jura estival d'Isenbart seront appréciés. Je signale tout particulièrement un automne gris et or de Marché, la Route qui tourne de Cauvy, le Chemin de Halage de Dabadie et sa Place de Pontrieux d'un si fin sentiment. Mais, pour la grandeur d'impression, pour la puissance et la poésie un peu romantique de l'effet, il faut convenir que l'école des paysagistes anglo-saxons garde encore cette année l'avantage. La Vue de Durham de Hill, le Port de Dorset de Hughes-Stanton, la marine d'Allan, la Cly-de et la Tamise de Kay, les Ombrages d'automne de Michie-Coutts, l'Approche de l'Orage de Spenlove, les œuvres d'Alfred East, Aston Knight, Eaton,Dougherty,pour l'ampleur du dessin, la richesse humide de l'atmosphère, sont des choses de réelle beauté. Enfin je ne veux oublier ni l'Espagnol Sorolla et ses deux bambins si bien grouillant et ruisselant d'eau et de lumières, ni l'Allemand Borchardt et son ferme portrait d'homme, ni Warner et son délicat nocturne, ni l'Italien Cavalleri et son Rêve de Printemps, non plus que la Vertu domestique de Gontier, le Tramway de Synave, ou la petite violoniste de Grau. MAURICE HAMEL. Mlle C.-H. DUFAU. — DAIGNEUSE (Société des Artistes français. — Salon de 1904)
Le Martyre de Saint Jean l'Évangéliste DE CORNELIS ENGELBRECHTSZ Dans la Collection de M. le Baron de Schlichting A collection, si riche en œuvres précieuses, de M. le baron de Schlichting, que les lecteurs des Arts connaissent bien, grâce aux deux études que mon confrère et ami M. Gaston Migeon lui a consacrées dans cette revue (1), s'est augmentée récemment d'un tableau fort curieux, représentant le Martyre de saint Jean l'Évangéliste, reproduit ici. On sait que l'empereur Domitien fit jeter dans l'huile bouillante le disciple favori du Christ; il n'en ressentit aucun mal et fut relégué à l'île de Pathmos, où il écrivit l'Apocalypse. D'abord attribué à l'aimable et séduisant Gérard de Saint-Jean, ce tableau nous parut dès l'abord sensiblement postérieur aux œuvres de ce peintre: il dut, selon nous, être exécuté vers 1525. Les costumes si pittoresques des bourreaux et des assistants, l'exécution des figures et du paysage, désignent formellement cette époque. L'œuvre est de grande allure, tant par la disposition heureuse des personnages groupés, en des attitudes diverses, toujours significatives et vraies, autour du martyr, que par l'amusante variété de leur habillement, qui est une particularité des maîtres hollandais de cette période. Ces manteaux à broderies d'or, ces ornements de métal ciselé, ces chapeaux et ces casques agrémentés de longues plumes, ces chausses à rayures diagonales, ces pièces d'armures bizarres, pièces de parade, aux formes excentriques, dont ces hallebardiers semblent tirer tant de fierté, étaient alors fort en honneur auprès des artistes hollandais. Cette recherche de singularité dans les vêtements des personnages est apparente déjà, bien que discrète encore, chez les premiers peintres hollandais, Albert Van Ouwater, Gérard de Saint-Jean, Jérôme Bosch, etc.; elle devient prédominante au xvie siècle, et, plus tard, on en retrouvera un écho dans ces oripeaux orientaux, dont Rembrandt et ses élèves aimeront à travestir leurs modèles. Le premier qui semble avoir donné une grande importance à ces accoutrements est Cornelis Engelbrechtsz, le maître de Lucas de Leyde, dont l'influence paraît avoir été considérable dans son pays. Van Mander (2) le désigne formellement comme l'auteur des deux importants triptyques provenant du couvent de Marienpol, à Leyde, conservés aujourd'hui au musée de cette ville. Ils furent commandés vers 1500 et, bien que les sujets traités diffèrent ils représentent diverses scènes de la Passion, nous pouvons remarquer sur ces peintures de grandes analogies avec le tableau de M. le baron de Schlichting: même étrangeté d'habillement des personnages, même paysage aux rochers abrupts et découpés, aux lointains bleutés, même précision dans l'exécution des détails, mêmes types de figures, etc. Toutefois, le Martyre de saint Jean nous paraît de quelques années postérieur aux deux triptyques de Leyde, et contemporain plutôt de la Mise en Croix (n° 106) du musée Städel, à Francfort (1) du Couronnement d'Epines du musée de Berlin (n° 1212), et du portrait présumé de Charles-Quint, appartenant à M. le comte de Northbrook et exposé à Bruges en 1902. Dans ces œuvres, Cornelis Engelbrechtsz est plus dégagé de l'influence des peintres du xve siècle que dans les deux triptyques du musée de Leyde. Il est émancipé, personnel et quelque peu audacieux dans la recherche du pittoresque; il est dans toute la plénitude de son talent dès ce moment, et jusqu'à sa mort, survenue en 1533. Parmi toutes ces œuvres, désormais il faudra citer comme une des plus typiques le tableau de M. le baron de Schlichting, peint sur bois, de forme élevée, cintré du haut, très probablement volet de triptyque. Et ce détail nous autorisera à émettre l'hypothèse qui ferait de ce panneau le volet du triptyque que Van Mander signale comme l'œuvre la plus importante de Cornelis Engelbrechtsz, comme ayant été exécuté pour orner, dans l'église Saint-Pierre à Leyde, le tombeau des seigneurs de Lockhorst. L'historien ne nous désigne malheureusement que le sujet tiré de l'Apocalypse représenté sur le panneau central: L'Agneau de Dieu ouvre le Livre aux sept Sceaux. Est-il trop hasardeux de supposer que les volets nous montraient saint Jean dans l'île de Pathmos et le martyre de l'Évangéliste, qui serait alors le tableau possédé aujourd'hui par M. le baron de Schlichting? Nous ne pouvons insister sur cette hypothèse, remarquons toutefois qu'elle se retrouve confirmée par l'appréciation de Van Mander sur la qualité du triptyque des Lockhorst, et que l'on pourrait aussi bien appliquer au tableau précieux de M. le baron de Schlichting. JEAN GUIFFREY. (1) Voyez les Arts, 1902–1903. (2) Voyez le Livre des Peintres, de Karel Van Mander, traduit et documenté par M. H. Hyman. Paris, librairie de l'Art, 1885, Vol. I, page 124. (1) Voyez Die Leydener Malerschule, II, Cornelis Engelbrechtsz, par M. Franz Düllberg. Berlin 1899.
CORNELIS ENGELBRECHTSZ. — LE MARTYRE DE SAINT JEAN L'ÉVANGÉLISTE (Collection de M. le baron de Schlichting)

Ce numéro de la revue « Les Arts » présente une analyse détaillée des Salons de 1904, notamment ceux de la Société des Artistes français. Il passe en revue les œuvres exposées, commentant les styles, les techniques et les thèmes abordés par les artistes tels que Jean-Paul Laurens, Henri Martin, Ernest Laurent et d'autres, tout en soulignant les nouvelles tendances et les œuvres marquantes de l'année.